Jean ND Escande par Gabrielle Rigo

 Château d’Escoussens Editions, c’est, avant d’être un nom de maison d’édition, un lieu. Un lieu de vie et de travail.

 Escoussens, c’est un petit village du sud du Tarn, au pied de la Montagne Noire, qui sépare le Tarn de l’Aude. Village escarpé du bout du monde, en haut duquel trône un château. Non pas un de ces châteaux de ville, élégant et élancé, mais un vrai château féodal, masse sombre un peu austère, qu’égaye une campagne riche, pentue et boisée.

Depuis 1967, cette forteresse est le refuge d’un historien, Jean N.D. Escande, qui a trouvé dans la terre de ses ancêtres, une demeure chargée d’histoire, à sa mesure.

Leur fille, Angélique Escande, écrivain et peintre elle-même, a repris les flambeaux familiaux; elle a fondé une famille en ce lieu même, où elle voulait continuer à vivre.

 Aujourd’hui, avec son mari Frank Dubuisson, tarnais d’adoption et de cœur, c’est une maison d’édition qu’ils fondent, voulant par là même remettre à l’honneur les ouvrages déjà parus de Jean N.D. Escande, et promulguer les manuscrits inédits qui dorment depuis de longues années, dans les malles des greniers du château.

 

Christine de Hédouville


Emilie de Portocarrero, lettres et études de Jean ND Escande

            Jean Escande passa une partie de l’Occupation au château de Teyssode, dans le Tarn, où sa tante Jeanne Escande était institutrice libre. Il n’était encore qu’un enfant mais l’amour des vieux papiers le hantait déjà. Il trouva dans « le salon jaune », entre des robes à tournures dont s’amusaient ses sœurs et de vieilles photos, cette correspondance amoureuse du XVIIIe siècle adressées à une jeune femme, dont la miniature accompagne les lettres. Jean les « sauva » d’un feu de joie certain en en parlant à son père, Clément Escande, qui, en plus de son emploi au Crédit Foncier de France, à Paris, faisait la comptabilité pour une maison d’édition : « Les Messageries du Livre ». Clément expédia ces lettres chez lui à Paris, puis dans sa maison d’Escoussens, dans le Tarn, au moment de sa retraire en 1976, où elles restèrent soigneusement rangées dans un carton pendant quarante ans.

 

            A la mort de Clément, Jean retrouva les lettres qu’il n’avait jamais oubliées, et les étudia : Emilie de Portocarrero habitait la rue des Saints-Pères à Paris, à deux pas de la rue des Beaux-Arts où vivait Jean et ses parents. Cette correspondance amoureuse avec deux hommes est certainement tout ce qui reste du passage sur cette 5e planète d'une étoile de 3e dimension de la fille naturelle d'un Grand d'Espagne et d’une Anglaise, qui après bien des aventures et des faillites, vint échouer au presbytère de Viterbe, chez l’abbé de La Mazelière, dans le Languedoc, pour y mourir, en pleine Révolution. Le tout pourrait s'appeler, comme dans ces titres de romans à son époque: « La Maîtresse Errante ».

 

            Déjà la découverte et le sauvetage de ces lettres est un roman ; mais Jean découvre avec une grande perspicacité qui sont les deux amoureux d’Emilie ; l’un d’eux est un poète de cour quelque peu licencieux, Gentil-Bernard ; nous sommes en plein roman XVIIIe, avec ses abbés, ses poètes, ses chiens pomponnés, ses intrigues. Casanova lui-même rencontre Emilie, mais ne semble pas l’apprécier outre-mesure.

 

            C’est une cérébrale, à la recherche constante d’une reconnaissance sociale et pécuniaire. Pourtant Emilie de Portocarrero ne devait pas être sans charme puisqu’elle suscita au moins deux passions amoureuses, que nous découvrons sous la plume vivante et mordante de Jean Escande, dont cette étude est l’une des plus abouties.

1ere partie : "La Maîtresse errante" lire l'étude

2ème partie: "Le presbytère de Viterbe" lire l'étude

 

JEANNOT A LA LOUPE

« Cet étonnant journal »

 

 « Madame Doudou [Gaby de Hédouville] nous renvoie la malle en osier de Christine avec les concertos pour orgue de Haendel et les ouvertures de Rossini, deux disques dont j'ai depuis longtemps envie;  puis un miroir concave pour moi (on s'y voit énormément grossi) ». Journal, 1962

 Ne rien faire par profession.

 

Très jeune, Jeannot signa un pacte avec le Destin :

 

- Je ne travaillerai jamais ni pour l’Etat ni pour quelqu’un. Je veux être libre. « Je suis décidé à ne même pas entrer à la Sécurité Sociale, ni aux Beaux-Arts, à rien. Travailler dans un bureau, une usine, une pissotière, il n’en est pas question » (Journal, 1954).

 - Très bien, répondit Celui-ci, c’est entendu ; je pourvoirai à ta survie. Mais en conséquence, tu ne gagneras jamais d’argent, non plus, de par le travail qui t’es naturel, c’est-à-dire tes dessins, tes peintures, tes écrits, ton grand savoir, ou alors de façon sporadique, à Mon petit bonheur à Moi. J’ajoute cette clause, qui est imputrescible, à ce contrat.

 Il fallut bien que Jeannot s’en accommodât.

 

Il avait beau le savoir, ça l’emmerdait : il trouvait que sa liberté était cher payée.

 

Parce qu’il travaillait d’arrache-pied à ce qu’il aimait : dans les années 1960 – période, avec les années 1950, principalement traitée dans cette étude -, il produisit des dessins en veux-tu en voilà, et au petit point encore, c'est-à-dire d’une démentielle patience, des étiquettes de vin, des idées d’assiettes-alphabet, avec une lettre peinte par assiette, des collages, des dessins de cadres pour les tableaux de Gaby sa belle-mère, elle-même peintre ; des expos organisées pour elle, ou pour des amis peintres sur soie dans la débine ; la commande de son portrait et de celui de Christine, sa femme, à un autre ami peintre, pour le valoriser ; il se trouve d’ailleurs sur ce portrait, « une expression niaise répandue sur un visage d’imbécile heureux qu’on me voit si couramment» (Journal, 1964), et les portraits finiront au grenier,  faces cachées.

 

Il fut terriblement avant-gardiste lorsqu’en 1963, bien avant que la mode ne soit au tourisme, il eut de vastes projets pour l’aménagement touristique de Lagrasse, bourgade audoise où il vivait, avec l’idée d’un musée Charles Cros, inventeur du phonographe natif de l’endroit, étant même «  prêt à m'occuper bénévolement de ce qu'on pourrait faire dans un but touristique » (Journal, 25 octobre 1963).

 

Il étudia aussi plus tard, dans les années 1980-1990, contre vents et marées – et les termes ne sont pas choisis au hasard, car collé à sa machine à écrire, il brava au sens propre les tempêtes de vent d’autan qui s’immisçaient dans les glaciales chambres du château d’Escoussens, forteresse à demi-ruinée du Tarn, payant de sa santé son amour de l’histoire -, des correspondances ou des testaments anciens, avec une énergie acharnée, recueillie, concentrée, faisant appel à son immense vivier de connaissances accumulées au gré de ses lectures journalières et sans cesse renouvelées, tirant profit de toute découverte littéraire, interprétant ses montagnes de savoir, avec une mémoire de cheval et une force d’éléphant.

 

 Dès 1965, il avait amorcé des ébauches sur l’obscure bataille de Leucate au XVe siècle. Menées comme des enquêtes policières, la poésie était loin d’être exclue de ses études historiques, qu’il poursuivait tambour-battant avec une rigueur et une absolue honnêteté.

 

Il se démena enfin toute sa vie comme un beau diable dans le travail qui lui était cher et propre, et dont il aurait été heureux de tirer profit, mais en vain : le Grand Architecte tint ses engagements, obéissant probablement lui-même à des lois qui lui étaient supérieures, et se montra intraitable.

 

Jeannot écrivait alors, dégoûté mais lucide : « Décidément, chaque fois que je travaille, cela ne m’attire que des ennuis » et « Je crois d’ailleurs que quand on a décidé de ne rien faire par profession, on est aussi sévèrement sanctionné quand par hasard on travaille, qu’un travailleur qui décide de faire grève. Il faut choisir. » (Journal, 23 novembre 1964).

 

Sa belle-mère se montra assez ingrate vis-à-vis de ses efforts, les étiquettes de vin tombèrent à l’eau à cause de copinages inavouables, les dessins de cadres ne virent jamais le jour, ses dessins se vendirent fort mal. L’idée des assiettes-alphabet fut abandonnée, et Lagrasse certes, devint touristique, mais pas grâce à Jeannot, et n’eut jamais, on le déplore car l’idée était bonne, de musée Charles Cros. Quant aux études historiques et aux écrits, ils devinrent lettres mortes auprès de multiples éditeurs indifférents.

 

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Le célèbre "Cigalou" (Jean ND Escande) vu par son gendre, Frank Dubuisson, 14 janvier 2001.