Les opinions de Léopold Ellie, Brancardier (1916-1919) A Salonique

Par Jean Escande

 

 

 

’’Nom : Ellie. Prénom : Léopold. Date de naissance : 25 Novembre 1896. Adresse : aussi variable que le temps. N° du téléphone : Ce n'est pour nous. Poids : ça varie selon les événements. Taille : environ 1 m. 76. Pointure des gants : tout doit aller. Des chaussures : 28-30 (prendre 29). Des faux-cols : inconnus au G.B.D. Des chemises : toutes me vont. En cas d'accident prévenir Mme R. Ellie, 19 rue Duluc, Bordeaux."

 

Telle est la peinture narquoise que fait de lui-même, en première page d'un Agenda-Bijou, en 1917, un jeune homme jeté à moins de vingt ans dans la première Guerre Mondiale. Ses souvenirs tiennent en trois carnets noirs patinés par leur séjour dans différents uniformes. Son fils, M. Ellie, de Castres, a bien voulu me les confier. On aurait tort de croire, sur la peinture du mémorandum, que le reste est de la même veine légère.

 

 

 

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C'est entre février et novembre 1916, aux environs de Péronne, qu'il faut situer le premier carnet. Tous les noms cités : Méharicourt, près de Rosières-en-Santerre, Cappy et Méricourt, en dessous de Bray-sur-Somme, Herbécourt, le plus souvent nommé, à l’ouest de Péronne, Flaucourt et Barleux ont tous été tristement mis en lumière par la première bataille de la Somme. C'est au même moment que Mac Orlan fut blessé, entre Bouchavesnes et Rancourt, devant sa ville natale de Péronne, en septembre, péripétie qu'il décrit avec tant de poésie au début du "Bataillon de la Mauvaise Chance". Je possède la carte photographique du secteur, dressée le 10 Octobre 1916 par temps "Bewolkt" - nuageux - avec relevés à l'encre rouge, d'un officier allemand de la 2e Armée (1er Saxon) tué dans les environs : tous les détails du terrain, maisonnette de garde-barrière en ruines, arbres déchiquetés, villas éventrées, y sont minutieusement pointés en vue d'une attaque qui fut la dernière pour le possesseur de la carte.

 

Voilà donc un  jeune homme jeté, avec quelques centaines de milliers de ses pareils, dans la gigantesque bataille de la Somme. C'est un étudiant cultivé, dont les notes hâtives ont été prises au crayon et jamais corrigées ni embellies. Témoignage d'autant plus précieux, parce que pris sur le vif. Léopold Ellie faisait partie d'un Groupe de Brancardiers Divisionnaires (G.B.D.) qui, après les brancardiers régimentaires, étaient envoyés chercher les blessés dans les lignes, sous les bombardements et les tirs de mitrailleuses.

 

Leur travail s'effectuait souvent de nuit, à tâtons. Ce n'est pourtant pas de cela que se plaint Léopold Ellie ; mais des conditions désastreuses dans lesquelles on le lance, lui et ses camarades. Il remarque l'incurie, la fainéantise et l'incapacité de ses chefs, rejoignant par-là beaucoup de témoignages de soldats de cette guerre, sans distinction d'âge, de milieu social ou d'opinions politiques. Les jugements portés par le jeune brancardier sur les officiers du Corps de Santé ne sont pas propres à un jeune intellectuel révolté par le spectacle de la guerre : ils rejoignent ceux de mon grand-père, Mathieu Escande, territorial de 40 ans et père de famille, sur ses officiers du 2e Génie (1). Il serait trop facile de multiplier les exemples. Beaucoup de soldats n'ont que mépris et défiance pour leurs officiers qui restent à l'arrière dans de confortables casemates que leurs hommes sont tenus de leur confectionner.

 

Il faut dire que dès la bataille de la Marne, ceux des officiers d'active et des réservistes qui avaient fait leur travail d'entraîneurs de compagnies, dans l'Infanterie, étaient morts et déjà plusieurs fois remplacés.

 

Il n'en était pas de même dans le Génie ou le Service de Santé, corps moins exposés, où survécurent bien plus longtemps l'égoïsme et les privilèges de la caste militaire. Les histoires de colonels planqués loin du théâtre de toute opération et surdécorés par leurs petits copains généraux ne sont pas rares. Mais on voit, dans les journaux de Mathieu Escande ou de Léopold Ellie, de bien moindres sires, sergents ou adjudants, se conduire en seigneurs et s'adjuger les places les moins exposées, les meilleurs morceaux.

 

Cela n'étonnera personne de ceux qui ont fait dans la troupe les multiples guerres dont la République Française a, au XXe siècle, gratifié les différentes générations. Du reste, l'antimilitarisme est le seul contrepoids que les esprits libres puissent opposer à l’énorme militarisme agissant. Un citoyen jeté dans une guerre quelconque, qu'il n'a pas voulue et où il risque sa vie tous les jours pour des gouvernants qui ont décidé pour lui, a tout de même le droit d'avoir son opinion. Faut-il rappeler que les politiciens et les militaires de carrière représentent moins d'un centième de la nation, qui fait pour eux des dépenses tout à fait disproportionnées avec les légers services qu'ils pourraient rendre ? En tant qu'ancien soldat de la guerre d’Algérie, appelé direct de 27 mois au Sahara, je partage entièrement l’opinion de Léopold Ellie, Mathieu Escande, Barthas, Léopold Noé et quelques millions de Français qui sont passés dans le sinistre laminoir entre 1914 et 1962. L'armée n'a pas changé et ne changera pas. Ce n'est pas parce qu'on a remplacé la lance et le glaive par la mitrailleuse et la bombe atomique qu'on a changé la mentalité des militaires : il y aura toujours parmi eux quelques guerriers fourvoyés dans une immense masse de médiocres fonctionnaires, dont le bousillage du matériel humain est la seule raison d'exister.

 

 

 

Une guerre oubliée

 

 

 

En novembre 1916, Léopold Ellie part en permission dans sa famille, à Bordeaux. Il est ensuite dirigé vers le Camp de la Valbonne près de Lyon, puis à Toulon, où il embarque pour le Front d'Orient, exactement pour Salonique, en Macédoine, où il arrive à point nommé pour commencer l'année 1917.

 

Peu de motifs sont aussi oubliés que ceux de l'intervention alliée en Grèce. Il s'agissait d'empêcher la Bulgarie, alliée des Empires Centraux, de faire jonction avec l'Autriche. Divers corps expéditionnaires : Français, Anglais, Italiens, Russes, même Australiens, furent débarqués pour aider notre alliée, la Serbie. Les Grecs, soi-disant nos alliés, étaient en fait coupés en deux : d'un côté le parti pangermaniste du roi Constantin, beau-frère de Guillaume II, et de l'autre celui de Vénizelos, pro-allié. Certains Grecs se firent tuer courageusement, d'autres trahirent sans pudeur, comme on peut voir dans l'excellent livre de Maurice Constantin-Weyer : « P.C. de Compagnie » (2). La guerre de tranchées s'était installée depuis 1915, comme sur le front français, mais dans l'ambiance ensoleillée, pierreuse et crasseuse des semi-déserts méditerranéens. Pour les Européens, cette guerre se déroulait dans un pays presque mythique : la Macédoine d'Alexandre. Mais la Grèce, depuis sa chute il y a quand même une paire de millénaires, est un pays moralement et physiquement ruiné, qui a appartenu à qui a bien voulu le prendre. Je me souviens de la déception que j'éprouvais en visitant Athènes en 1955 : une petite sous-préfecture laide et sale, avec des hommes, des hommes et encore des hommes, tous uniformément en noir, qui buvaient de l'eau à la terrasse de poussiéreux bistrots. On voyait encore sur les murs les traces des balles de la guerre civile de 1945. Ma déception fut semblable à celle de Léopold Ellie à Salonique, et à celle de millions d'autres touristes...

 

En 1917, l'action en Macédoine n'est quand même pas comparable à la bataille de la Somme. Les militaires, toujours inorganisés, prennent encore moins de précautions que sur le front français. C'est qu'ils vivent dans un milieu proche des garnisons africaines où beaucoup ont fait carrière. On improvise. Aussi, dans ces régions montagneuses, l'absence de chemins, les transports à dos de mulets et le manque d'hygiène tuent-ils plus de blessés que les balles turques. Ces morts inutiles sont, dans nos livres d'histoire, encore plus oubliés que ceux de nos guerres d'Europe.

 

 

 

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Le second carnet, de format oblong, est un Agenda-Bijou courant à l'époque. Il se présente comme un journal et couvre toute l'année 1917 au front d'Orient. Beaucoup des notes écrites au crayon ont été repassées à l'encre. Les notations sont succinctes : à certains jours il n'y a qu'une indication d'endroit. Comme pour les deux autres carnets, le texte a été donné intégralement.

 

 

 

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Quant au troisième carnet tenu par Léopold Ellie, c'est de loin le plus gros. Il s'intitule "Dans la boucle de la Cerna, Orient 1917. Marseille 1918, Bordeaux 1919-1920." Ce n'est plus un journal tenu au jour le jour, mais un ensemble de réflexions, la plupart sur le métier militaire. J'ai laissé de côté quelques phrases, d'ailleurs peu nombreuses qui n'ont pas trait à l'armée : l'amour, des études de Droit. Dans sa plus grande partie, ce carnet est un ouvrage sur les officiers et leur mentalité, composé comme un traité : exposition du sujet, exemples, conclusion. Les dernières notes manuscrites ont trait, bien longtemps après, dans les années 1930-1935, au rôle du mensonge dans la politique, et à la dissidence Moï (des paysans des Hauts-Plateaux) en Indochine, qui se termina, comme on sait, à travers la deuxième Guerre Mondiale, à Dien-Bien-Phu en 1954...

 

 

 

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"Après la guerre, nous dit M. Jean-Claude Ellie, mon père se remit à ses études, ce qu'il trouva très dur. Il n'avait pas vingt ans quand il était parti pour l'armée : en 1916 il venait tout juste de passer son bac." Léopold Ellie fit son Droit, puis entra dans la magistrature. "Il épousa ma mère, Alice Saulière, à Castres le 29 Mai 1922 (3). Mon père fut d'abord juge suppléant en France, puis à la Martinique et à Cayenne, où il connut un survivant de la Bande à Bonnot. Enfin il fut juge d'instruction et substitut en Indochine. En 1929 il était Procureur de la République à Bac-Lieu ; en 1939 à Cantho (Cochinchine) ; j'ai été élevé là-bas... En 1941 Conseiller, puis Président à la Cour d'Appel d'Hanoï. Né à Caudéran mon père sortait d'une famille bourgeoise : son propre père avait été avocat à Bordeaux, et son oncle, notaire, possédait des propriétés en Algérie. La maison de famille était à Cavignac. Mes parents n'ont eu que deux enfants : ma sœur et moi. Cette petite a eu le croup. Le docteur a cru que c'était une crise d’asthme et a prescrit des calmants : elle est morte étouffée.

 

En 1939, s'attendant à être mobilisé à nouveau, mon père reçut l'ordre de rejoindre son poste à Hanoï. Il avait 43 ans. Maman l'a rejoint peu après. Quant à moi j'étais à ce moment-là dans ma famille maternelle, les Saulière, à Mazières, entre Castres et Albi ; mes grands-parents se sont installés à Castres, j'ai passé la guerre avec eux. Le frère de mon grand-père, compagnon charron, avait son atelier à côté du cinéma Le Palmarium. En 42, il était encore question que je rejoigne mes parents en Indo, mais les Allemands ont envahi la zone non-occupée et naturellement il n'a plus été question de rien. C'est en 1945 seulement que mon père et ma mère revinrent. Et comme ils l'ont dit, c'est grâce à la bombe atomique s'ils étaient encore vivants. A Hanoï, les occupants japonais avaient parqué tous les Français dans leurs maisons, avec leurs noms inscrits sur la porte, pour qu'il ne s'en réchappe pas un du massacre. Ce furent des semaines de terreur : dans la rue les Annamites, que les Japonais avaient dressé contre nous, assassinaient ceux qui avaient le malheur de sortir. Mes parents s'attendaient tous les jours à être tués, mais à l'annonce de l'explosion d'Hiroshima, tous les Japonais disparurent comme par enchantement. Quand les Américains arrivèrent, les Français se précipitèrent au-devant d'eux comme leurs libérateurs. Ils furent bien reçus.

 

- On n'est pas venus pour vous libérer, mais pour libérer les Annamites, dirent les Yankees. On refusa à mon père du lait condensé qu'il était allé quémander pour la petite fille d'un ami. Les Américains tenaient absolument à prendre notre place : nous étions de sales colonialistes, mais ils allaient y mettre bon ordre..."

 

Tout le monde se souvient de l'ignoble campagne d'intoxication orchestrée par la gauche après la guerre contre nos colonies, qui dans la 4e République pourrissante aboutit au désastre de Dien-Bien-Phu. En France, ouvertement, des milliers de staliniens fournissaient en armes, en vélos, en argent, les "héros" vietnamiens qui tiraient sur nos troupes, souvent aidés par des membres du gouvernement français. On a bien vu, par la suite, ce qui en est advenu. Les Français rescapés d'Indochine ont bien ri en 1974 en voyant sur les écrans de télévision l'exode lamentable des Yankees, drogués jusqu'aux narines, de ces pays d'où ils nous avaient si ignominieusement chassés, au nom des principes du vieux salaud de Roosevelt. Et les Cambodgiens ! En voilà qui ont gagné au change, obligés de quitter leur propre pays sur des radeaux, abandonnant trois millions de cadavres massacrés par Pol Pot... De cela tout le monde n'a cure. "Périsse les colonies plutôt qu'un principe !" Mais oui. Les colonies étaient des chancres honteux. Il urgeait de les éliminer. Maintenant c'est : "Périsse le peuple cambodgien plutôt qu'un principe !" Et les petits-fils des staliniens d’applaudir à tout rompre : ils sont arrivés enfin à ce qu'ils voulaient : l'instauration du communisme mondial.

 

Bien plus tard, dans des feuilles volantes de "Souvenirs", Léopold Ellie note : "La guerre. Ai terriblement souffert du service militaire, c'est-à-dire contact avec la vie. Jeune bourgeois riche et passablement naïf, surtout lycée, élevé dans coton. Les sous offs qu'il aurait fallu arroser. Les bonnes places à rechercher. J'ai été un lamentable soldat toujours puni. Contact avec les hommes, le front, les corvées les plus pénibles, charbon, terrassier, le froid, nourriture ignoble alors que l'on avait plus que nécessaire. M'en suis pris aux officiers. Mes notes. Officiers au chaud et nous dehors. La montée du col, les colis de terre, le poêle etc... M'en suis pris aux officiers alors que ce sont les hommes les fautifs. Certains officiers comme celui (qui m'avait traité de) fils à papa, sorti du rang - adjudant prêtre menteur. La caste et les classes ne coïncident pas. Divisions artificielles. Généralité : hommes bons ou mauvais selon circonstances. Rares les purs." Ces réflexions amères, quoiqu'atténuées par l'expérience de la vie, (il reconnaît que c'est la nature humaine qui est à incriminer et non le grade) ne diminuent en rien la valeur des notations à chaud des carnets : elles les renforcent plutôt.

 

Devenu, après ses études de Droit, un jeune magistrat en Guyane, puis à la Martinique, enfin en Indochine, Léopold Ellie continua à noter, d'une grande écriture, les faits qu'il voyait journellement, telle cette "conversation d'un Président de Cour d'Appel aux colonies, à propos des jeunes magistrats mobilisés qui ont fait la guerre de 1914 : Le temps passé au front ne compte pas. Ce n'est pas de ma faute si les jeunes ont fait la guerre. Moi je m'en fiche. D'ailleurs les morts seuls ont le droit de se plaindre. Du moment que vous n'êtes pas mort vous n'avez rien à dire, et personne ne m'obligera à tenir compte des services de guerre en vue de l’avancement".

 

Naturiste convaincu, Léopold Ellie a écrit, dans la revue "Naturisme", de très nombreux articles signés Pol, ou Pol Ellian, dès le 4 Décembre 1930. Il a écrit plusieurs centaines de pages de réflexions sur différents sujets : la culture, la civilisation - mais le plus intéressant est évidemment ce qu'il a vécu lui-même, comme la vie en Indochine, l'occupation japonaise et ses massacres, la libération de Saigon par les Américains, aussi antifrançais que l'occupant nippon. Il faudrait tout faire paraître de ces récits passionnants.

 

 

 

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Petit carnet noir (1916)

 

 

 

 

 

« Pourquoi on ne mettrait pas l'embargo sur les maisons ennemies pout garantir les valeurs austro-boches propriété des français ?

 

Je trouve à environ six mètres sous terre deux boulets de bronze selon toute évidence. Comme nous sommes dans un pays où se sont livrées de tout temps de grandes batailles (Cappy) ce sont à coup sûr des boulets. Ils sont de forme imparfaite et de grosseurs légèrement différentes, d'où j'en conclus qu'ils datent d'une époque peu éloignée de l'invention de la poudre et des canons. Quelle bataille s'est livrée exactement de ces côtés ? Les batailles de Saint Quentin ? Péronne ?

 

Képi : pas. Cravate : usée. Chemise : usée. Chaussettes : deux paires usées. Bandes molletières usées. Musette : volée dans un poste avec dans ma musette pansement individuel utilisé sur un blessé atteint devant nous à Herbécourt.

 

 

 

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Après notre avance dans la Somme, nous allâmes visiter les tranchées boches, dans lesquelles d'ailleurs nous étions logés. Entre la première ligne française et la première ligne boche, nous découvrîmes un spectacle véritablement affreux : parmi les fils de fer barbelés était étendu un squelette vêtu de l'uniforme allemand ; il était étendu sur le dos et dans sa main se trouvait une grenade. La tête renversée ne gardait aucun vestige de chair. Quelle est l’histoire de ce soldat ? C'était sans doute un grenadier allemand qui tomba atteint d'une balle française pendant une reconnaissance. Ses camarades ne purent le rapporter ou aller chercher son corps dans les fils de fer. Il resta donc exposé à toutes les intempéries, et ce n’est que maintenant que ses restes pourront être inhumés.

 

 

 

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Un cadavre boche se trouve étendu dans un champ, le crâne défoncé. Voici l'histoire de cet allemand racontée par un des auteurs de sa mort, un colonial français.

 

"Nous avancions rapidement, et nous avions atteint le village d'Herbécourt. Parmi les prisonniers se trouvait un allemand parlant très bien le français. Il narguait nos soldats, se moquait de nos officiers avec une effronterie exaspérante.

 

- Oui les français tuent leurs prisonniers, dit-il.

 

L'officier exaspéré lui répond :

 

- Comment peux tu affirmer cela ?

 

Le prisonnier réitère en se moquant. Alors l'officier ordonne de faire continuer leur route aux autres prisonniers, gardant seulement celui-là ; nos soldats lui firent justice immédiatement en lui tirant un coup de feu à bout portant ».

 

 

 

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Pendant cinq jours et cinq nuits, coupés de quelques rares et courts repos passés dans la boue des tranchées, les brancardiers ont évacué sans interruption les blessés par des chemins impraticables. Et l'attaque n'est pas encore finie. Un officier vient de passer et il disait : "Qu'est-ce que fichent ces hommes là ? Quand donc enlèveront-ils les morts ?"

 

Eh bien ! Voilà la mentalité de nos chefs. Nous sommes exténués et ils disent que nous ne faisons rien. Est-ce que les vivants ne passent pas avant les morts dans ces moments-là, surtout s'ils sont en danger de mort ?

 

 

 

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Mon portrait ne serait pas difficile à faire : de la boue des pieds à la tête.

 

 

 

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Le colonel du ... Colonial loge pas loin de nous. Il a une cagna à lui seul ; un lit de fer à ressorts, plusieurs ordonnances, une cuisine, des cuisiniers qui lui préparent un tas de petits plats fins, un garçon de table, des employés de bureau, il a à sa disposition tous les services du régiment (cordonnier, tailleur, coiffeur etc...) enfin il n'a qu'à commander.

 

Voilà ce qu'ils appellent faire la guerre, souffrir et se priver... Quand ils vont au repos, leurs femmes viennent les voir, ils s'amusent, ils vont facilement dans les grandes villes voisines.

 

A côté de cela, vous voyez de ces vieux territoriaux couverts de boue, mal nourris, couchant dehors par tous les temps, se privant des tout, et quand ils vont au repos, obligés de faire des corvées, de se priver encore, ne pouvant voir les leurs, ni aller dans les grandes villes voisines. Et ces braves vieux sont regardés avec dédain, comme étant des êtres inférieurs par ils qui sont nos officiers.

 

 

 

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Les boches devant Péronne étaient merveilleusement bien installés. Dans leurs premières lignes, en avant d'Herbécourt, ils avaient amené l'eau par des canalisations et des conduites souterraines. Leurs abris dans certains endroits étaient éclairés à l'électricité, et ils avaient mis un train électrique qui allait aux premières lignes. Ils connaissaient chaque petit boyau de nos tranchées et les avaient établis sur une carte très précise. Ils avaient des cagnas extrêmement profondes et très pratiques ; c'étaient de véritables terrassiers.

 

J'ai vu :

 

1/ balles boches retournées de façon à devenir explosibles.

 

2/ une baïonnette de sous off à scie.

 

Un blessé m'a dit avoir attendu la nuit pour quitter le champ de bataille, car les boches tirent sur les blessés. Un autre m'a dit avoir été blessé par des boches qui s'étaient rendus.

 

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En général, les officiers boches prisonniers sont insupportables et fiers, et les soldats sont serviles et plats.

 

Ce que je ne puis supporter encore, malgré plus d'un an de vie militaire, malgré tout ce que j'ai enduré, malgré la vie d'avachissement et d'aplatissement intellectuel, malgré mon avilissement moral, c'est d'être traité comme le dernier des laquais par des sous offs et des offs qui pour la plupart sont mes inférieurs.

 

C'est parce que j'admets les principes de la Révolution que j'admets aussi qu'un homme est toujours un homme dans n'importe quelle position.

 

 

 

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Près d'Herbécourt, on avait amené dans le poste-secours deux blessés boches tellement touchés que l'on avait jugé leur cas désespéré, et le major les avait condamnés. On les avait étendus sur le tertre devant la porte, et l'on creusa leurs tombes près desquelles on les plaça : ils n'étaient pas encore morts. Je ne sais si c'est pour narguer les Français, mais ces boches ne moururent pas. On les laissa une journée à côté de leurs tombes, et à la nuit, ne les voyant pas morts, on les rentra, et ce n'est que le lendemain que l'on se décida à les évacuer. On avait préparé leurs tombes.

 

 

 

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On fait travailler à Méricourt des boches. Ils mangent 600 grammes de viande par semaine et fournissent un travail de 6 heures à dix heures, de 12 heures à dix-huit heures, de 20 heures à 22 heures. Ils vident des chalands de cailloux, réparent les routes ; ils transportent des pleins tombereaux de pierres qu'ils traînent à bras. Ils n'ont pas de chevaux.

 

 

 

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Nos anciens tirailleurs sénégalais, ceux instruits avant la guerre, ayant fait campagne aux colonies, sont en général choisis, parlent français et sont intelligents. Mais ceux pris en masse par razzias dans leurs villages, instruits en trois mois, ne sont pas dégrossis. Ils sont sauvages, méchants, peu sociables, et en plus de cela mauvais soldats. Ils font massacrer leurs cadres blancs ; un sous off disait : "Pour en faire marcher 25, il faut en tuer 25 avant l'assaut ».

 

 

 

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Il faut considérer l'armée allemande composée de la troupe et de ses officiers. La troupe est formée par des individus qui séparés sont ternes et assez vagues, mais leur ensemble forme une foule brutale, lâche, servile, hypocrite et ignoble. L'officier, lui, est la parfaite brute sanguinaire, méprisante et méprisable, qu'il faut haïr. Entre ses mains, le soldat allemand, assez calme de lui-même, devient, lorsqu'il est uni à d'autres soldats allemands, la bête sauvage capable de commettre les crimes qu'il a perpétrés.

 

 

 

Les troupes sénégalaises ne prennent pas les tranchées, ou bien si elles le font, elles sont bien encadrées. De plus, elles nous ont souvent empêchés de faire des prisonniers. Leur principal travail consiste à couper le cou aux prisonniers, à fouiller et dépouille les morts. Mais elles sont incapables par elles-mêmes de faire des prisonniers, étant de mauvais soldats. De plus, les sénégalais sont fainéants avec acharnement. Ils vont jusqu'à se faire évacuer en brancards pour une égratignure.

 

 

 

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Un régiment descend des tranchées, un autre y monte. Ils se rencontrent dans un village. Deux camarades se rencontrent : c'étaient deux copains de régiment qui ne s'étaient pas vus depuis cinq ans. Effusions... etc, causerie prolongée, promenade. Ils se séparent à regret. Se reverront-ils jamais ?

 

Mais l'un d’eux est passé sous-lieutenant, et l'autre est resté simple bibi. Le soir le commandant de l'officier lui dit :

 

- Je ne comprends pas que vous vous commettiez avec de simples soldats, vous un officier.

 

C'est à peine si l'on veut admettre que c'est un français qui a dit cela.

 

 

 

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Dans notre division, plusieurs compagnies de notre régiment (dont le 87) ont refusé de monter aux tranchées. Ils n'en peuvent plus. Â la première attaque ils ont perdu 1.200 hommes sur 2.000 environ.

 

 

 

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Un officier m'a dit un jour : "Le costume que je porte est la livrée du vice, du crime, du vol, de l'hypocrisie, de la brutalité”. Et moi je pense que c'est vrai. Et s'il y a des héros parmi les simples soldats c'est :

 

1/ des fous

 

2/ parce qu'on les avait fait marcher par l'alcool ou par le revolver.

 

Quant aux officiers, c'est leur métier d'être des héros.

 

 

 

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Moi je ne veux pas être officier, parce que je veux garder ma liberté de conscience. Je suis simple bibi de 2e classe par protection, par dilettantisme.

 

Un bon soldat, au point de vue officier, c'est un bon chien, un bon valet, c'est le modèle de toutes les platitudes.

 

L'officier n'est pas un poilu. Il n'a pas vécu  la vie   atroce des      cagnas sales et pleines de vermine. Il            a toujours la meilleure place dans les mauvais endroits. Il a une ordonnance.

 

Pour les journaux, pour le civil, le type du soldat c'est l'officier. Je remarque avec plaisir que :

 

1/ un nombre considérable de gens intelligents sont simples soldats.

 

2/ que les types intelligents devenus gradés par la force des événements ou pour éviter l'humiliation d'être soldats, désapprouvent le militarisme et ne se gênent pas pour taper sur la caste des officiers.

 

 

 

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Lorsque je m'attaque aux officiers, je n'insulte pas les héros de la grande guerre, au contraire je les défends, je fais connaitre les vilenies auxquelles ont été en but [sic] des braves de la part de ceux qui les commandaient et les exploitaient.

 

 

 

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Après une attaque, les troupes d'assaut disent toujours ceci à qui veut l'entendre :

 

1/ Nos canons n'ont pas coupé les fils de fer de l'ennemi

 

2/ Nous avancions, mais les 75 nous tapaient dessus

 

3/ Nous avancions, mais les troupes de droite (ou celles de gauche) nous ont lâché

 

4/ Nous sommes revenus 3 ou 4 en tout de notre section

 

5/ Le régiment a été anéanti. Seul et moi et quelques autres y avons échappé

 

Infailliblement ces phrases reviennent sur la bouche des combattants après un coup de chien.

 

 

 

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Un vieux fiacre de ville sur le front, à un kilomètre des boches. Figurez-vous cette voiture, dont un brancard cassé fut remplacé par un morceau de bois, traîné par un cheval maigre, fier de tirer cet équipage. A l'intérieur, la soupe des poilus, et avec cela le bombardement.

 

 

 

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Dans notre formation, l'officier d'administration est décoré, les sergents, le médecin-chef ; ils restent tout le temps dans leurs trous très à l'arrière. C'est nous insulter que de lire ces citations au rapport, nous qui avons vécu les heures terribles de Flaucourt et de Barleux ; c'est insulter nos morts, c'est insulter les combattants des régiments, c'est insulter les défenseurs de Verdun, que de les mettre au rang de ces embusqués, froussards et médaillés.

 

 

 

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26 Députés ont par un vote montré le désir de voir la fin de la guerre. Bravo. Bientôt ils seront une majorité. Alors viendront les beaux jours.

 

Eh oui ! Il ne faut pas se faire d'illusions. Jamais on n'arrivera à retrouver 150 milliards, à réparer les ruines, à faire revivre le million de morts, à faire oublier les souffrances, à redonner l'état normal aux mutilés, aux aveugles, aux défigurés, etc...

 

Qui donc a le plus souffert dans cette guerre ? Le paysan uniquement, le petit commerçant, et certains ouvriers. Car il ne faut pas oublier que des milliers d'ouvriers sont dans les usines, des milliers de bourgeois embusqués dans les administrations, ou officiers. Et les fournisseurs de l'Etat ?

 

Après la guerre, il faudra dire ceci : Pendant la guerre, nous avons subi la dictature militaire, soit de force, soit par notre volonté, puisqu'il le fallait pour sauver la France. Mais maintenant il ne faut pas se laisser implanter chez nous ce régime de terreur. Il a déjà hélas de profondes racines.

 

Français, vous avez eu le courage de l'accepter pour sauver notre patrie, eh bien ! Ayez le courage de le rejeter maintenant. Que les beaux jours de liberté reviennent. A bas le militarisme, et ce parlementarisme militarisé des Briand et Poincaré.

 

Vive la liberté française ! 

 

 

 

Le mot héros accolé au nom de général fait sourire ».

 

 

 

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Agenda 1917

 

 

 

 

 

Le dimanche 19 Novembre 1916, Léopold Ellie quitte Bordeaux pour Lyon, et le lendemain, il est au Camp de la Valbonne. Le 13 Décembre, il note : "Mon 10e mois de front”, ce qui fait remonter sa présence sur le théâtre des opérations au 13 Février 1916. Le Jeudi 21 Décembre, il part de la Valbonne, et le 22, arrive à Toulon, via Marseille.

 

Mardi 26 Décembre : "Quittons Toulon à bord du Dwona, navire-hôpital, 3 heures (courrier Bordeaux-Amérique). Le lendemain, île de Monte-Christo, île d'Elbe, côte d'Italie. Le voyage se poursuit : le 28, en mer Tyrrhénienne, le Stromboli, le détroit et la ville de Messine. Le soir : malade. Le 29 : en mer Ionienne. Le 30 : en mer Egée, les cyclades ».

 

Dimanche 31 : « Arrivée vers midi. Golfe de Salonique. Salonique, ville mi-turque, mi-grecque, et très cosmopolite ».

 

Il note "Quelques impressions" :

 

 

 

« En luttant contre le militarisme allemand, les poilus ont établi le militarisme français et lui ont donné une puissance extraordinaire.

 

Je suis soldat, et pourtant je fais passer le civil avant moi. Pourquoi ? Parce que tout ce qui est bon vient des miens, ce sont des civils, tout ce qui est mauvais vient de mes chefs qui sont des militaires. Et puis je ne suis qu'un civil déguisé.

 

Mes officiers et mes sous offs me haïssent et ne se gênent pas pour le dire. Et ces gens là seront fiers que je leur serre la main dans le civil. Je pars à Salonique dans cette situation.

 

Tout jeune j'étais royaliste, adolescent j'étais catholique démocrate. Jeune homme j'étais républicain libéral.

 

Soldat, je suis avant tout antimilitariste.

 

 

 

*

 

Je ne comprends pas les catholiques qui s'égorgent et se massacrent en invoquant une religion faite de bonté, de pitié et de fraternité. Pendant cette horrible guerre, les plus farouches excitateurs au crime et au carnage ont été ces gens qui prêchent l'oubli des offenses, une miséricorde immense et l'amour de tous. Le Christ eut tout souffert plutôt que de verser la moindre goutte de sang.

 

 

 

*

 

On ne se figure pas le nombre considérable de chansons contre la guerre que l'on chante en public. J'en ai entendu des quantités chantées dans les cafés, en public et violemment applaudies. Le répertoire de Montéhus a un succès tout particulier.

 

 

 

*

 

 

 

Le Camp de la Valbonne abrite le 1er Etranger. Aussi la vie y est peu sûre la nuit. Les coups de revolver et de couteau n'y sont pas rares.

 

 

 

*

 

Je me désintéresse complètement de la guerre et de ses résultats, parce qu'elle est uniquement faite par une autocratie militaire, à qui elle profitera uniquement.

 

 

 

*

 

Je ne fais pas l'erreur de croire que ce sont les riches profiteurs qui dirigent et font durer la guerre. A mon sens c'est ce haut commandement, clérical en partie, patriotard, vieux style, genre Empire, qui se leurre, aime ce pouvoir absolu du militarisme, ces cérémonies, cette pompe, et tout ce qui se rattache au militarisme.

 

Mais le soldat en a assez.

 

 

 

1917

 

 

 

Lundi 1er Janvier. Premier jour bien triste, sous la tente, par terre. Russes, Italiens, Anglais etc. Vie de campagne.

 

Mardi 2. Sous la tente, sur des nattes. Cuisine en plein air. Le soir, le Samos. Salonique.

 

Mercredi 3. Nous continuons à visiter Salonique, on a compté une vingtaine de races différentes dans la ville. Au centre, quartier européen, trams, grands magasins, cinémas, music-halls, etc...

 

Vendredi 5. D'après un juif éminent, les grecs ont tous les défauts, se font acheter et ne sont pas sincères. Il faudrait être énergique avec eux.

 

Samedi 6. Temps merveilleux depuis notre arrivée. Eté français. Il pleut aujourd'hui. Demain, Noël grec. Pension des jeunes filles : maison close. La bataille gréco-bulgare de la 2° guerre balkanique à Salonique racontée par un grec. Scènes d'horreur. Les grecs s'y sont montrés ignobles.

 

Dimanche 7. Arc-de-triomphe d'Alexandre le Grand. Quartier turc, peu de visiteurs. Les Français au café et non visiteurs psychologues. D'où fausses opinions.

 

Lundi 8. Il pleut. Boue fantastique. Camp de Zeitenlick.

 

Mardi 9. Temps merveilleux. Visite d'un abri boche.

 

Vendredi 12. Il pleut à torrents. Notre toile de tente perce, et nous sommes inondés.

 

Samedi 13. Mon 11e mois de front. Les Vardar. Les sifflets grecs.

 

Dimanche 14. 1er de l'An Grec.

 

Lundi 15. Seuls les Italiens ont compris les Grecs. Ils ne participent pas à la diplomatie des Alliés, et préfèrent Constantin à Vénizelos.

 

Mardi 16. Terrassements.

 

Mercredi 17. Grande chaleur. Aéro boche.

 

Samedi 20. Porte-plume réservoir, cadeau de maman. Va-t-on avoir la paix bientôt ? C'est la grande question. Cette guerre ne m'aura guère avancé personnellement, au contraire. Mais elle m'aura formé l'esprit.

 

Dimanche 21. La nuit entière de garde aux quais. Il gèle. Abri et générosité italiens. Notre division est destinée à lutter contre la Grèce.

 

Lundi 22. Quinine. Avec les injections anti-typhoïdiques, anti-paratyphiques, anticholérique, antivariolique, nous sommes des pharmacies ambulantes.

 

Samedi 27. De Salonique, on voit très bien le Mont Olympe. Où es-tu, lointaine mythologie ? Je suis patriote, mais antimilitariste. Je voudrai que la France, nation supérieure, domine par l'intelligence.

 

Lundi 29. "L'Amiral Magon" coulé avec un bataillon du 40, la S.H.R., l'état-major et du courrier.

 

Mardi 30. L'armée est la sauvagerie et le carnage organisés. C'est le meurtre légal. Jamais, même avec la victoire, on ne retrouvera ce qu'on a perdu en vies humaines, souffrances, argent, état matériel. Seuls les officiers ont des intérêts dans la guerre. C'est eux qui font le moins et qui tirent le plus, par les avantages matériels et moraux. Les Anglais sont mieux vus à Salonique que nous, parce qu'ils sont plus sérieux et inspirent plus de craintes.

 

 

 

Février

 

 

 

 

 

Dimanche 11 Février. Départ de Salonique, temps merveilleux. Arrivons à Samli.

 

Le 12 : Topsin (halte). Janatsi ?

 

Mardi 13 : Mon douzième mois de front : une brisque. Venidgé-Vardar.

 

Le 14 : Vertehop.

 

Le l6 : Vladovo(après Vodena).

 

Le 17 : Ostrovo, le lac (Kaïmatchalan). La quenouille macédonienne. La neige remplaçant l'eau et transportée de la montagne au village par les femmes.

 

Dimanche 18. Journée extrêmement pénible pour arriver près de Banika (à Gornitchevo).

 

Lundi 19 : un jour de repos à Gornitchevo.

 

Mardi 20 : Arrivée à Exissou.

 

Le 22 : Gale.

 

Mardi 27 : Pourquoi n'arme-t-on pas les brancardiers exposés aux comitadjis ? Pourquoi ne fait-on pas nos souliers plus hauts ? Pour peu de dépense, on aurait un avantage inappréciable.

 

 

 

Mars

 

 

 

Jeudi 1er Mars. Tempête de neige.

 

Le 2 : la tourmente de neige continue. Il fait si mauvais que nos chevaux en crèvent de froid.

 

Le 3 : Journée calme, où la température semble revenir clémente. Pourquoi débusque-t-on le service armé des infirmiers qui pourtant est nécessaire pour les brancardiers, et pourquoi laisse-ton les secrétaires et les tringlots service armé, véritables embusqués qui ne vont jamais aux lignes ?

 

Dimanche 4 : A la suite de la tempête et du froid, les chevaux ont été installés au village. Les officiers les y suivront bientôt. Seuls les hommes restèrent dans la montagne, exposés aux intempéries.

 

Le 12 : huit jours de prison.

 

Le 13 : mon 13e mois de front.

 

Le 15 : 4e jour de prison. Mes huit jours de prison sont augmentés de 7. Ce qui fait quinze jours de prison avec avertissement de passage dans l'infanterie à la première incartade.

 

Le 19 : 8e jour de prison. Quittons Exissou et arrivons à Vakufkoj près de Vrbena.

 

Le 20 : Negotchani.

 

Le 23 : 12e jour de prison. Arrivée à Monastir. En route, les civils évacués de Monastir. Très triste ; la ville, très jolie.

 

Le 24 : Aux postes dans la montagne (le 38). Dans la nuit, première évacuation par litière. Système défectueux. Nous sommes dans un ravin, près des premières lignes. Canonnade peu intense, du pied de la cote 1248. Isis blessé à Monastir.

 

Le 26 : en enterrant des morts devant les premières lignes, un brancardier mort et cinq blessés dont Coutant.

 

Mardi 27 : je finis ce matin mes quinze jours de prison.

 

Le 28 : inondés dans notre cagna.

 

Le 30 : Avion boche, tellement près que nos mitrailleuses tirent (4 fois revenu).

 

Le 31 : Pendant toute la matinée, avions boches. Tout le jour les avions allemands, sans être inquiétés le moins du monde, vont et viennent et sont les maîtres des airs. Et les nôtres paradent à l'arrière.

 

 

 

Avril

 

 

 

Dimanche 1er Avril. Avions boches. On ne dirait pas que nous avons la maitrise de l'air. Que font les nôtres ?

 

Le 2 : avions boches, toujours très tranquilles et maitres de l'air. 

 

Le 3 et le 4 : avions boches.

 

Le 5 : aéro boche.

 

Le 6 : Negotchani.     

 

Samedi 7 : Hier gras, aujourd'hui maigre, et c'était bien Vendredi Saint. Pour la première fois je goûte à la chair de grenouille, à la chair de tortue, aux œufs et au bouillon de tortue.

 

Le 10 : Slivica, près Brod, sur la Cerna.

 

Le 11 : Cegel.

 

Le 13 : 14 mois de front.

 

Le 24 : Le soir vers 8 heures, au poste du 8 et 37.

 

Le 25 : entre le col de la Vraïtta et Orahovo.

 

Le 26 : il neige. Nous sommes envahis.

 

Le 27 : il neige toujours depuis le 25 au soir.

 

Le 29 : un avion allemand abat devant nous un avion italien qui tombe dans nos lignes. Les allemands tirent sur ceux qui viennent reconnaitre les débris.

 

 

 

 

 

 

 

Mai

 

 

 

Vendredi 4 Mai. L'ennemi nous descend une saucisse qui tombe en flammes. La préparation d'artillerie commence le 5 en vue de l'attaque.

 

Le 5 : L'aviation française se montre très active. Mais l'aviation allemande ne reste pas en retard : combats aériens, bombardements, etc... Dans la nuit du 5 au 6, j'assiste à une attaque ennemie avec liquides enflammés sur la cote 1050. J'en vois les phases. Impressionnant !

 

Le 6 : Nous allons au 37 (Makevo). Ce poste est dominé par les bulgares. Nous sommes terrés dans de tout petits trous, d'où nous sortons que la nuit.

 

Le 7 : Le bombardement réciproque redouble. Les Russes attaquent et enlèvent une position ennemie devant nos yeux.

 

Le 8 : Notre attaque générale échoue. Pertes très grandes chez nous. Aucun objectif atteint. A peine quelques prisonniers.

 

Le 9 : Nous évacuons sous les yeux des bulgares nos blessés. Nous nous mettons ainsi à leur merci, sans le moindre abri, sans le moindre secours. J'ignore pour quelles raisons, mais ils nous respectent et nous ont jamais tiré dessus malgré nos nombreux voyages, la durée du trajet, et le peu de distance qui nous sépare d'eux. Après un travail tuant, vannés par la fatigue, nous sommes enfin relevés avec le 37e colonial le dimanche 13 à 2 heures du matin.

 

Le 13 : 15e mois de front. Aujourd'hui un peu de repos. Relevés au matin.

 

Le 14 : Trois Ravins, ou Poste Central.

 

Le 17 : Deux fois la division a attaqué et conquis les positions ennemies. (Cote 1050 et Piton Jaune). Deux fois elle les a lâchées avec pertes sous les contre-attaques ennemies. Notre division a eu des pertes énormes, et n'a conquis absolument rien. Il y a eu une mauvaise préparation d'artillerie, et un manque de renforts pendant l'avance. Devant nous il y a la Garde Prussienne, qui allait attaquer lorsque nous avons pris l'offensive. L'ennemi a du gros calibre, et nous très peu.

 

Dimanche 20 : Aujourd'hui mon escouade monte au poste. Je reste seul pour hémorroïdes.

 

 

 

Juin

 

 

 

 

 

Samedi 2 Juin : Les chauvins français d'avant la guerre n'étaient que des roquets en face du molosse allemand. Ils jappaient, inconscients de leur faiblesse. Sans la meute intéressée des Alliés, ils eussent été infailliblement broyés. Ce sont ces gens qui disent qu'ils avaient prévu la guerre. En réalité ils la désiraient, la demandaient et auraient été incapables de la faire telle qu'on la fait.

 

Le 4 : relève le matin. Retour à Cégel. (Je crains que nous soyons réduits à accepter la paix sans victoire. D'où : honte de nos officiers. Ruine du militarisme. Victoire du socialisme. Je m'y associerai de grand cœur).

 

Le 8 : Marche Cégel-Slivica, aller-retour, par plein soleil. On parle d'un départ probable en Palestine. Je ne demanderai pas mieux.

 

Lundi 11 : Marche Cégel-Iveu aller-retour.

 

Le 13 : 16e mois de front.

 

Le 14 : Notre médecin divisionnaire déteste les gens instruits, qu'il traite d'embusqués et d'imbéciles.

 

Le 15 : Marche Cégel-Tepavtzi allefc et retour.

 

Le 16 : Ce matin j'ai emmené un camarade rendu fou par le soleil.

 

Le 18 : Poste Central.

 

Le 20 : Ce matin trois avions français volaient prudemment au-dessus de nos lignes. Au-dessus d'eux un seul boche repérait en sûreté nos positions. Lorsqu'ils eurent fini, ils s'en allèrent tranquillement chacun chez soi. Mais l'unique boche avait repéré nos batteries. Un moment après des obus arrivèrent qui esquintèrent nos artilleurs. Concluez.

 

Le 22 : Nous sommes menés par des gens qui connaissent rien à cette guerre. Exemple : en Orient on s'acharne à conserver les malheureux 65 et 75, alors que les boches n'ont que du gros calibre. De plus, dans le Service de Santé, on met des auxis [auxiliaires] et des vieux, alors qu'il faut des gens forts et vigoureux. Ne vous étonnez pas si les offensives ratent, et si beaucoup de blessés meurent faute de soins.

 

 

 

Juillet

 

 

 

 

 

Lundi 2 : Cégel.

 

Le 4 : piqûre anticholérique.

 

Du 8 au 12 à Salonique.

 

Le 14 : Cégel.

 

Le l6 : Poste du 38 (Makovo).

 

Le 22 : j'assiste au bombardement violent et inopiné des lignes boches.

 

Le 26 : en Macédoine serbe, les boches avaient utilisé le pays et préparé des récoltes. Nous, non contents de tout laisser à l'abandon et dans l'incurie, nous abimions ces champs de seigle, et Français et Italiens s'entendent bien pour faire manger ces céréales par leurs mulets. Et en France on manque de blé ! Nous pouvons être fiers de notre organisation et de nos chefs ! Et nous pouvons nous plaindre du manque de récoltes !

 

Le 30 : Cégel.

 

Le 31 : dysenterie.

 

 

 

Août

 

 

 

 

 

Mercredi 1er Août : Les conditions de vie sont tellement précaires ici que le groupe est obligé de construire des maisons, faire des jardins, avoir un troupeau etc... D’où l'utilisation des spécialistes : pâtres, jardiniers, maçons, zingueurs etc... Gens dont la troupe se passe aisément en France.

 

Le 3 : Un officier supérieur trouve les hommes de 21 ans trop jeunes pour être gradés; est-ce qu'ils ne se font pas casser la figure comme les autres ? Et est-ce que la valeur d'un homme varie selon son âge ? Voilà bien votre erreur de choisir de vieux croûtons.

 

Le 7 : Cégel-Slivica et retour.

 

Le 13 : mon 180e mois de front. Un an et demi : 2e brisque. Poste conjugué.

 

Le 15 : Sauf écroulement subit de l'Allemagne, la guerre finira lorsque l'aide américaine et japonaise sera absolument efficace. Alors la guerre pourrait finir d'ici une année.

 

Le 18 : nous assistons à de nombreux incendies du coté de Konastir et dans toute la plaine. Le secteur semble agité de ces côtés-là. Nombreux bombardements.

 

Le 20 : il parait que la plus grande partie de Salonique serait incendiée. Ce sont des bombes incendiaires la cause de ce sinistre. Quant aux incendies aperçus du côté de Monastir, c'est bien des maisons de cette ville qui brûlaient.

 

Le 22 : On s'attend à une attaque ennemie de nos côtés. La division doit être relevée. Le 23 : Salonique a brûlé presque complètement. Cela est dû, parait-il, à un accident.

 

Le 24 : un comble : au groupe il y avait un homme uniquement chargé des W.C. des officiers. Il leur ouvrait et fermait les ouvertures des feuillées. Et pendant que ces messieurs satisfaisaient la nature, il allait leur chercher du papier.

 

Le 25 : Hier cinq avions français fuient devant un boche. Ca arrive fréquemment. Les nôtres refusent toujours le combat, même s’ils sont plus nombreux.

 

Lundi 27 : Cégel. On fait des maisons pour cet hiver destinées aux officiers Et si cet hiver nous nous plaignons du froid, ces officiers nous diront : "Est ce que je me plains, moi ?"

 

Dimanche 26 nous nous plaignions de travailler. L’officier auquel nous portions nos doléances le prit de très haut, nous répondit : "Est-ce que je me plains, moi ? Je n’ai pas de dimanche, moi". C'est vrai tous les jours sont dimanche pour lui ; il passe ses journées à dormir. (Docteur Taulon).

 

 

 

Septembre

 

 

 

 

 

Samedi 1er Septembre. Le colonel du 37e Colonial a le cafard, on vient jouer de la musique devant chez lui. Si un poilu qui va se faire tuer a le cafard, on l'engueule, c'est un mauvais soldat. Bonne justice !

 

Le 7 : poste du 38.

 

Le 8 : la caractéristique dominante des hommes c'est la prétention, l'infatuation de soi-même, la fatuité et l'immodestie. Je n'ai pas encore trouvé un homme sans prétentions. Tout le monde se trouve des qualités extraordinaires.

 

Le 13 : 19e mois de front.

 

Le 24 : Cégel.

 

 

 

Octobre

 

 

 

 

 

Lundi 1er Octobre. Borges parie que la division est relevée avant le 1er Octobre. Bonne bouteille. Pari perdu. Bouteille bue.

 

Le 2 : Poste Central.

 

Le 8 : Poste de la Dormeuse (ex du 38).

 

Le 9 : il n'y a que les ignorants qui croient tout savoir. Les gens instruits seuls savent que la connaissance humaine est peu de choses. Donc, plus on est instruit, moins on le dit.

 

Le 11 : s'il y a tant de malades en Orient, c'est la faute des gradés qui imposent de tels travaux que les hommes épuisés offrent plus de prise au mal.

 

Le 13 : 20e mois de front.

 

Mardi 16 : ma fête (triste fête).

 

Le 22 : Un comité de secours aux poilus nous avait envoyé beaucoup de lainages. Arrivés au groupe, les officiers se les partagèrent, et ceux à qui ils étaient destinés eurent des choses inutiles. Or le soldat gagne 5 sous par jour, et l’officier de fortes sommes !

 

Le 23 : 2e jour de brouillard. L’autre jour on fit une croix pour un mort avec deux morceaux de caisse cloués bout à bout. Et les officiers trouvent du bois (de vieux brancards) pour se faire faire des étagères.

 

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