"Fonsaguette", roman historique sous la révolution

les personnages de Fonsaguette sculptés par Jean ND Escande

Les personnages de Fonsaguette sculptés par Jean

AVERTISSEMENT

 

 

 

 Il y a du Capitaine Fracasse dans Fontsaguette, il y a du Monte-Cristo. Tout en somme, ce qu’aimait Jean dans la littérature populaire, tout ce qu’il y admirait : les descriptions à l’envi, poétiques, détaillées et précises, les brillantes métaphores, les vieux logis ruinés, les vies de garnisons, les batailles, les trésors cachés, les sympathiques bandits au grand cœur, qui se révèlent souvent plus propres que les honnêtes, les vengeances, les prédictions et les moments de clair de lune quasi surnaturels.

 

Car Fontsaguette se veut roman populaire ; et de fait c’en est un sur bien des points : les rebondissements, les personnages qui s’y croisent, s’y recroisent, s’y reconnaissent, s’y aiment, et s’y font du mal, le suspens, le souffle enfin, puissant, qui propulse les héros avec brio, tels les pions d’un vaste jeu d’échecs, comme dans les meilleures pages d’un Théophile Gautier ou d’un Alexandre Dumas Père.

 

Cependant Fontsaguette est écrit par un pur érudit, que dis-je, LE grand érudit devant l’Eternel, qui lui, n’avait rien de populaire. Les références littéraires, les citations latines et les chansons anciennes y sont nombreuses, jusqu’à un argot du XVIIIe connu d’une poignée d’élus sans doute, et la véracité historique, rigoureuse dans ses fourmillants détails et ses adroites circonvolutions, y est omniprésente. Jean s’est régalé à étaler son vivier de connaissances, et à brandir ses opinions à chaque page, comme autant de bouquets tout faits. Opinions politiques, opinions antimilitaristes, mais aussi ses dadas personnels : l’inconstance des hommes, la trop grande patience des femmes, leur faiblesse vis-à-vis du sexe fort.

 

C’est une formidable leçon d’histoire sur la Révolution ; à cela nul doute. Et aucun livre d’histoire ne révèlera au néophyte les incontestables horreurs de cette période, qui s’apparente à s’y méprendre aux camps de la Mort de la dernière guerre.

 

Les descriptions, les détails sont plus que soignés ; ainsi Fontsaguette, cette ferme du bout du monde dans la Montagne Noire – qui entre autres choses n’a pas eu beaucoup de troubadours pour la chanter, si ce n’est Jean -, est décrite à ravir ; on en sent les odeurs, on entend les cris des chiens, le concert des oiseaux dans les frondaisons ; on s’attable à la cuisine, on y vit ; Paris au XVIIIe est vivant comme l’est celui d’aujourd’hui, avec ses ruelles, ses églises, ses cochers, ses marchands, ses révoltes, ses horreurs, ses amusements et ses absurdités.

 

Néanmoins, ces détails que Jean s’est amusé à narrer, se développent longuement, quelquefois au détriment des grandes lignes du récit, survolées, si l’inspiration ne lui en est pas venue. Ainsi, Amsterdam reste inexistant : Jean préfère décrire à la place les clochers de Paris qui, dans le rêve du graveur Bance, sont nettement plus attractifs pour l’écrivain.

 

Et puis, il y a des anachronismes, des impasses, des longueurs. Il y a des personnages secondaires que l’on ne retrouve jamais. Jean ne peut s’empêcher de mettre son opinion sur les architectes (qui furent ses condisciples pendant huit ans aux Beaux-Arts) qui « logent volontiers leurs contemporains dans des clapiers dont eux-mêmes se gardent de faire usage ». Sans doute le propos est-il vrai, mais il a sa place ici comme un cheveu sur la soupe. Des passages, simples moments d’existence pris sur le vif, ne débouchent sur rien. Ainsi le marchand de fromages est-il amusant, certes, vivant, cela va sans dire, mais sans plus de but ; les trois bandits, à la fin, s’éclipsent honteusement, sans un mot, alors qu’ils auraient eu à dire, vu l’importance qu’ils avaient revêtu tout le long du récit.

 

C’est un roman vivant, inachevé et imparfait. Mais quoi ! La vie n’est-elle pas vivante - par définition -, inachevée et imparfaite ? N’est-elle pas pétrie de situations mirobolantes qui se révèlent être des impasses ? N’est-elle pas ornée de personnages flamboyants qui nous hantent un moment et disparaissent un beau jour sans autre forme de tambour ?

 

Dire le nombre de réminiscences et de souvenirs personnels que Jean a mis dans Fontsaguette, est incalculable. Chaque chose, chaque lieu, chaque personne qui a compté un tant soit peu dans son existence, se retrouvent dans le roman. Il est inutile d’en faire l’énumération : au néophyte, elle ne dira rien. Il suffit de retenir que Louis Bance, le graveur, c’est lui ; il en a l’orgueil, la vision désabusée du monde. Et il finit par épouser, après bien des aventures, Stefanie, la belle Polonaise, fille d’aristocrate guillotinée, dans laquelle on reconnaît l’amie de toujours, Stanie de Golish. Et puis tous les amoureux des « Enfants du Paradis » reconnaîtront évidemment le « Chand d’habits » et le « Vous avez souri, ne dites pas non, vous avez souri ».

 

Fontsaguette n’est pas fini. Les deux premières parties, abouties, dans lesquelles on sent une maîtrise parfaite des intrigues, une trame réfléchie menée tambour battant, eussent demandé une suite rigoureuse. Mais cette suite s’étiole dans les deux dernières parties inachevées ; des notes avaient bien été prises, ça et là, sur des papiers de rencontre, jamais numérotés, cela va sans dire, mais Jean négligea – ou se désintéressa, vu le peu de succès que le roman décrocha auprès des éditeurs - de les taper à la machine et son écriture, rapide, jetée avec fougue sur le papier par un esprit plus rapide encore, se révéla bien souvent illisible. Et puis, il y avait des doubles, des triples de Fontsaguette. Et chacun de ces doubles avait été retravaillé, en dépit des autres, chacun à des endroits différents. Un casse-tête que nous avons tant bien que mal reconstitué. Cependant il reste des manques, certes grossièrement ébauchés, auxquels nous avons pallié par de brèves phrases de liaison.

 

Jean note dans son journal, au tout début de 1970 : « Ces temps derniers à La Coste j'ai entrepris le roman auquel je pense depuis longtemps : l'histoire d'un volontaire de 92 ». Dès lors, Il y travaille d’arrache-pied, avec la passion qui lui était propre. Ce n’est pas rare qu’il écrive toute la journée : « toute la journée sous le porche les aventures d’Olympe » (Journal, 21 janvier 1970), sachant qu’il ne fait pas que ça : « J'alterne le tapage des lettres des Lacroix [lettres de grognards de Castres], heureusement très lisibles, et mon roman : je poursuis mes héros de la bataille de Tirlemont aux frasques des émigrés à Schonbornslust. La nuit dernière je me suis levé à 4 h. du matin pour continuer leurs aventures, c'était délicieux, le jour se levait et plein d'oiseaux s'ébrouaient le long du ruisseau, dans la brume. Le soir, je relis les mémoires de d'Espinchal, Saint-Priest, François de Cézac et autres émigrés pour me maintenir à température convenable. Il me semble que j'ai plus d'un point commun avec ces gens : le renfermement, l'inadaptation au milieu et à l'époque » (Journal, mars 1970).

 

Il se renseigne, il se documente : « Continué à étudier sur la carte Michelin n° 53 (Nord) la campagne de 93 : environs de Cambrai, Maubeuge et Valenciennes - que j'ai vues en 1956 encore bien abîmés par la 2e G.M. Bricard donne de bons renseignements, Vernère et Putigny aussi, mais pour la vivacité du récit c'est encore à Thiébault qu'il faut en revenir ». (Journal, 5 octobre 1970). Le 30 janvier 1970 : « Ce mois-ci écrit 55 pages pour "Fontsaguette"  car je crois que c'est le nom que je choisirai pour ce roman ». Beaucoup de chapitres qu’il note dans son journal n’existent plus, ou n’ont pas été retenus dans la version finale.

 

En écrivant Fontsaguette, Jean se met à en sculpter les héros : « Pour me délasser, ayant écrit tous les jours, le soir je sculpte un petit fantassin en bicorne dans un morceau de planche de l'ancienne bibliothèque (...) Je sculpte un petit hussard révolutionnaire dans un éclat de pin ». (Journal, 19 et 24 mars 1970). Il fit aussi huit dessins pour illustrer Fontsaguette.

 

Ce roman ne trouva jamais d’écho auprès des éditeurs, et fut refusé avec une jolie régularité ;  « L’inadaptation au milieu et à l’époque » dont parle Jean de lui-même avec justesse, n’y est sans doute pas étrangère. Et puis le récit est historiquement trop précis, sans la légèreté inconsistante qui paraît-il « plaît » aux lecteurs de notre temps. Jean s’est trompé d’époque : nul doute que né au XIXe, il eut pu prendre place sans balancer, dans les journaux à feuilletons, auprès d’un Balzac, d’un Dumas, d’un Gautier, d’un Eugène Sue, auprès des plus grands enfin.

 

FONTSAGUETTE

 

 

 

PREMIERE PARTIE

 

OLYMPE

 

 

 

LE GARDE-DU-CORPS DU ROI

 

 

 

Thézan atteignit hors d'haleine le sommet de l'escalier des combles. Il dut s'appuyer à la rampe, tellement son cœur battait. Avant même d'arriver à la porte de sa chambre, il ôta précipitamment le magnifique habit bleu de roi resplendissant d'or et d'argent, l'uniforme des gardes-du-corps. En courant, sa perruque poudrée tomba ; il la poussa d'un coup de pied dans un coin d'ombre. Il était habité par la haine et la peur.

 

En bas, le fracas des portes brisées à coups de crosses faisait retentir le palais. Du côté du parc, où donnaient les œils-de-bœuf, il pouvait voir deux cygnes évoluer avec grâce dans le bassin de Latone. Mais à perte de vue, le jardin automnal était désert. Le jour se levait sous un ciel gris de pluie.

 

Il était décidé à vendre chèrement sa vie. Il avait été volontaire pour rester au château, la veille, quand les compagnies des gardes s'en étaient éloignées par ordre du roi, pour ne pas risquer d'effaroucher la populace. Maintenant, il voyait bien qu'il n'y avait rien à faire contre un torrent débordé, surtout quand ceux qu'il menaçait rompaient eux-mêmes la digue qui les protégeait. La Royauté tendait le cou à ce blondin criminel de Lafayette, qui se croyait expert en révolutions pour avoir mangé du faisan à la table de Washington ! Mais lui, Thézan, ne se laisserait pas égorger comme du Repaire, que les mégères venaient de décapiter à coups de hache alors qu'il défendait de ses seuls bras la chambre de la Reine. Armant son fusil, il dosa soigneusement la poudre, glissa la balle sur la bourre et la tassa longuement de la baguette.

 

- Mort à l'Autrichienne !

 

Dans sa mansarde, il enfila la redingote cannelle qu'il gardait pour ses sorties, jeta son épée qui lui battait les jambes. Il eut un instant l'idée de gagner les toits et d'y attendre la fin de l'émeute. Mais il se savait sujet au vertige. Il ne voulut pas risquer de glisser sur les ardoises luisantes d'humidité, pour mourir aux pieds de la foule, comme un manant qui tombe d'un échafaudage.

 

Le vacarme continuait. Nul doute que les pillards, après avoir mis à sac le château, ne le livrent aux flammes. Il ne pouvait rester là.

 

Sur les rampes du bassin de Latone galopaient des gardes en fuite ; un ou deux fonçaient sur des chevaux manifestement emballés. Thézan les méprisa d'avoir fait mentir leur nom, et les envia de sauver leur vie, sinon celle du roi. Les cygnes voguaient vers un groupe de dieux marins. Le tumulte croissait, ponctué de cris de mort. Fait comme un rat ! pensa-t-il. Si seulement il pouvait sortir du château, retrouver Olympe dans sa chambre toute proche ! Le mieux serait de gagner les jardins, et de là le Labyrinthe... au fond du parc, il sauterait les douves et serait en pleine campagne.

 

Mais le difficile, justement, était d'arriver au jardin. Où étaient Solognac, Varicourt, Miomandre, les derniers fidèles comme lui ? Massacrés, sans doute. Le médaillon "A la Fidélité", avec son fond violet et ses lettres de sang, que leur avait remis la Reine au banquet des gardes, avait été pour tous un bien funeste présage... Il commença à redescendre l’escalier sans bruit.

 

Qu'allait-il faire s'il s'en tirait ? Fuir Versailles, d'abord. Et après ? Regagner à trente ans le petit manoir en ruines du Languedoc où se morfondaient ses huit frères et sœurs, dont certaines n'avaient pas assez d'argent pour se constituer une dot ? Recommencer cette vie mélancolique d'errance à travers les vignes, à chasser la grive en automne, à brûler des sarments dans les soirées d'hiver en écoutant pour la millième fois comme la Maison Rouge avait écrasé les lignes anglaises à Fontenoy ? Entendre le vent d'autan siffler dans les chevrons disjoints d'une toiture qu'il n'aurait jamais les moyens de réparer ? Si encore il pouvait partir avec Olympe ! Mais elle n’avait pas plus de fortune que lui... Une colère froide remplaça son affolement.

 

Quelqu'un montait en haletant au second palier. Inutile de chercher à se cacher : tôt où tard il serait traqué comme un lapin qu'on furète, au fond d'une mansarde : le couloir d'en haut n'avait pas d'issue. Cette mort ignominieuse le révolta. Autant en finir tout de suite, le mieux possible. Il épaula lentement : l'être qui se présentait à lui était une femme !

 

- Eh ! J’en tiens un ! Cria l'apparition.

 

Thézan tira, et la femme tomba à la renverse sur les marches, lâchant une hache qui rebondit longtemps avant de s'arrêter.

 

 

Quoique lointain, le bruit de la fusillade réveilla Olympe. Elle sauta du canapé où elle s’était endormie et courut à la fenêtre : à travers la mousseline des rideaux, la rue était encore noire des dernières traînées de la nuit. C’est plus haut qu’on se battait : sur la place du château. Tout lui parut désert dans les vastes bâtiments de l’Abreuvoir qui lui faisaient face, mais elle devinait des présences inquiètes. Il lui sembla voir bouger une tenture. Dans la cheminée, le feu se mourait.

 

Elle ne pouvait rester là tandis que Thézan, elle le sentait, était menacé. Sinon, ce n'était pas la peine d'être demeurée à Versailles, pendant que Madame (1) et la tante Gourbillon (2) filaient se réfugier à Rocquencourt. Ces garces avaient même emmené Marion, sa femme de chambre ! Elle frappa du pied, de rage : sa mule de satin rose la quitta. Quelle idée aussi d'être restée en grand habit de cour, avec les paniers, et une coiffure à la Montgolfière ! Elle s'approcha de la barbière et défit fébrilement l'échafaudage de cheveux. La poudre vola en un léger nuage. Les peignes et les épingle tintèrent sur le marbre.

 

C’était une brune de vingt-cinq ans, au teint mat, à qui la colère et l'anxiété faisaient froncer de jolis sourcils droits. Décidément il lui était impossible de sortir dans cette robe en pou-de-soie vieux rose à bouquets d'argent : elle serait écharpée par ces pouffiasses qui la veille au soir remontaient en hurlant la rue de la Paroisse, cherchant à piller les boutiques. Et Marion qui n'était pas là pour l'aider à dégrafer son bustier ! Elle le déchira, de contrariété. La robe, avec sa monture d'osier, s'affala sur le plancher.

 

Elle n'avait pas le temps d'ôter le corset, qui la forçait à se tenir raide et cambrée comme une poupée. Fouillant dans la garde-robe, elle en tira une indienne très simple, à mouches rouges sur fond moutarde, avec un pierrot blanc plissé. En dévalant l'escalier tortueux, elle coiffa ses cheveux épars d'un bonnet à l'enfant, orné d'un ruban bleu clair de lune. Dans la cour, il faisait froid et il pleuvait, mais Olympe n'en eut cure ; elle se jeta dans la rue en courant.

 

 

 

En remontant vers la place du château, elle revivait sa première rencontre avec Thézan. C’était moins de deux mois auparavant, pour la Saint-Louis. A l'entrée de la chapelle, noire de monde, derrière sa tante, elle s'était embarrassée dans sa robe, et serait tombée si elle n'avait trouvé pour s'appuyer le bras d'un des gardes. Le temps de se redresser, elle avait pu voir ses yeux verts, au regard si tendre. Mme de Gourbillon n'avait pas manqué de montrer sa mauvaise humeur, mais Olympe, pendant que les chœurs entonnaient le "Domine, salvum fac regem", avait soupiré de bonheur : sous ces ors somptueux et dans cette enivrante odeur d'encens, sa vie était en train de changer.

 

Depuis, elle avait multiplié les occasions de revoir Thézan et de lui parler. En quelques jours, elle avait tout su de lui. C'était un cadet de famille languedocienne, sans fortune, placé aux Gardes grâce à la protection d'un marquis-capitoul de Toulouse. La similitude de leurs situations dépendantes les rapprocha. Puis, le hasard s'en mêla : une adorable semaine du début de septembre, ils avaient été pressentis pour jouer en impromptu sur le théâtre de la Reine "Colombine surprise par l’Amour". Au cours des répétitions, il sembla à Olympe que toutes les répliques de la pièce allaient à son cas. Jamais elle n'avait appris un rôle avec tant d'entrain.

 

Thézan était en Arlequin, et elle en Colombine ; nul moment n'était plus doux que celui où ils se donnaient la réplique. Chaque soir, c’était un enchantement. Dans les coulisses poussiéreuses et mal éclairées, Thézan l’avait embrassée pour la première fois. Elle s'y attendait si peu qu'elle en était restée muette, les yeux clos ; pourtant, elle se rappelait ce moment merveilleux dans les moindres détails : la porte peinte en bleu d'un praticable contre lequel ils s'appuyaient, et qui grinça ; le panneau de toile peinte simulant un mur de brique avec du lierre; la peur qu'elle avait eu d'être surprise ; une lueur vacillante dans les yeux pleins de désir de son amoureux... Elle avait ensuite joué la scène de la confusion avec tant de naturel que la salle toute entière avait applaudi, et c'est le rose aux joues qu'elle avait salué la loge où se penchait la Reine, souriante.

 

Une mélancolie lui vint, avec les frissons du souvenir : c'est comme si elle avait encore serré Thézan dans ses bras. Moments délicieux et fugitifs, dont il fallait se hâter de profiter.

 

 

 

Le coup de fusil était passé inaperçu dans le vacarme. Le cœur battant, Thézan s'approcha de la morte ; il fut surpris de découvrir sous le fichu de cretonne un visage chauve et vulgaire d'homme de quarante ans. La barbe mal rasée, sous le fard qui coulait, mêlé à la sueur, ne laissait aucun doute. On lisait encore dans la perruque grasse l'adresse d'un "Cor de chasse", ou loueur d'habits. Un travesti : Voilà donc le secret de cette marche sur Versailles : des gredins soudoyés par les émissaires du duc d'Orléans. Comme pour lui donner raison, des louis d'or s'échappèrent des poches du mort, tombé à la renverse sur les marches. Et ces gens criaient "Du pain !" « Toute l'époque se découvre dans ces infamies » pensa-t-il.

 

A quoi cet assassin l'avait-il reconnu pour un garde ? Il se regarda : sa culotte et son gilet rouge l'avaient trahi !  En un instant, une idée lumineuse lui vint. Malgré sa carrure, il pourrait lui aussi faire illusion. Il défit son catogan : ses cheveux se répandirent sur ses épaules. Il ôta la robe de la fausse harengère, cacha tant bien que mal la tache de sang sur sa poitrine, puis descendit la hache en main, d'un pas assuré.

 

Dans le grand couloir, il rencontra les premiers émeutiers, mais ils ne firent aucune attention à lui : ils étaient en train de fracturer les tiroirs de secrétaires en bois de rose.

 

 

 

Sur la place du château, Olympe allait lentement dans la foule. L’aube pluvieuse trempait sa robe : elle regardait avec dégoût des putains et des poissardes se faire trousser le long des grilles. Un petit groupe de femmes avait l'air malheureux : c’étaient des artisanes ramassées dans les rues de Paris par les gredins, et forcées de marcher avec eux pour faire nombre, et donner un air populaire à leur émeute. Déjà Olympe avait du repousser les avances de louches ouvrières, en qui elle avait reconnu avec surprise des hommes déguisés : heureusement, ils étaient ivres à ne pouvoir se tenir. Elle gardait la tête froide, bien qu'hantée par la pensée horrible de se trouver brusquement en face du cadavre de son ami.

 

Devant la grande grille, un amas de gens grouillant comme des vers sur une charogne acclamait un perruquier. On lui avait donné à peigner et à poudrer des têtes coupées. Olympe eut le courage de s'approcher.

 

Le malheureux merlan, plus blanc que sa farine, mourait de peur. Des prostituées vomissaient en se tenant aux ferronneries. Près d'un pavillon, des gardes nationaux déliaient mollement des gardes du Roi que les mégères n'avaient pas eu le temps de décapiter. Et troquant leurs bonnets de fourrure contre des chapeaux galonnés, tous criaient :

 

- Vive la Nation, foutre !

 

C’était une scène où la terreur le disputait à l'abjection.

 

 

 

Olympe était sûre de n'avoir pas reconnu Thézan. Mais le  spectacle lui avait soulevé le cœur, et elle se sentit défaillir. Comme elle s'éloignait, une des égorgeuses posa une tête poudrée sur une borne, et toutes les femmes se reculèrent en riant pour juger de l'effet : du sang, sous ce qui avait été un cou, tachait la pierre. Et brusquement. Olympe eut un éblouissement : elle venait de reconnaitre Miomandre, avec qui elle avait si souvent dansé. Dans la figure blême, les yeux mi-clos montraient leur blanc, et la bouche s'entrouvrait sur un sourire hideux. Comme une somnambule elle retraversa la place. Le tintement d'une clochette la tira de sa torpeur ; elle était allée presque inconsciente chez Mme Pinon, la mercière, où elle se fournissait de coton à broder. Elle descendit deux marches de la boutique, tandis que la vieille dame surgissait des profondeurs.

 

- Qu'avez-vous, mademoiselle ! Mon Dieu ! Vous êtes pâle comme un linge. Quelle horreur ! Et cela dure depuis hier matin...

 

Elle se prodiguait, la faisant asseoir, lui faisant respirer du vinaigre, renversant de l'eau des Carmes sur son pierrot trempé de pluie.

 

- Thézan... le chevalier de Thézan, des gardes... Vous ne l'avez pas vu ?

 

Du milieu de la place montait un chant dont les paroles ajoutaient, pour elle, à l'atrocité du supplice de Miomandre et à l'incertitude où elle était du sort de son ami :

 

 

 

" Dans les Gardes-françaises,

 

J'avais un amoureux.

 

Fringant, chaud comme braise,

 

Jeune, beau, vigoureux."

 

 

 

- Thézan ? Non, je ne le connais pas. Pensez ! Nous vivons dans la terreur depuis hier. Je n'ai ouvert que parce que j'étais sûre qu'ils enfonceraient la porte s'ils la trouvaient fermée. Ils m'ont emprunté une cuvette et un broc à eau, et quand ils sont partis, je me suis aperçue qu'ils avaient dévalisé ma caisse. Heureusement, ils n'ont pas pensé à piller ma boutique : on voit bien que ces femmes-là n'ont pas l'habitude de coudre !

 

- Les voilà qui partent, dit Olympe qui regardait à travers le rideau. Ils redescendent l'avenue de Paris.

 

- Est-ce possible ! dit la mercière en voyant les têtes coupées qui surmontaient la cohue ; il paraît que des fleuristes des Halles ont mangé le cœur des morts, après le leur avoir arraché... Ne restez pas là, mademoiselle, ils pourraient croire que nous les narguons.

 

 

 

Olympe sortit quand le gros du flot se fut retiré. On voyait au milieu de l’avenue des caillots de sang, des vomissures, de sales loques. Des attardés braillaient le « Ca ira ». Comme hypnotisée, elle erra aux environs de la grille. Il ne restait plus que des ivrognes titubants ou des catins trop fatiguées pour suivre. Au loin, deux ou trois carrosses cahotaient, dominant les têtes, et des femmes grimpées sur les toits criaient :

 

- Nous ramenons le Boulanger, la Boulangère, et le petit mitron !

 

Par instant, le ciel menaçant faisait luire des éclairs de baïonnettes. Une large flaque de vin et de boue réfléchissait deux hommes demi-nus qui se disputaient la livrée d’un laquais. Sur une des façades latérale de la Cour de Marbre, un coup de vent claqua une fenêtre ; une vitre tinta. Olympe se mordit la main jusqu’au sang : elle n’avait plus d’espoir de retrouver Thézan.

 

La mort dans l’âme, elle rentra rue de l’Abreuvoir : dans la cour, elle vit au brillant des croisées que le feu s’était rallumé. Comme elle ouvrait la porte, une pauvresse coiffée d’un fichu de cretonne la prit dans ses bras :

 

- Ma bonne dame...

 

Elle l’avait reconnue, aux yeux. Elle s’appuya contre le mur du palier, toute blanche.

 

 

Gourgane sort de la mer

Comme la nuit s'éclaircissait, Gourgane s’aperçut que la felouque barbotait au plus dans trois pieds d'eau. Elle avait touché le fond. Sans hésiter, il sauta dans la mer, et tout de suite, il put marcher. Cela l'intrigua, car il ne distinguait pas les falaises du cap Créus où il avait cru aborder. Dans le lointain, les éclairs illuminaient une montagne aigue. Où était-il ? D’après ses calculs, si l'orage et la tempête ne l'avaient pas trop dérouté, il devait se trouver en face de Figuières, sur la côte d'Espagne. Son sarouel, la bourse de douros de Boumekeur et le kandjar tenaient sur sa tête, noués sous le menton par sa large taillole rouge. Il grelottait de froid et de faim : un verre d'eau-de-vie aurait été le bienvenu. Mais il ne s'agissait pas de calancher comme une petite-maîtresse, le nez dans la sauce, à une demi-lieue de la terre promise. En pataugeant, il traversa les lames courtes, blanches d'écume, et se laissa tomber sur le sable d'un lido. Derrière lui, du côté d'Alger d'où il venait, l’aube orange se levait dans le ciel noir où se fracassaient les nuages. La pluie fine continuait à tomber.

 

Son moment de prostration dura peu. Il secoua le sable de ses membres endoloris par cette nuit terrible et enfila ses vêtements trempés. Le sarouel de coton couleur de pâte d'amande collait à ses cuisses, et son gilet turc n'était plus qu'une loque. Seule la taillole, enroulée plusieurs fois autour de sa taille, lui procurait un peu de chaleur. Mais c'étaient surtout les douros qui le réconfortaient. Tournant ses yeux vers le large, il vit osciller - un coup à droite, un coup à gauche - la barque démontée. Elle disparaissait à travers les rideaux de pluie. Il décida de marcher parallèlement à la mer, vers l’ouest, où se dressait un bouquet de tamaris.

 

 

 

C'était donc son deuxième naufrage. Mais rien de comparable avec celui de la "Fraternité", un an et demi auparavant. D'abord, ce coup-ci, il était seul, et la "Fraternité" s'était ouverte avec 575 personnes à bord, sur les rochers du Banc d'Arguin, par une nuit auprès de laquelle celle qu'il venait de vivre n'était que de la gnognotte. Il ne perdait qu'une misérable barque turque, qui n'était même pas à lui, alors que la "Fraternité", son équipage de forbans marseillais et sa cargaison de bois d'ébène représentaient une grosse partie de son avoir. En un sens, ce débarquement sur cette plage inconnue était l'écho, assourdi, de ce coup de tonnerre qu'avait été la perte de sa fortune de négrier. S'il avait écouté les avis du bon Ali ould Mehdi ould Aamdache, son ancien second, il coulerait maintenant des jours heureux à Port-au-Prince, à écluser des ponches au milieu des plus belles esclaves, dans une plantation de tabac. Mais l'entregent et l'esprit d'aventures vous perdent aussi facilement une riche nature que la paresse et les voluptés du harem.

 

 

 

Tout en marchant, les muscles déshabitués de sentir le sol sous eux, il se revoyait dans ce désastre, à cheval sur le mat de misaine du brick, dont les échardes lui étaient rentrées dans les chairs. Un matin comme celui-ci, mais à des milliers de milles, les nageurs du roi Bongo venus piller l'épave de la "Fraternité" avaient mis longtemps à l'épouiller de ces vilains petits bouts de bois. Et le roi lui-même avait trouvé drôle de vendre le marquis, qui lui avait acheté son excédent de population : celle qui flottait, le ventre en l'air, au large du Banc d'Arguin. "Tout est bon pour faire le commerce", lui avait fait comprendre cette crapule noire, que la bonne farce faisait crever de rire comme une figue.

 

Des corsaires barbaresques s'étaient porté acquéreurs de Gourgane. De minables caboteurs qui suivaient cette terre brûlée par où on arrive à la Côte des Esclaves. Ils venaient acheter une dizaine de nègres, au plus ; mais comme les blancs ont la priorité sur le marché, ils avaient tout de suite jeté leur dévolu sur Gourgane. Le roi Bongo n'avait accepté pour son paiement que dix fusils de traite ; encore, pour montrer le peu de cas qu'il faisait du marquis, en avait-il rendu deux.

 

Sur la felouque, Gourgane avait eu beau parler la langue des corsaires, montrer son crâne rasé, et, en bon mahométan, psalmodier les prières, ils ne l'avaient pas moins revendu à Alger, après avoir partagé avec lui le pain et le sel. La ville haute resplendissait sous le soleil quand Mustapha Boumekeur, qui faisait lui-même ses achats, l'avait acquis comme secrétaire de ses domaines. Cet honnête musulman possédait une grande villa et des quantités de terre rouge où poussaient des figuiers de Barbarie, des citronniers et des orangers, sur les hauteurs d'El Biar. Et tout en grimpant les raidillons le marquis ne put que réfléchir aux bizarreries de la destinée et à la justesse des prédictions d'Ali Ould Mehdi, son ex-associé :

 

- Une fois, Moulana a béni ton voyage : qu'Il soit loué ! Il l'a béni une deuxième fois : Gloire à Lui, le Très-Haut ! Mais je ne t'accompagnerai pas une troisième, mon cher Seigneur, parce que Moulana ne donne jamais trois fois la chance...

 

Et il était resté au Caire, devenu gros marchand, après avoir commencé derrière le mat comme petit interprète. Alors, pour son malheur, Gourgane était reparti seul pour la Côte, avec la "Fraternité".

 

 

 

De toute façon, l’esclavage à El Biar n'avait duré que huit mois, le temps de remplir à la satisfaction de ce niais solennel de Boumekeur son rôle d'intendant des séguias. Gourgane s'était bien gardé de demander l'affranchissement : en toute occasion, au contraire, il louait Moulana de lui avoir procuré un si bon maître. Et Boumekeur souriait, en roulant son chapelet à gros grains d'ambre. Puis Mabrouka, la grosse noire nourrie de pâtisseries aux amandes, avait demandé pour son protégé la permission d'aller acheter lui-même à Alger les zlabias qu'elle affectionnait : lui seul savait les choisir. Entre deux gâteaux au miel, elle se montrait d'ailleurs exigeante, mais là encore Gourgane avait montré une étonnante bonne volonté. Il s'était pourtant plus vite fatigué d'elle que de son cornard. C'est ce qui l'avait incité à s'enfuir, une belle nuit, à bord d'une felouque volée dans une calanque, lesté de la bourse et du propre couteau du marchand. Il avait dû assurer seul les manœuvres, et au bout de cinq jours de dérive où il ne s'était nourri que de dattes et d'oranges, la tempête l'avait jeté sur ce rivage inconnu.

 

 

 

En voyant Gourgane, le premier mouvement du marin qui poussait sa barque à l'entrée de Leucate fut de s'enfuir. Content de s'être levé le premier de son village, il était sûr d'une bonne pêche, après une nuit aussi agitée. Dans son imagination troublée, l'apparition du naufragé, devant l’aurore jaune, prit l'allure fantastique de l’Evêque de Mer, que la tempête aurait jeté par-dessus le Grau de Leucate, en chasuble sacerdotale et les nageoires écartées.

 

- Aco es l'Abesqué dé Mar ! [C’est l’Evêque des Mers !] pensa le pêcheur en se signant, les pieds cloués au sol par la terreur.

 

Le Mamamouchi au crâne rasé gesticulait en baragouinant espagnol. Le pêcheur ouvrit le bec, et sa pipe tomba dans le sable.

 

Il poussa un juron : une pipe est plus précieuse que la peur.

 

Le charme fut rompu.

 

Tandis qu'il se baissait en disant "Macarel ! [Juron typiquement languedocien], et constatant avec satisfaction que son brule-gueule était intact, l'Evêque de Mer, agenouillé à vingt pas, ouvrait lui aussi de grands yeux.

 

- Macarel ? Mais où suis-je, bon Dieu de bois ?

 

- Moussu, siés in Franço [Monsieur, vous êtes en France], dit le matelot en embouchant sa pipe, et déjà déçu de voir parler ce qu'un instant plus tôt il avait pris pour un poisson fabuleux.

 

Alors Gourgane, dans son délire, fit ce qu'il n'avait jamais osé, même au plus profond des tempêtes : à genoux et levant les bras vers le ciel bouleversé, il remercia le Très-Haut dans les termes que prescrit le Coran.

 

 

 

MADAME

 

 

 

De haut en bas des appartements de Monsieur (3), à Versailles, c'était un envol de perruques. Les domestiques se cognaient dans les escaliers, les uns descendant des meubles, les autres remontant les mains vides, et tous pareillement mécontents d'avoir à jouer les déménageurs. Dans le grand salon, Madame tonnait comme une enragée, contre une volière de chambrières qui pleuraient, ce qui ajoutait à l'ire le la princesse. Mme de Gourbillon faisait bouffer ses plumes avec satisfaction dans ce tohu-bohu, et Monsieur, que l'emballage de sa bibliothèque si précieuse avait assombri, paraissait quelquefois à la porte de son bureau pour demander la comtesse de Balbi (4) : il cherchait deux dactyles et trois spondées qui lui manquaient pour un vers latin.

 

Olympe aurait bien voulu que ce déménagement fut le sien. Elle rêvait d'Agde, où elle avait passé son enfance, et des étendues de la Tamarissière où il serait si bon de courir avec Thézan dans le vent froid qui vient de la mer. Au lieu de quoi il fallait se tenir droite, serrée dans le busc, l'éventail à la main, et prête à répondre aux lubies de Madame et de la tante Gourbillon. Il y avait peu de chances qu'elle revint de sitôt au mont Saint-Loup, maintenant que la cour toute entière se transportait à Paris : une ville où personne n'habitait depuis plus de cent ans.

 

- Et aux Tuileries, encore ! Glapissait la comtesse de Provence.

 

- Il paraît que c'est sale, vieux, décrépit, humide ! Renchérit Mme de Gourbillon. Monseigneur le comte d'Artois a bien fait d'émigrer, Madame... Si Votre altesse Royale...

 

- Marguerite ! Mme de Gourbillon ! Voyez-vous ce que je vois ?

 

- Oui, Madame.

 

- Eh bien, laquais ! Non ! Vous ! Pas l'autre : Picart, Bourguignon, que sais-je ! Olympe ! Ce miroir! Dois-je le redire ?

 

La tante Gourbillon et Madame, prisant rageusement, se fourrant du tabac dans les narines, s'épanouissaient dans leur univers naturel, fait de hargne et de camouflets. Elles se donnaient la réplique comme un duo de chattes irritées, avec des voix haut perchées : tout allait à vau-l'eau, on marchait au hasard, le pouvoir auguste était bafoué, traîné dans la fange ; d'ailleurs elles l'avaient prédit, et elles le clamaient encore, elles n’en démordraient pas !

 

- Si le Roi, dès Juillet, avait fait tirer sur cette canaille, nous n’en serions pas là ! Mais sa trop coupable faiblesse...

 

- La Royauté... commença Madame.

 

Elle vaticinait, à moitié en italien, les yeux grand ouverts, sa tabatière d'or à la main, d'où tombait le tabac ; et Mme de Gourbillon hochait la tête, ponctuant la prophétie de claquements de mâchoires, comme une cigogne qui happe des grenouilles. Puis la comtesse de Provence, telle une Pythie, se monta, et dans sa fureur tapa du pied à défoncer le plancher : on allait à la mort, au massacre, à l’incendie ! Elle aurait mieux fait de retourner à Turin ! La France devenait une pétaudière, un mauvais lieu ! Pendant qu'elle hurlait, les domestiques en livrée prune de Monsieur décrochaient du mur son portrait. Que Madame était fine, dans ce chef-d’œuvre de Vigée-Lebrun : Vêtue de blanc, des sourcils noirs arqués, de grands yeux doux, elle n'avait qu’un lointain rapport avec la mémère cramoisie qui à quelques pas, tandis que le tableau tanguait dans son cadre à guirlandes, hurlait des imprécations, le doigt tendu, aux filles de chambre terrorisées.

 

Alors que sa sœur (5) avait déjà deux fils du comte d'Artois (6), Madame n'avait pu avoir d'enfant de Monsieur, qui se souciait d'elle comme d'une guigne. Aussi s'était-elle mise à boire. Madame avait dans sa jeunesse espéré jouer un rôle à cette magnifique cour de France, elle, petite princesse de Savoie laide et autoritaire, née d'un père roi besogneux. Mais elle s'était vite aperçue qu’elle n'aurait jamais aucune influence sur Monsieur. On les avait mariés trop jeunes, et Monsieur n'était pas son genre. Il préférait la comtesse de Balbi, cette gourgandine intrigante qu'on lui avait imposée comme dame d'atours. Monsieur et la Balbi faisaient de petits vers fins, lisaient Ovide et Catulle dans le texte et annotaient des auteurs licencieux. Sans dédaigner les affreux calembours, comme "Sumpti domes hic apportavit legato alacrem eorum”, ou "Certe quis, Venus, ilia tremens", qu'ils donnaient innocemment à traduire à leurs courtisans. Il ne restait à Madame que le vin de Champagne et la bonne Gourbillon.

 

Madame avait essayé de se rapprocher de la Reine, sa belle-sœur, mais Marie-Antoinette n'aimait pas la comtesse de Provence, parce qu'elle ressemblait à un sapajou, avec ses cheveux si noirs et sa lèvre si ombragée qu’on aurait dit qu'elle portait moustache. Puis la Reine avait eu à la cour le rôle qu'avait désiré y jouer Madame : belle, fraîche, joueuse, cette petite archiduchesse autrichienne avait rameuté tous les cœurs. Madame s’en était consolée, en pensant que sa belle-sœur n'avait pas eu plus qu’elle de chance en amour, car Louis XVI était un bien piètre amant. Cependant, les malheurs les avaient tardivement rapprochées. Quand Marie-Antoinette avait subi cette horrible campagne de calomnies, l'affaire du Collier, les libelles impunis, ce flot d'ordures déversé journellement, Madame, dans sa stérilité et sa solitude conjugales, l'avait sentie plus malheureuse qu'elle. Car Madame avait du cœur et le jugement droit, mais elle était laide et pleine de morgue : qui, à cette cour frivole, aurait pu lui pardonner ces péchés cardinaux ?

 

 

 

Ce n'était pas rien que Mme de Gourbillon, et d'abord à ses propres yeux. Lectrice de Madame, elle appréciait plus qu'aucune autre l'insigne honneur qui lui était fait de vivre en son auguste compagnie. Quel plaisir, au début, de se tenir devant Madame en se frottant les mains comme doit faire toute personne modeste et heureuse de plaire à une maîtresse de si haut rang! Puis de donner des conseils judicieux à Madame, en faisant mine de croire qu'ils venaient d'elle ! Quelle joie, de savoir qu'elle influençait Madame, que toutes ses pensées étaient dictées par elle ! Quelle jouissance, quand Madame disait :

 

- Gourbillon, que ferais-tu à ma place ? Est-ce que je dois prendre ce bouillon comme le conseille ce damné chirurgien, ou dois-je le lui jeter à la figure?

 

Mme de Gourbillon avait la comtesse de Provence toute à elle, et lui donnait avec componction des conseils de vieille fille qui s'adresse à une bréhaigne de haut lignage. A elles deux, elles formaient un couple parfait en robes puce, avec des pretintailles et des fanfreluches bien à elles, qui défiaient tout classement de couturier. Olympe savait que les freluquets de la cour avaient fait courir le bruit d'une amitié particulière entre Madame et sa favorite ; mais cette idée saugrenue lui donnait le fou-rire : il suffisait de les regarder pour que cette supposition éclatât dans tout son grotesque.

 

 

 

Cahotée dans la berline, entre deux dames de compagnie jacassantes, Olympe sourit : elle venait d'apercevoir, par la vitre, le beau Thézan, qui chevauchait au milieu de sa compagnie des gardes. Elle avait vu avec plaisir qu'il s'était placé du côté de la route pour chevaucher le plus près d'elle possible, et la cherchait dans toutes les voitures d'un regard inquiet. Leurs yeux s'étaient croisés, et à son sourire confiant, Olympe savait que Thézan l'aimait.

 

Enfin on quittait Versailles, et pour la première fois depuis bien longtemps, elle eut un sentiment de délivrance. Jusqu’ici, elle avait vécu dans l'appartement de sa tante, que venait toujours encombrer Madame, avec ses récriminations mesquines, ses recettes italiennes et son ennui perpétuel. Il fallait toujours rester debout et en habit de cour devant la princesse, multiplier les révérences : l'étiquette était tout ce qui restait à Madame, et là-dessus, elle se montrait terrible. Vraiment, l'aménagement aux Tuileries serait un dérangement pour beaucoup de monde, mais un moment de liberté pour moi, pensa Olympe. C’est avec soulagement qu'elle quittait Versailles dans ses feuilles mortes, comme le lit d'agonie de la royauté. La page de sa jeunesse gourmée dans le busc se tournait, définitivement. Et en fuyant la ville bâtie par le grand roi, elle se divertissait à voir sauter sur le pavé de Sèvres la débâcle de carrosses et de tapissières, de haquets (7) et de turgotines bourrées de laquais, des charrettes bâchées dans lesquelles, au hasard des cahots, elle apercevait le coin d'une commode, l'arrondi d'une console.

 

 

 

L’enfance d'Olympe s'était déroulée le long de murs tapissés de trompettes de Jéricho orange dans un luxuriant feuillage vert, à l’ombre de la cathédrale noire d'Agde. Elle se souvenait du port bruissant de bateaux, des évolutions des frégates que son père, commis de la Marine, l'amenait voir du grau. Et, de l'entente de ses parents, elle avait gardé la nostalgie d'une vie harmonieuse dans l'amour.

 

Ce bonheur avait été brusquement tranché par la mort de ses parents, lorsqu'elle était en pension chez les sœurs de Narbonne : M. et Mme de Gourbillon s'étaient tués en boghei en revenant de la voir, sur la route d'Armissan. A la suite de cette tragédie, la lointaine tante Gourbillon, qui vivait à la cour, avait réclamé la petite orpheline pour qu'elle fût élevée près d'elle.

 

Les sentiments d'Olympe pour sa tante étaient mitigés. D'une part, en parente orgueilleuse, Marguerite de Gourbillon avait vite fait sentir à sa nièce le poids de la haute protection qu'elle lui accordait. Elle la força tout d'abord à abandonner son accent méditerranéen, qui eut par trop juré dans le haut milieu qu'elle fréquentait. D'autre part, au lieu de la faire enfermer dans un couvent comme une fille de noblesse pauvre, elle avait fait donner à la sauvageonne une excellente éducation au couvent des Feuillantines. Certaines fois, selon son humeur, elle lui reprochait sa tenue, le pain qu'elle mangeait, ses manières ; un autre jour, elle la comblait d'attentions et de cadeaux, la présentait avec des compliments exagérés qui faisaient rougir la jeune fille. Aux Feuillantines, Olympe avait eu tout loisir de fréquenter les futures duchesses et les marquises en herbe qu'on y faisait pousser ; mais avant leur vingtième année, toutes ces espérances s'étaient alliées à d'autres grands noms, masculins ceux-là. Alors Mme de Gourbillon avait pris Olympe chez Madame : elle avait eu très nettement l’impression que sa tante voulait la garder pour elle.

 

Sous le climat gris et pluvieux de Versailles, si différent du ciel bleu éclatant du Golfe du Lion, Olympe avait appris à dissimuler son ennui sous les dures obligations de la cour. Elle avait appris aussi que le moindre relâchement, le naturel même étaient autant d'erreurs. Le persiflage des oisifs y détruisait plus facilement une réputation qu'une liaison impudemment étalée. Deux ans auparavant, au cours d'une promenade au hameau de Trianon, le comte de Giraumont (déjà âgé, pourtant, et si respectable) qui lui décrivait passionnément des fleurs du Mexique qu'il avait vues à Madrid - des dahlias - n'avait-il pas été dénigré par ce brutal de Rossetti, qui se croyait des droits sur Olympe parce qu'elle avait ri quelquefois à ses plaisanteries ? Les jeux de mots avaient couru sur sa prétendue liaison avec le comte, et quand Rossetti avait été tué en duel par un inconnu, derrière la machine de Marly, on en avait déduit que le meurtrier était le comte de Giraumont, soi-disant jaloux. La calomnie avait rejailli sur Olympe, mais elle avait eu pour effet inattendu de la faire craindre des freluquets. Aucune femme, surtout pas la Reine, n'était à l'abri des ignobles suppositions des "insolents", et des "agréables". Il était inutile de chercher la moindre trace de sentiment vrai dans un milieu où l'amitié était tournée en ridicule, l'amour réduit à la fonction physique.

 

 

 

Comment ferait-elle pour présenter Thézan comme un parti à Mme de Gourbillon ? Certainement, la tante se fâcherait de n'avoir pas trouvé elle-même le futur de sa nièce. A l'idée d'être mariée contre son gré, elle se révolta. Comment voir seulement Thézan en tête-à-tête à Paris ? Jamais elle n'aurait cru que les événements se précipiteraient si vite. Depuis la Saint-Louis - il n'y avait pas deux mois ! - elle se trouvait devant une nouvelle existence, incertaine, menacée, mais aussi devant cet amour qu'elle avait si longtemps attendu. Le fait d'être allée elle-même chercher son ami à travers la foule des assassins avait décidé Olympe d'un seul coup. Après tout, Mme de Gourbillon n'était son aînée que d'une dizaine d'années, et Olympe ne la craignait pas. Maintenant qu'elle avait une indépendance à défendre, elle se sentait pousser des dents et des ongles pour la protéger. Et, pour commencer, elle aurait une chambre à elle.

 

 

 

Il pleuvait dans la cour du Carrousel. La foule des courtisans de Monsieur se battait pour obtenir dans les plus brefs délais un appartement dans la nouvelle résidence du Prince. On débusquait des pièces sur le jardin des Tuileries des gens qui n'avaient nul droit à s'y installer. Le vieux château inhabité depuis la Fronde sentait le moisi et retentissait des cris aigres de passe-droits. En voyant cette foire, Olympe eut une idée : redescendant dans la cour en soulevant sa robe, insoucieuse de la pluie, elle repassa les grilles et se mit à courir vers le pont des Saints-Pères.

 

- Avez-vous retenu une chambre, Olympe ? Lui dit le soir Mme de Gourbillon.

 

- Dieu m'est témoin, madame, dit Olympe avec une révérence, que j'ai fait ce que j'ai pu, mais je suis arrivée trop tard : les dames de la Reine avaient déjà tout pris. J'étais au désespoir. Mme de Laage, en me voyant en peine, a bien voulu m'adresser à une parente à elle, Mme de Xivry, quai Malaquais, qui a consenti avec une rare bonté à me prêter une mansarde dans son hôtel.

 

- Quai Malaquais ! Mais c'est au diable, que cela ! Et votre service ?

 

- Il n'en sera pas gêné, Madame : je serais là dès le matin à l'ouverture des portes.

 

- Et comment viendrez-vous ? Il faut passer par le Pont-Neuf ou celui des Saints-Pères, c'est très loin.

 

- Le chevalier de Sélincourt, ancien garde de la Porte, qui habite chez Mme de Xivry, me conduira lui-même.

 

- Ma fois, faites comme vous l'entendrez. Après tout, pourvu que je sois, moi, auprès de Madame, c'est le principal. N'oubliez pas d'être là demain matin à l'aube.

 

- Je n'y manquerai pas, madame.

Mme de Gourbillon était dans un bon jour : Olympe avait gagné la première manche. Elle courut retrouver Thézan qui l’attendait petite rue des Ecuries, où les chevaux des gardes avaient été casernés.

LE THE CHEZ MME DE XIVRY

 

 

 

A l’entrée de miss Albane Breadalbane, les petits-maîtres du salon de Mme de Xivry se jetèrent spontanément à genoux sur le parquet en entonnant l'aria "Chantons, célébrons notre Reine", et Olympe, sur son ottomane, éclata de rire. Mais la jeune Ecossaise, passant devant ses bouffons admirateurs avec la contenance froide d'une vraie princesse, abandonna sa main au blond Léonce de Chamart, qui la baisa avec un respect passionné. Tout le salon applaudit.

 

Au milieu du cercle, miss Breadalbane désignait du doigt, avec orgueil, une petite ligne vert sombre, difficilement discernable au milieu des grands carrés blancs et des larges rayures roses de sa nouvelle robe : c'était, disait-elle, le signe distinctif du célèbre clan des Breadalbane, et les agréables se récriaient avec ironie sur l'ancienneté de cette maison.

 

Lancée dans l'histoire de dix ou douze générations de lairds à propos du tartan, l'Ecossaise parlait à perdre haleine de châteaux hantés, de sombres trahisons, de rois morts étouffés dans des tonneaux de whisky, de souterrains et d'oubliettes, de vengeances affreuses, de pluie continuelle et de brouillard, d'ombres terrifiantes et d'apparitions de dames blanches ; de fantômes jacobites errant depuis cinquante ans sur le champ de bataille de Culloden. Pendant cette tirade, les jeunes gens admiraient les mouvements de sa gorge, et les moins observateurs se fatiguaient la cervelle pour trouver en France autant d'exemples émouvants. Olympe remarqua la fraîcheur du teint et les gestes charmants de miss Breadalbane parlant français, tandis qu'elle secouait ses boucles noires avec de légers haussements d'épaules quand le sens d'un mot échappait à sa compréhension.

 

 

 

Cette jeune romancière, que les événements avaient attirée à Paris, avait épousé le propriétaire d'une revue de connoisseu londoniens : The Ancient Chronicle, bien qu'il s'appelât William Struldmurphy et fut d'ascendance irlandaise. Ayant fait ces concessions à son établissement et à sa morgue écossaise, Miss Breadalbane avait triomphalement repris son nom de jeune fille pour faire paraître dans la revue conjugale des articles sur la poésie des lochies, puis des romans personnels, tumultueux et passionnés, mais d'un style plat, qu’elle donnait pour des copies littérales de chroniques de la cour des Jacques.

 

Son emportement pour les idées nouvelles distrayait fort les enfants de Xivry et leurs amis : miss Breadalbane comptait, de retour à Londres, publier la relation de son ’’travel in France during the Etats-Généraux" : pour gonfler son papier, elle demandait à chacun des faits vécus.

 

- Ce matin, dit Philippe de Xivry, au coin de la rue de la Ferme des Mathurins, j'ai vu une vieille marchande de fleurs éclaboussée par un carrosse dont on avait voilé les armoiries par un nuage avec la devise : "Ce gros temps ne durera pas". Elle lui a jeté un regard de haine ; elle était admirable ! Ah ! Elle avait bien le visage de la pauvreté !

 

Content de lui, il jouait avec les breloques d'or de sa montre, tandis que miss Breadalbane, lui lançant un regard reconnaissant, tirait de son réticule un crayon et un carnet.

 

- Où était-ce, dites-vous ? Au coin de la Ferme des Mathurins ? Comment écrivez-vous cela ? C'est magnifique ! C'est dommage que je ne sois pas été - ah, c’est "que je ne sois pas allée" qu'il faut dire ? À la prise de ce vaste prison de la Bastille : ce devait être plus étonnant encore que le démolition de Kenilworth Castle par Cromwell ! Il y a un sujet extravagant de nouvelle dans cela.

 

Après un instant de réflexion, elle ajouta :

 

- Je n'ai vraiment aucune chance : j'ai manqué aussi le marché des femmes sur Versailles. Ce serait si amusant que les femmes londoniennes consentissent à prendre et raser cet affreux Tour de Londres !

 

M. Jeunet, qui s'était rapproché pour écouter, pinça les lèvres, outré de la frivolité de la jeune femme, et furieux de ne pas trouver un exemple éclatant, irréfutable, du républicanisme des Anglaises. Il lui déplaisait de penser que les peuples fussent encore enfoncés dans l'obscurantisme des royautés. Il fut plus dépité encore quand ce fat de Léonce de Chamart, parlant d’abondance, se mit à raconter la prise de la Bastille et la marche sur Versailles, telles qu'il les avait lues dans les gazettes. Les autres jeunes gens lui enviaient sa facilité d'élocution. La romancière copiait sans relâche des faits héroïques ressassés à satiété par trente journaux et auxquels le mirliflore, par souci de vraisemblance, ajoutait des détails enjoliveurs : il était descendu lui-même dans les souterrains de la sombre prison, où des vieillards gémissaient dans les fers ; il avait vu avec horreur des squelettes d'enfants de quelques mois enchaînés dans de sinistres in-pace, des restes de mères-grands tombant en poussière, un tas d'atrocités innommables.

 

- Enfin, dit-il, quand je me retrouvais à l'air de la Liberté, la commotion fut si forte, que je me pâmais comme une carpe.

 

- Pourquoi dites-vous : "se pâmer comme une carpe ?" demanda miss Breadalbane. Je n'aurais jamais cru que les carpes se pâmassent. C'est comme ce matin : j'ai entendu chez un volailler du marché Saint-Germain une soubrette accorte dire : "Il vaudrait mieux que vous le plumassiez", à propos d'un dindon, je crois, ou d'un petit bête comme ça. Vaut-il mieux dire : "Que vous le plumassiez", ou : "Que vous le plumiez ?"

 

- Que vous le plumassiez, dirent en chœur les agréables.

 

- Correct, dit miss Breadalbane triomphante. Eh bien, vous conviendrez avec moi, messieurs, que c'est fort curieux et instruisant, car ces deux mots de plumassier et de plumier désignent aussi un fabricant de plumes pour les chapeaux et un petit boîte pour les plumes à écrire.

 

Et satisfaite d'avoir étalé son érudition dans cette langue si difficultueuse, elle se renversa en arrière pour rire de tout son cœur.

 

 

 

La calèche roulait à toute allure, et Cécile de Xivry s'amusait beaucoup. Elle se sentait aussi un peu émue. Fallait-il que ce jeune homme tint à elle, pour suivre ainsi une voiture lancée au trot depuis la Bastille ! Ils avaient pris la rue Saint-Antoine, celle des Nonnains d'Hyères, le quai de l'Hôtel de Ville, et il courait toujours. Heureusement, à la hauteur du marché de la Ferraille, un encombrement avait arrêté la calèche, ce qui avait permis à son poursuivant de souffler. Même la voiture avait été immobilisée si longtemps qu'il avait été près de la rejoindre, et dans ce cas-là, qu'aurait-il fait ? Elle s'était alarmée. Serait-il monté lestement sur le marchepied pour lui déclarer sa flamme, et que dit-on dans ces occasions ? "Mais, monsieur”? Cela commence toujours par « Mais, monsieur » Et ensuite ? Ensuite, Cécile ne savait pas...

 

Au moment où il allait la toucher, la calèche était repartie, et Cécile avait été soulagée, mais un peu déçue. Elle regarda son poursuivant à la dérobée. Il était jeune - son âge, à peu près: 18, 19 ans. Comme il lui courait après depuis si longtemps, elle décida que ce devait être la réincarnation d'un cheval ; et comme il portait un habit brun, elle se dit qu'il avait une robe baie. Baie-brune. Mais quelle profession pouvait-il exercer ? (A part celle de coureur, qui ne devait être qu'occasionnelle). Clerc de notaire ? Non, pas assez relevé. Pâtissier ? Pas du tout : il serait en blanc. Huissier ? Il n'avait pas l'air assez revêche, et d'ailleurs, les huissiers sont vieux. Artiste ? Plutôt cela, oui : ce devait être un artiste. D'ailleurs à la réflexion, qui d'autre qu'un artiste aurait eu l'idée charmante et saugrenue ("Mais sublime, absolument, puisque j'en suis l'objet"), de courir après une calèche en plein Paris, au risque de se faire écraser par les centaines de voitures qui fonçaient dans ces rues étroites ? Elle eut de l'inquiétude pour lui, puis pour elle. Et s'il allait se précipiter au moment où la calèche s'arrêterait devant l'hôtel du quai ? Elle se rassura : dans ce cas, elle n'aurait qu'à crier au cocher : « Dans la cour! » Et le tour serait joué. D'ailleurs il avait l'air bien trop charmant pour être vraiment dangereux.

 

Quand la calèche s'arrêta, Cécile sauta légèrement, sans se servir du marchepied, grimpa quatre à quatre l'escalier de l'entresol et écarta précautionneusement les rideaux de la fenêtre du palier pour regarder de côté le jeune homme : il avançait sous les arbres, le long de la Seine. Il traversa la chaussée sans faire attention aux voitures, en regardant la façade de l'hôtel. Il ne fallait quand même pas que pour la première fois, il s'aperçoive qu'elle l’avait remarqué. En souriant, elle remit doucement le rideau en place, puis monta à l'appartement de sa mère d'un air dégagé.

 

 

 

Depuis le début de la soirée, Olympe n'avait qu'une envie : quitter l'ottomane pour aller se promener sur le quai. Il faisait encore assez clair pour admirer le coucher de soleil sur le parterre de l'Infante, de l'autre côté de la Seine, mais elle ne pourrait plus identifier les fleurs nouvellement acclimatées dont lui avait parlé le comte de Giraumont. Elle dut se contenter de regarder, par les hautes fenêtres ouvertes à cause de la chaleur qui régnait dans le salon, la cime jaunissante des peupliers du quai. Par moment, elle voyait les branches souples frissonner à travers les ferronneries entrelacées du balcon. Une élégante calèche, qui tourna le coin du Collège des Quatre-Nations, distançant les coucous sordides et les lourdes turgotines dans le poudroiement incarnat du crépuscule d'automne, vint se ranger sous la façade, et Olympe reconnut Cécile de Xivry dans la jeune fille qui en descendit. Immédiatement, un jeune homme en redingote brune traversa en courant derrière elle, et Olympe eut peur de le voir se faire écraser. Sans bouger de sa place, elle pouvait le voir, le nez levé, l'air déconfit, qui détaillait la façade de l'hôtel. "Cécile cherche un amoureux", pensa-t-elle en souriant. Un long moment après, la jeune fille fit son entrée, l'air grave et froid.

 

 

 

En entendant le valet annoncer « le chevalier de Thézan » Olympe rougit en se renfonçant dans son ottomane ; et pendant qu'il baisait la main de Mme de Xivry, elle regarda de côté la tête qu'elle faisait : elle croyait que chacun épiait les progrès de leur liaison. Mais Mme de Xivry avait un air naturel : elle faisait semblant d'écouter une grande jeune femme mise très simplement en robe anglaise, les cheveux sans poudre, qui faisait de la main des gestes définitifs et qu'on disait très intelligente parce qu'elle était démocrate. Près d'elle, un vieux gentilhomme souriait, les yeux au plafond, hochant la tète à ses opinions tranchantes, et M. Jeunet, qui s'était rapproché du groupe, se dandinait avec le plus vif désir de briller ; il parvenait à articuler :

 

- La Constitution... Réformes... un peuple libre..., chaque fois qu'elle reprenait haleine, mais elle lui coupait à nouveau la parole et il s'inclinait, en proie à la plus vive admiration.

 

- Qui est cette dame ? demanda Thézan à Olympe en se tenant derrière l’ottomane.

 

- La marquise d'Iroise. Elle vit séparée de son mari, mais M. d'Aumony, qui pourrait être son père lui en tient lieu, dit-on.

 

- De père ?

 

- Non, de mari.

 

- Et qui est l’autre ?

 

- M. Jeunet, son sigisbée.

 

Pour se donner une contenance, et masquer l’envie furieuse qu'ils éprouvaient de se trouver en tête-à-tête, dans ce salon où ils étaient des pièces rapportées, elle lui fit l'inventaire des personnes présentes : Mme de Xivry, revenue de Saint-Domingue après la mort de son mari, emporté par la fièvre jaune, avait loué l'hôtel du quai Malaquais sur les instances du chevalier de Sélincourt, ce grand vieillard en habit gris-argent.

 

-  Il paraît que c'est un ami d'enfance, et qu'il est amoureux d'elle depuis vingt-deux ans qu'elle est partie aux îles, dit Olympe avec admiration.

 

Thézan acquiesça. Ce milieu parisien était si diffèrent du vase clos de la cour où ils avaient vécu, qu'ils ne pouvaient s'empêcher de faire, à part eux, des remarques. Mme de Xivry portait une robe de velours frappé vieux rose, dont les cassures paraissaient blanches comme des traces de givre ; elle avait au creux des coudes des engageantes de dentelle en sabot, dont la couleur blonde faisait ressortir son teint de créole, mais comme une bourgeoise du Marais, elle portait à un tour de cou de satin noir un médaillon d'onyx cerclé d'or.

 

Ses fils, Philippe et Gilles, et leurs bruyants amis, ces MM. d'Antibaut, de Sorlin, de Chamart... étaient des fats ridicules dont l'air dégagé avait la goujaterie de l'adolescence.

 

- Il ne manque au tableau, pensa Thézan, qu'un charlatan et une drôlesse mais je crois bien que les voilà, en la personne du chevalier d'Evora et de son amie Mlle de Kientzheim.

 

Comme il était amoureux d'Olympe, il ressentait de l'humeur de ne pouvoir lui parler seul à seule.

 

Mme de Xivry, qui faisait le tour de ses invités, s'arrêta devant Olympe pour lui demander avec un sourire mondain :

 

- Etes-vous convenablement logée ?

 

Et Olympe rougit à nouveau en se confondant en remerciements : il lui semblait que Mme de Xivry faisait allusion à Thézan. Maie l'attention de l'hôtesse fut retenue par une arrivée inopinée : Sainte-Etrivière, les bras écartés comme dans une scène de reconnaissance, son chapeau d'une main et sa canne de l'autre, faisait son apparition dans ce salon paisible en hurlant d'une voix de stentor.

 

- Madame ! J'ai cru ne jamais vous revoir !

 

A Tournan-en-Brie, sa calèche avait versé ; il s'était battu avec un charron qui ne voulait pas remettre assez vite en état une roue brisée ; toutes les dames présentes le regardaient par-dessous, avec défiance, et Mme d'Iroise était mécontente de ce qu'il lui eut coupé le sifflet dans sa démonstration. Olympe trouvait au nouvel arrivant un air vulgaire.

 

- Quelque aventurier italien, qui s'appelle di Giovanni, ou Esposito, et dont à l'occasion d'une escroquerie on retrouvera le nom sur quelque registre des galères de Naples, pensa-t-elle. Et comme le chevalier de Sélincourt battait en retraite :

 

- Me permettez-vous, mademoiselle, de m'asseoir auprès de vous ?

 

Elle lui demanda qui était ce soi-disant marquis de Sainte-Etrivière.

 

- Non, c'est un vrai, mais dangereux, dit le chevalier avec rancœur. Il y a plus de dix ans que je ne l'avais vu. La dernière fois, c'était au Buffet d'Eau ; j'étais encore Garde de la Porte ; il cherchait querelle à tout le monde parce qu'il venait de perdre une fortune au jeu de la Reine. Il aborda le baron de Beauharnais et lui dit d'un air riant :

 

- A nous deux, il ne nous manque qu'un cheval.

 

- Est-ce qu'un âne bâté ferait l'affaire ? demanda dédaigneusement ce Beauharnais. Il n'avait pas fini de parler qu'il recevait une maîtresse gifle avec cette remarque :

 

- Les étrivières, c'est moi qui les donne.

 

Et le soir, ayant mal digéré un pan de fer, Beauharnais alla, comme on dit, souper chez Pluton... Naturellement, toute la prolifique famille du tué hurla à la mort, et comme c'était le second qu'il expédiait en moins de quinze jours, Gourgane fut obligé de fuir la France.

 

- Gourgane ! dit Olympe en riant. Quel nom singulier !

 

- On dit que ce sont les nègres qui l'appelaient ainsi, parce qu’il leur donnait la même nourriture qu'à ses pur-sang : la gourgane, une fève des marais.

 

- Il a été négrier ! dit Olympe avec dégoût.

 

- Mais je crois qu'il l'est toujours, et même maquignon, dit Sélincourt charmé de voir la jeune femme partager son opinion. Et comme Mme de Xivry s'avançait vers eux :

 

- N’est-ce pas, ma bonne amie, que Sainte-Etrivière est marchand d'hommes ?

 

- Mais oui, dit Mme de Xivry sans s'étonner. Je l’ai connu à Port-au-Prince. Il était suivi d'un équipage à moitié mahométan, dont il portait très élégamment le costume. On aurait dit le calife de Bagdad !

 

Le chevalier de Sélincourt se rembrunit.

 

- Avant que je ne parte de Saint-Domingue, il m'avait même proposé de m'acheter mon café et mon coton sur pied, au prix où nous les vendions cueillis : il prétendait s'y retrouver, par je ne sais quel tour de passe-passe.

 

- Un tour dont vous auriez fait les frais ! dit aigrement le chevalier.

 

- Rassurez-vous, Sélincourt : l'affaire, si j’ose dire, est tombée à l’eau, grâce à l'impéritie de mon intendant.

 

De la société de sa jeunesse, complètement dispersée en vingt-deux ans d'absence, Mme de Xivry n'avait retrouvé que Sélincourt, son plus ancien adorateur. C'était un ami d'enfance, plus âgé qu'elle, qui dès son retour avait abandonné sans regret son petit manoir de la forêt d'Halatte, les soirées au coin du feu avec ses braques, cette vie forestière qu'il aimait pour venir s'installer tout près d'elle dans une annexe de l'hôtel du quai. A cinquante ans passés, il était certain que Sélincourt ne se déclarerait plus. De son côté, elle ne se résoudrait jamais à remplacer l'image de son mari par quelqu'un pour qui elle n'éprouvait que de l'estime.

 

L’ambition secrète du chevalier était de faire épouser son neveu Antoine à Cécile de Xivry. Ainsi, si lui n'avait pu épouser la mère, le dernier de son sang épouserait la fille. Antoine était toute la parenté qui restait au chevalier, et il craignait de voir disparaître son nom. L’ennui, c'est que la réalité ne cadrait guère avec le projet de Sélincourt ; Antoine ne plaisait pas du tout à la coquette Cécile. De plus, la façon dont le chevalier s'y prenait pour parler de ce futur mariage avait pour effet invariable de faire chercher à Mme de Xivry des partis pour sa fille : elle n'avait toujours pas compris qu'Antoine de Sélincourt était sur les rangs. La délicatesse exagérée du chevalier lui donnait un langage nébuleux : elle croyait par moment qu'il essayait de la remarier. Ces malentendus jetaient le pauvre chevalier dans des transes : il soupirait, pliait ses jambes l'une sur l'autre, prenait une prise de tabac et la renversait sur son gilet. Il avait la timidité d'un amoureux de quinze ans et voyait partout des rivaux. Tous les jours à deux heures, il venait voir Mme de Xivry un peu cérémonieusement, l'appelait Raymonde, s'asseyait à dix pas et lui rappelait leur enfance commune dans le Vexin. Cette enfance était le plus beau souvenir du chevalier : aussi l'intrusion de Gourgane dans cette vie quiète, toute tournée vers le passé, lui était-elle particulièrement pénible. Tout comme les rires qui saluaient le récit bouffon, fait par l'intéressé, des aventures de Gourgane : comment, en costume fripé de barbaresque, et escorté d'une bonne part de la population, il était allé changer les douros volés chez Boumekeur à un marchand d'or des Barques, sur la promenade de Narbonne. Comment un exempt de police avait voulu le mettre en prison, et de l'algarade qui s'en était suivie. Albane Breadalbane riait comme une folle, et Mme de Xivry s'était levée pour mieux écouter. Les agréables frisés à l'oiseau royal faisaient de sales têtes. Sélincourt soupira : il avait intrigué tout l'hiver précédent pour avoir un portrait de Mme de Xivry, mais il avait pris de telles périphrases pour le demander qu'elle avait cru qu’il désirait qu'elle fasse son portrait, à lui. Et le pastel achevé, Sélincourt n’avait pas osé avouer que c’était le portrait de Raymonde, et non le sien, qu'il eut aimé posséder... Il pensa qu'avec Gourgane de tels malentendus seraient impossibles.

 

Mme de Xivry n'était pas fâchée d'avoir un ami cultivé et raisonnable, mais elle l'aurait préféré moins empesé. Comme elle avait renoncé à plaire, on l'eut bien étonnée en lui disant qu'elle était la cause de cet empois.

 

A la fin de la soirée. Olympe raccompagna Thézan jusqu’à la porte de l'hôtel. Ils hésitaient, disaient des paroles sans suite. Fait curieux, alors qu'à Versailles Alphonse s'était montré si entreprenant, dans les coulisses du théâtre de la Reine, ici il était tout désorienté.

 

- Venez, je vais vous montrer mon palais, chuchota-t-elle malicieusement.

 

Ils remontèrent par l'escalier de service, dans le noir, se guidant au mur et s'arrêtant toutes les dix marches pour s'embrasser. Malgré son émoi, Olympe avait envie de rire : elle se voyait sous les traits d'une héroïne des "Contemporaines" : la Jolie Pâtissière, ou la Parfaite Lingère. Les baisers passionnés d'Alphonse la bouleversaient, mais la chatouillaient.

 

- Arrêtez, Alphonse, jamais nous n'arriverons au bout. Est-ce que la passion est compatible avec l'enjouement ? lui demanda-t-elle au 3e palier avec inquiétude.

 

- Certainement : vous en êtes la preuve.

 

Arrivés sous les combles, dans le demi-jour du couloir, il la prit dans ses bras pendant qu'elle cherchait le verrou de sa porte. Ces mouvements dérangèrent son fichu menteur ; elle en fut énervée.

 

- Olympe ! Nous avons tant attendu ! dit Thézan en se méprenant sur son geste. Cette soirée était interminable.

 

Mais en souriant, elle lui prit la tête dans ses mains.

 

- Ce n'est guère raisonnable...

 

 

 

La mansarde était minuscule. En bout de couloir, c'était une pièce sous le toit, chaude l'été, glaciale en hiver, éclairée par deux lucarnes qui donnaient sur le panorama merveilleux, irremplaçable, de la Seine, des arbres et la ligne des toits du Louvre ; Olympe remplissait ses yeux du théâtre de son amour en pensant :

 

- Je me souviendrai de cela, plus tard.

 

Le carrelage de la soupente était bossué, et sa porte de guingois ; à cause des inondations de la Seine qui, presque chaque hiver, en envahissant les caves, font jouer les aitres des vieilles maisons du quai. Olympe avait joliment disposé une commode en merisier et un lit peint en gris avec de grands rideaux à ramages pourpre et argent, de la variété qu'on appelle "tombeau" et qui peuvent prendre place sous un escalier.

 

- Nous pourrons même nous chauffer, dit-elle en montrant une petite cheminée d'angle. Si tous les vents du ciel ne rabattent pas la fumée dans la pièce.

 

Elle lui faisait gentiment les honneurs de la chambre, et il était tout attendri de vivre dans cette intimité féminine.

 

Comme elle avait préparé une dînette de fruits dans un plat de Varages, ils mangèrent sur une de ces vendangeuses rondes qu'on peut renverser contre le mur quand elles ne servent pas. Puis Thézan se découvrit des talents d'amoureux : il alluma le feu dans l’âtre, pour préparer la bassinoire ; elle fit chauffer une tisanière.

 

Un flot de soleil couchant entra par les fenêtres ouvertes ; un léger courant d'air venu du fleuve agita les cantonnières de toile de Jouy rougeâtre, où des bergers et des bergères dansaient autour d'un Mai.

 

FANFARES DANS LE BROUILLARD

 

 

 

Une nuit de novembre, comme la flamme de la veilleuse tremblait au coin de la table de nuit. Olympe fut réveillée par des bruits vagues, une rumeur dans le lointain des toits. C'avait été d'abord, étouffé, un son de cor comme enrhumé, assourdi par une incalculable distance ; mais suffisant pour qu'elle se dressât sur un coude, ses cheveux dénoués. Une bûche rougeoyait encore dans l'âtre, projetant dans la pénombre la masse rassurante de la bergère où ils s'étaient tassés tous deux pour souper.

 

- Entendez-vous, Alphonse ?

 

- Oui, on dirait que c'est du côté de l'Enclos des Chartreux.

 

- Pourvu que ce ne soit pas le signal d'une nouvelle journée du 6 !

 

Il haussa les épaules, mais lui aussi s'était troublé à cet appel lugubre. Comme il s'asseyait sur le lit, un autre cor plus proche répondit du côté de Vaugirard.

 

- On dirait la Dampierre... Non, les Echos de Sèvres.

 

- Mais pourquoi ces fanfares en pleine nuit ? murmura Olympe en se serrant contre son amant.

 

Malgré le feu, la chambre, dans cette atmosphère d'automne, était humide, et leurs haleines se déposaient sur le tain de la glace qui éclairait le fond du lit.

 

- Ecoute, dit-il en posant sa main sur son bras : c’est vers Saint-Etienne du Mont, ce coup-ci. C'est le Débucher, il n'y a pas de doute, je le reconnais pour l'avoir entendu mille fois.

 

On aurait dit que les cors de chasse se relayaient. A peine l'un d'eux terminait-il son air qu'une fanfare, proche ou lointaine, éclatait en un lieu indéfini ; et à certains moments, c'était comme une symphonie de cors sur Paris endormi.

 

- C'est une conspiration, Alphonse, dit Olympe. Le signal d'un massacre.

 

- Comme vous vous alarmez vite, Ponette ! dit Thézan aux aguets lui aussi. Ce sont sans doute de joyeux chasseurs, qui ont fait le pari de réveiller leur voisinage, et qui se communiquent un rendez-vous pour demain.

 

- Vous croyez ? Il ne manque ni de commissionnaires ni de laquais pour porter les billets de rendez-vous...

 

- Que vous êtes romanesque !

 

Mais lui aussi était anxieux, comme devaient l'être des centaines de milliers de Parisiens qui au même moment écoutaient ces funestes messages dans le silence brumeux. Depuis les journées de Versailles, beaucoup de gens pressentaient des menaces de mort. Immobiles, ils écoutaient, à travers l'épaisseur du brouillard jaune qui couvrait les toits de la ville et faisait luire le pavé gras sous les lanternes, s'éloigner, très faibles, les appels de cors.

 

- On se croirait en plein bois, murmura Thézan.

 

Ils frissonnaient dans l'humidité froide qui pénétrait la mansarde par les fenêtres mal jointes. Une peur insidieuse se faisait jour en eux : Thézan se disait que s'il avait échappé une fois à la mort, c'est que la Camarde avait voulu lui donner un avertissement pour un avenir proche.

 

On reconnaissait maintenant "Mine de la Trémoille”, joué lentement, du côté de la Vallée de Misère, une mélodie comme gorgée d'eau de Seine ; puis, avant même que l'air fut terminé éclata en fanfare, dans une cour proche de la rue Guénégaud, le Bat-l’eau et le Laisser-courre. On distinguait jusqu’à la manière nerveuse dont l’exécutant enlevait la sonnerie : elle avait quelque chose de rapide et de menaçant, comme l’annonce d’une tempête. Puis, l'air retomba aussi rapide ment qu'il était venu.

 

Alors, vers les lointains populeux de Saint-Médard, comme à regret, avec un souffle de voix qui grelottait dans la nuit, monta la Rambouillet. Toutes ces joyeuses fanfares, si souvent entendues à Versailles ou à Marly, quand ils galopaient sur les feuilles mortes, prenaient pour Olympe et Thézan un aspect inconnu : celui de fantômes d’êtres chers ; c’était comme le spectre de la monarchie qui s’éloignait.

 

- La chasse Hennequin, c'est peut-être vrai, murmura Thézan. Vous croyez aux apparitions, Olympe ?

 

Elle ne répondit pas, pétrifiée. Les sonneries se perdaient, de plus en plus confuses, puis ce fut le silence ouaté de la brume. A l'entrée de la rue Mazarine, la chandelle de la lanterne embuée projetait un halo jaunâtre. L'horloge de Saint-Germain des Prés sonna trois heures. Une patrouille passa sur le quai, dans un cliquetis d'armes et de souliers traînés ; ou eut dit la répétition d'un immense drame. Le cri monotone : "Sentinelles, prenez garde à vous !" retentit du côté du palais : depuis que le roi l'habitait, on avait doublé la garde. Un fiacre attardé roulait sur les pavés. La ville en armes se retournait, oppressée par le cauchemar de la guerre civile.

 

Avec le jour, leurs terreurs disparurent. On entendait jouer dans la cour les enfants du concierge, et Olympe, tout en se peignant, décida d'avoir une discussion sérieuse avec Thézan.

 

- Mon cher cœur ?

 

Il leva la tête du foyer, où le café chauffait sur son trépied. Il était charmant, ainsi, les cheveux dénoués, sans poudre.

 

- Je pense à votre établissement.

 

- Voilà une idée méritoire !

 

- Il faut démissionner des gardes-du-corps, où vous n'avez nul avenir. Vous ne posséderez jamais assez d'argent pour acheter seulement une lieutenance, et si vous vieillissez dans des fonctions subalternes, vous vous aigrirez.

 

- Déduction irréprochable.

 

- Ecoutez-moi : il faut que vous entriez au service de Monsieur. Cela nous donnera l'occasion de nous voir tout le temps que nous voudrons. Madame et ma tante Gourbillon, bien que n'ayant qu’un crédit assez faible sur l'esprit du prince, nous aideront, j'en suis sûre. J'ai décidé de vous présenter.

 

- Mais c'est un enlèvement !

 

- Laissez-moi faire.

 

Elle était transportée à l'idée de faire quelque chose pour lui.

 

 

 

L'entrevue avec Mme de Gourbillon fut toute différente de ce qu'avait imaginé Olympe. Sa tante reconnut immédiatement le chevalier, et, ce qui était bien plus extraordinaire, elle lui sourit.

 

- Vous êtes ce garde si galant que j'ai vu à l'entrée de la chapelle du Roi, le jour de la Saint-Louis.

 

Elle condescendait à se souvenir, tombait elle aussi sous le charme, gardant un air gracieux, mais sévère ; majestueux, pour tout dire. Olympe était éberluée : non seulement sa tante s'était bien gardée de lui demander où il avait fait connaissance de sa nièce, mais elle ne s'enquérait pas plus de son domicile, de sa situation de fortune, de ses projets. Tout à leur duo, ils ne s'adressèrent pas une fois à Olympe. Certainement, c'était entendu, Mme de Gourbillon se ferait un devoir et un plaisir de recommander le chevalier de Thézan à son auguste maîtresse, qui avait justement besoin d'un écuyer, le dernier s'étant cassé la jambe. Il avait bien fait de s’adresser à elle : sa requête n'en parviendrait que plus aisément. Elle l'appuierait de tout son crédit.

 

- Bonsoir, monsieur.

 

En les quittant, elle adressa au chevalier un sourire affable, quoique retenu. Olympe se demandait si elle avait aussi bien fait qu'elle croyait en présentant Alphonse à sa tante ? Dans la cour du Carrousel, Thézan riait aux éclats de la mine mi-figue, mi-raisin de son amie. Une femme de 35 ans peut-elle être encore dangereuse ? pensait Olympe, étonnée.

 

 

 

Quelques jours après, un valet portant la livrée de Monsieur remit à Olympe une lettre en mains propres : c'était une réponse du palais. Le libellé en était savoureux :

 

- « Vu son attachement connu aux principes, écrivait la tante, le chevalier de Thézan est invité à entrer au service de S.A.R. le comte de Provence ». 

 

- Bon ! dit Thézan en rentrant de son casernement. Après tout, je ne fais que changer de frère.

 

Il alla se faire rayer des états de sa compagnie et vendit son cheval. Désormais, le matin, ils traversaient ensemble la Seine pour se rendre aux Tuileries, bras-dessus, bras-dessous, et Olympe assistait aux humeurs noires de Madame avec insouciance.

 

Thézan était fort discret sur son service au palais : il prétendait exercer des chevaux pour Monsieur quand le Roi désirerait aller à Saint-Cloud. Un soir, il demanda à Olympe un mot d'introduction pour une clinique. Etonnée, mais heureuse d'user de son influence, elle écrivit à M. Mossel, le chirurgien de Madame, qui dirigeait une maison de santé dans le bout de la rue du Petit-Vaugirard, près du Moulin de la Pointe.

 

 

 

 

 

 

 

LA MAISON DE SANTE DU PETiT-VAUGIRARD

 

 

 

Il eut été difficile, pour un des anciens gardes du Corps, de reconnaître le beau Thézan dans l’homme courbé sous la pluie dans un méchant habit noir et que secouait une quinte de toux. Cet homme large d’épaules, mais vêtu da papier qui frappait ce matin de novembre à la porte verte de la maison de santé de M. Mossel avait toute l’apparence d’un phtisique au dernier point de la consomption. Les pommettes, d'un rouge ardent, et cette façon qu’il avait de serrer convulsivement le haut de son habit élimé ne laissaient aucun doute sur la gravité de sa maladie.

 

Thézan laissa retomber pour la seconde fois le marteau de cuivre, et tournant le dos à la rue boueuse où sautaient les fiacres, rejaillissant dans les flaques, il dit sans la regarder à la femme venue lui ouvrir :

 

- Je désirerais parler à M. Gabriel Mossel, le maître de cet établissement. Oui, c'est pressé : je souffre...

 

- Justement il vient de terminer sa consultation. Si vous voulez bien entrer...

 

A la voix mélodieuse, Thézan releva la tête. Il s’était tellement attendu à voir une vieille servante grincheuse comme on en trouve, hélas, dans la plupart de ces établissements de souffrance, qu'il fut surpris du sourire radieux qui surmontait une robe vert d’eau relevée d’un fichu de linon bis. La jeune femme était d’une rare fraîcheur.

 

- C’est à Mme Mossel, peut-être, que j’ai l’honneur de parler ? dit-il en enlevant à la hâte son tricorne. Veuillez m’excuser, Madame, je suis distrait par ma maladie.

 

Et en effet il fut pris, à point nommé, par une effroyable quinte.

 

- A elle-même, monsieur.

 

Il se ravisa. Il s’était rendu chez ce chirurgien avec un mot d’introduction d’Olympe, selon les instructions reçues, mais en voyant la jeune femme, il décida brusquement de ne plus s’en servir et de se rendre intéressant par lui-même ; son tempérament d’homme à bonnes fortunes reprit le dessus.

 

- Je suis traqué, Madame, dit-il à voix basse en se donnant quelques trémolos. Je suis un des gardes du Corps en fuite depuis l’affreuse journée du 6. J’ai erré avec mes camarades dans la forêt de Rambouillet, et il y a à peine quatre jours que j’ai osé rentrer à Paris. Plusieurs de mes infortunés camarades ont été massacrés sous mes yeux, et je n’ai dû la vie qu’à la promptitude de ma fuite. Je ne sais où aller. J’errais par hasard dans cette rue, et je pensais que peut-être, un établissement hospitalier comme le vôtre...

 

Il s'intéressait vivement à son roman à mesure qu'il se le racontait, et constatait avec plaisir que Mme Mossel n'y était pas indifférente. Elle suivait son récit la bouche entrouverte (elle avait des dents jolies, petites et très régulières) et la palpitation de ses cils montrait assez qu'elle compatissait aux souffrances du malheureux proscrit. Encouragé par tant de complaisance, il enjoliva son récit : il avait perdu son cheval, son épée ; sa fuite était honteuse, pour quelqu'un qui avait juré de mourir pour le Roi. Il était bourrelé de remords. Il ne connaissait personne à Paris qui s'intéressât à son sort. Emporté par son élan, il se donna aussi - quoique jusqu'ici il n’eut aucune preuve - pour la victime de persécutions vagues et mystérieuses, mais terribles, et Mme Mossel s'amusait beaucoup. Quand elle sentit faiblir l'affabulation :

 

- Entrez, lui dit-elle dans un souffle de conspiratrice. Et s'effaçant le plus maladroitement possible devant la porte, elle s'arrangea pour le frôler.

 

 

 

Devant le chirurgien, Thézan se sentit la supériorité de l'homme qui plait vis-à-vis du mari auquel sa femme est habituée depuis trop longtemps. Il faut croire pourtant qu'il n'était pas le premier à trouver la belle Mme Mossel à son goût, car M. Mossel en personne avait l'air renfrogné de quelqu'un qu'on dérange pour faire la cour à sa femme. Pour le conquérir à son tour, Thézan déploya tout son charme : il sortit la lettre parfumée d'Olympe et la lui colla sous le nez avec un bon sourire.

 

- Monsieur, dit-il en saluant avec zèle le gros homme au regard froid qui se tenait devant lui comme la statue du Commandeur, voici un billet de Mlle de Gourbillon qui se recommande à vous.

 

- Mlle de Gourbillon ? dit une voix revêche. Vous êtes un commissionnaire de Madame ?

 

- Mais non, monsieur.

 

Le chirurgien lut la lettre d'Olympe, pendant que Thézan examinait le parloir glacial aux murs tendus de tissu vert pisseux. Une telle retraite conviendrait-elle aux projets du palais ? C'était bien une idée d'Olympe, de l'expédier dans cet asile d'égrotants et de cacochymes. Elle rirait bien, en le voyant en compagnie de vieillards crachotants et de vieilles bourgeoises à prétentions. Là au moins elle le savait loin des dames parfumées qui cherchaient de l'occupation à Paris depuis qu'elles n'avaient plus leur terrain naturel de Versailles.

 

- D’après ce billet, que puis-je pour vous, monsieur ? dit le chirurgien impatienté.

 

- Me faire suivre un traitement pour une phtisie que je ne ressens pas encore, dit Thézan avec impertinence.

 

- Monsieur, bien que cette lettre se réclame de hautes protections, vous comprendrez aisément qu'il m'est difficile de faire de ma maison de santé une cache pour réfugiés politiques.

 

- Eh bien, j'irai ailleurs, dit Thézan déjà soulagé de se voir hors de ce sale parloir, mais regrettant sa belle introductrice.

 

- Oui. Je regrette, voyez-vous. Pourquoi ne pas vous retirer dans votre province, si vous n'êtes pas en sécurité à Paris ? Si ma charge ne me retenait pas ici, croyez bien qu'à cette époque je serais chez moi, en Languedoc.

 

- C'est que je n'aime pas beaucoup le Languedoc, dit Thézan. Monsieur...

 

- Vous connaissez le Languedoc ? dit le chirurgien en le rattrapant par la manche.

 

- Un peu : je suis né dans un manoir à colombier, près de Castres.

 

- Le Languedoc ! dit l'homme de l'art dont le visage s'éclaira soudain et prit une expression plus humaine. Ah, monsieur, que ne disiez-vous d'abord ! C'est la faute à votre sacrée lettre, où il n'y a même pas votre nom ! Il fallait me dire tout de suite que vous étiez du Languedoc. Je suis de Lagrasse, où mon père était lui-même chirurgien ; nous sommes proches voisins, à vol d'oiseau.

 

Visiblement, le rappel du pays natal attendrissait M. Mossel. Il ne tarissait plus : son beau-frère Laperrine était officier de santé à Capendu ; s'il ne tenait qu'à lui, il aurait filé depuis un moment, surtout à cette époque, où après les vendanges, la chasse battait son plein dans les vignes rouges ensoleillées.

 

- Venez, je vais vous faire dresser une chambre près de la mienne, nous pourrons parler à loisir.

 

Et prenant Thézan par le bras, il monta l’escalier.

 

Pendant que Thézan s’habillait pour dîner, le chirurgien lui disait son ennui de vivre à Paris. Il y avait fait une certaine fortune ; mais tout ici lui déplaisait : la pluie, la grisaille, les naïades, et maintenant ces enragés décidés à mettre la société en rondelles, quand vous voyez arriver la quarantaine, et qu'il serait agréable de souffler un peu, après avoir travaillé comme un planteur toute votre jeunesse. Il n'avait pas mal réussi, dans le fond : il était devenu le propre chirurgien de Madame. Et là-dessus, il lui parla des humeurs de la princesse, de son caractère exécrable, de la difficulté qu'il avait de la soigner pour ce qu'il fallait bien appeler son ivrognerie, aucun autre mot n'existant dans le langage de la bonne société pour désigner un vice aussi populaire.

 

Car enfin y avait-il une apparence quelconque qu'une princesse de Savoie, fille de roi et femme d'un prince du sang, put s'adonner à la boisson comme la dernière des poissardes ? Elle lui donnait bien du fil à retordre, avec ses crises d'éthylisme.

 

Thézan était au courant de toutes ces histoires : les domestiques, à Versailles, appelaient Madame "la Mère la Fiole", et elle était un de leurs sujets préférés de plaisanterie. Aussi rit-il des plaintes du chirurgien, qui s'était assis sur son lit.

 

- Tiens, vous êtes comédien ? dit-il en voyant l'uniforme que Thézan n'avait pu s’empêcher d'emporter.

 

- Non : garde du Corps en fuite.

 

- Ah oui, j'oubliais, dit négligemment M. Mossel. Aucune importance. Je vous habillerai en frater et vous me servirez d'aide dans mes petites opérations ; comme cela vous pourrez circuler librement dans Paris. Par contre, vous me parlerez des garrigues et de la couleur qu'elles ont en automne. Il y a au-dessus de Lagrasse une ferme, qui s’appelle Clamençou, où j'ai souvent chassé le perdreau rouge. Laissez cela : vous dînerez avec nous. Je vous disais donc : le perdreau rouge, et la grive, au moment des vendanges...

 

 

 

Des portes claquèrent dans l'appartement, et Cécile fit une entrée maussade. Sa mère leva la tête de sur sa tapisserie avec un air orageux qui fut totalement perdu pour la jeune fille ; quant au chevalier il haussa les sourcils devant le spectacle de cette petite personne, enveloppée d'une vieille robe de chambre à ramages, un livre à la main, et la tête hérissée de papillotes.

 

Cécile était en pleine crise de séduction. Elle devait à tout prix essayer ses charmes au plus tôt, afin d'acquérir pleinement confiance en elle, d'où les papillotes. Elle aurait vu une fois miss Breadalbane charmer Jeunet en lui expliquant, à quatre pattes sur le tapis du salon, le principe d'une course de lévriers à Wimbledon ; mais elle avait des doutes sur les chances de succès d'une telle méthode. Elle aurait préféré quelque chose de plus classique : un composé entre la mondaine (pour le naturel, la vie journalière), et la princesse de théâtre. C'est une recette qu'elle voyait appliquée avec un bonheur constant dans les romans de M. Crébillon fils. Aussi la présence du chevalier, toujours installé près de sa mère comme un magot chinois, avait-elle de quoi la renfrogner : comment rêver tranquillement de M. de Meilcour avec un être pareil sous les yeux ? Traversant la pièce en diagonale, elle alla s'affaler dans une bergère, sans quitter des yeux "Les Egaremens du Cœur", qu'elle parcourait conjointement avec les "Amours de Faublas", pour concilier la méthode Louvet avec celle de Crébillon.

 

- Cécile, montez dans votre chambre, et allez-vous habiller, dit Mme de Xivry.

 

Elle obéit, la rage au cœur. Elle était décidément incomprise. La veille au soir, elle s'était disputée avec cet imbécile de Jeunet à propos de la liberté de pensée : il n'avait pas voulu reconnaître qu'il avait tort d'avoir une autre opinion que la sienne. Cette opiniâtreté l'avait mise en rage. Si seulement elle retrouvait ce jeune homme qui l'avait suivie depuis les ruines de la Bastille en courant derrière sa calèche, elle pourrait essayer ses moyens, car celui-là avait l'air bien mordu.

 

Comme elle n'avait pas le temps de mettre au point une entreprise de séduction comme en préconisaient les romanciers, elle décida de retourner dès le lendemain chercher son coureur, et de se débrouiller par elle-même.

 

 

 

 

 

 

 

UNE GRAVURE DE LA BASTILLE

 

 

 

- Tu l’as bientôt finie, cette "Brise de La Pastille", fainéant ? dit amicalement à Louis Bance son camarade Basset.

 

Par les fenêtres qui donnaient rue de la Cerisaie montaient les rumeurs de l'immense chantier de démolition, et il faisait un magnifique temps d'automne parisien.

 

- Il faut que les tirages soient prêts pour demain matin, dit Bance sans lever la tête de sur sa plaque de cuivre. Sans quoi les concurrents me dament le pion et rac !

 

Il fit un signe avec son index sous son nez pour montrer que dans ce cas, le profit ne serait pas pour lui.

 

- Qu'est-ce que tu mettrais, là, derrière l'arrestation du gouverneur ? J'ai eu une idée pour cette scène intéressante, mais après... plus rien. Il faut faire de l'idyllique : c'est pour les Anglais.

 

- Fous-y un bougre qui joue du violon... deux amoureux qui coupent gentiment une tête... une scène d'actualité, quoi. Dis donc, dit Basset en se penchant par-dessus l'épaule du graveur, qu'est-ce que c'est mal dessiné ! Tu ne fais pas honneur au papa Robert, qui a passé sa jeunesse à te donner des cours... il aurait mieux fait d'aller boire un coup !

 

- Avec ça qu'il s'en privait... Et puis, c'est du travail alimentaire, dit Bance en terminant le violoneux que venait de lui suggérer son ami. Je ne vais pas me fatiguer. Ce qu'il y a de bon avec Palloy, c'est qu'il paie comptant. Il vend la Bastoche sous toutes ses formes : démolitions en tout genre ! Du presse-papier à la borne-fontaine ! Ah, évidemment, il s'agirait d'une scène d'amour ; même mythologique... Io et son taureau (par exemple)... on mettrait des gants ! Mais un événement « hystérique » comme on dit...

 

- Palloy : on peut dire qu'il a la bosse du commerce, celui-là! Il paraît qu'il a fait fabriquer par les serruriers du faubourg plus de sept mille clefs des prisons, toutes authentiques, inutile de le souligner ! Les antiquaires anglais lui ont déjà pris la moitié du lot : tout le monde en veut. Et vu le prix, ça ne vaut pas la peine de s'en priver...

 

On entendait le bruit de milliers de pics et de pioches frappant les pierres de la vieille prison, au travers d’un chant vague.

 

- Ces saligauds nous feront crever avec leur poussière... Ferme donc la fenêtre, Basset ! J’ai toussé tout ce matin comme un perdu, et derrière le mur du jardin, j'entendais éternuer dans leur cloître les petits pères Célestins comme des chats qui bouffent un piaf... Tiens, regarde, la poussière se colle à ma feuille - c'est curieux, d'ailleurs, cette poussière qui vient se déposer sur l'image de ce qui ne sera bientôt plus qu'un souvenir.

 

- Et élégiaque, avec ça ! Diable, un mauvais souvenir. Paraît qu'on a trouvé là-dedans les squelettes de millions de braves républicains que l'infâme Royauté immolait à ses lâches turpitudes... Il y en aurait sur une épaisseur de 25 étages ! C'est pour ça que la Bastille était si haute.

 

- En quel temps vivons-nous, dit Bance. Pousse-toi de mon soleil !

 

- Qu'est-ce que c'est que ça ? dit Basset. Des portraits de femme ? Tu donnes dans le commercial ?

 

- Rien du tout, dit Bance. Et saisissant brusquement les croquis que regardait son ami, il en fit une boulette qu'il expédia par la fenêtre.

 

Il n'était pas du tout content de ces dessins, exécutés de mémoire : une petite jeune fille à l'air arrogant, sous un chapeau à l'Anglaise beaucoup trop vaste pour elle. Il avait noté ses cheveux blond cendré et ses yeux bleu-froid, mais c'est surtout sa voix qui avait frappé le graveur : elle montait et descendait drôlement, comme celle d'un chat. La seule fois qu'il l'avait vue, elle se promenait parmi les groupes de démolisseurs ; mais au moment où il allait l'accoster, elle était montée dans une calèche. Il avait suivi la voiture en courant jusqu'au quai Malaquais, d'abord par jeu, pour se dégourdir de sa longue station assise, puis par un de ces mouvements irraisonnés qu’on éprouve pour quelques personnes. Il n'en savait pas plus : le concierge lui avait claqué la porte au nez quand il avait demandé le nom de la jeune fille. Depuis, il pensait souvent à elle. Mais il se garda bien de conter cette aventure à Basset. Il ne dit pas non plus que la veille, il aurait dû se rendre avec ses parents au Plessis-Sautegrue, près de Senlis, pour les fiançailles de sa sœur. Au lieu de quoi, prétextant un travail urgent, il avait fait le pied de grue à regarder les trains de bois flotté descendre la Seine, devant l'hôtel du quai Malaquais, d'où personne n'était sorti de la journée.

 

Heureusement, il n'avait rien perdu : cette réception bourgeoise au Plessis devait être le comble du ridicule.

 

- Eh, dis donc, j’y pense : ça ne te dirait rien de dessiner des caricatures ? Je vois que tu as un joli coup de crayon, bien que tu te tiennes mieux à table que devant ta planche à dessin... Mon père cherche un petit gars pas trop intelligent, un bon dessineux, quoi, qui lui ferait ce léger travail : j'ai pensé à toi.

 

- Merci pour l'intelligence.

 

- De rien. Il fournit lui-même les légendes : "J’savions ben qu'ça s'rait un jour not’tour, morguenne !" Il faudrait mettre ça dans la bouche d'un glaiseux à cheval sur le dos d'un ci-devant, qu'est-ce que tu en penses ?

 

- C'est bien, pas bête... Et neuf, surtout ! Evidemment, pour le sensationnel, il ne faut pas trop demander à la famille Basset... Moi, tu sais, je rechigne pas au boulot, (comme certains) je fais ce qu'on me commande... Ton papa est un peu pingre, bien sûr...

 

- Dis donc, dit Basset faussement offensé, respecte la famille, tu es pas aux Etats- Généraux, ici. A propos, écoute celle-là : "Le Serpent du Jeu de Môme", pour le Serment du Jeu de Paume, c'est pas beau, ça ?

 

- Tu deviens bien osé, dans tes plaisanteries, pour un basset.

 

- Vrai, tu es d'une humeur de chien... Pourtant on peut pas dire que tu te fatigues... Oh la la, quel bâclage ! Tu viens faire un billard ?

 

- Pas le temps, mon petit Basset, un autre jour.

 

- Houlà ! Les fusils des gardes-françaises ! Quelles cannes à pêche ! II y en a un qui n'a même pas de bras ! II est sûrement allé à la guerre, celui-là, ça doit être le seul ! Ma barbouille est un peu mieux, sans me vanter! dit-il avec satisfaction en regardant le tableau tout frais dont s'inspirait Bance. Moi, mon petit père, j'irai dans les musées, que tes saloperies traîneront chez les bouquinistes ! C'est un vrai pêcher de gâcher le cuivre et d'esquinter comme ça un pauvre burin qui n'a pas son mot à dire ! Quand on ne sait pas graver, on se fait gadouilleur !

 

Bance se leva d'un bond, empoigna un pinceau, le trempa de rouge dans une palette, et tomba en garde.

 

- Défends-toi, lâche factieux !

 

- Pare celle-là, sale aristo !

 

- Touché !

 

Basset porta la main à son cœur et s'écroula avec un parfait naturel, en hoquetant. Dans sa chute, il entraîna la plaque gravée qui retentit sur le carrelage.

 

- Esquinteur de boulot ! Buveur de la sueur du peuple !

 

Bance reprit son travail et signa : gravé par L.J. Bance aîné, en 1789, pendant que Basset, gonflant ses joues et faisant mine de tenir un cor de chasse, sonnait un hallali imaginaire.

 

- Voilà, c'est terminé. Jules ! cria Bance à un gamin qui sous le porche s'obstinait à fumer une pipe qui lui retournait le cœur. Lâche ta bouffarde, et porte ça en vitesse au père Palloy. Tu le trouveras dans ses gravats. C'est pressé. Tiens, voilà un sou, ça te donnera de l'élan. Et file ! Maintenant, mon petit Basset à poil ras, allons faire ce billard.

 

LA PARTIE DE BILLARD

 

 

 

« Au Bras d'Or », que son patron méditait de rebaptiser "Aux Vainqueurs de la Bastille", pour relancer le commerce, nos deux artistes trouvèrent le billard libre à cette heure matinale, et le citoyen Pelle-Noire tout prêt à disputer une partie à cinq sous. Le "Bras d'Or", de la rue Saint-Antoine, n'était pas un lieu bien relevé, il y avait là des ouvriers couverts de plâtras qui venaient se rafraîchir de la démolition en buvant un demi-setier de vin d'Argenteuil, des gredins en mal d'embauche pour quelque émeute bien payée, des soi-disant blanchisseuses dont le panier vide était un prétexte. Quelques couples de bourgeois éclairés, la cocarde tricolore en soie au chapeau, venaient regarder ce singulier peuple sous le nez afin de pouvoir raconter dans les salons leur expérience de la Fraternité. Les habitués les fixaient entre le cou et le menton, quitte à leur laisser momentanément leurs illusions communautaires, d'ailleurs le patron s'empressait de vendre à ces personnes de marque sa piquette le double qu'aux lapins du faubourg : aussi tout le monde était-il content.

 

L'adversaire de Bance, un noiraud à l'œil vif, possédait une science particulière du carambolage, auquel il s'exerçait des après-midis entiers. Le patron le laissait faire, car c'était une des attractions de sa guinguette poussiéreuse que M. Pelle-Noire. Pour diverses raisons, il eut été embarrassant de rien lui refuser... Derrière lui, son amie Lison, repasseuse de fin, admirait les prouesses de son homme.

 

- Ah, ce coup-là, Pelle-Noire, tu es unique !

 

- Et je vas remettre ça, tu vas voir.

 

Bance s'énervait : il n'avait pas assez de recul avec cette foule qui maintenant se pressait autour du billard. Il manqua éborgner Basset avec sa queue.

 

- Tire-toi, Arthur ! Allons, messieurs : un peu de large...

 

- Héla ! Tu as billardé !

 

- Pas fait exprès...

 

- Un point en moins !

 

Bance perdit la partie et paya.

 

- Patron, une tournée ! cria Basset. C'est Palloy qui les allonge !

 

L'adversaire de Bance s'essuyait les moustaches d'un revers de main.

 

- Tu tires pas mal, camarade, mais tu t'énerves, dit Pelle-Noire sentencieusement. Si tu n'avais pas queuté en cours de partie, tu avais toujours un point d'avance sur moi.

 

Ils se connaissaient depuis qu'ils jouaient au billard dans le quartier. Pelle-Noire était serrurier au faubourg, mais il résidait plus souvent au "Bras d'Or" que dans son atelier. Bien que bon artisan, Pelle-Noire ne ressentait pour l'ouvrage qu'un attrait mitigé, et ces temps de révolution ne le poussaient pas fort. Il manquait pourtant encore cinq mille clefs véritables à la collection du père Palloy. Pelle-Noire n'avait pas son pareil pour donner le coup de fini, en enduisant le fer d'huile et en le passant au feu. On viendrait le chercher au moment de terminer la série et il travaillerait, s'il le fallait, nuit et jour. Le patron pouvait y compter ; mais en attendant, Pelle-Noire jouait au billard.

 

Ce surnom lui venait de son refrain préféré :

 

 

 

Pelle-Noire, Pelle-Blanche,

 

Pelle en haut, pelle en bas,

 

Paye pour ceux qui n'en ont guère,

 

Paye pour ceux qui n'en ont pas.

 

 

 

Certains prétendent que Pelle-Noire n'avait pas besoin de travailler pour vivre, et que son métier de serrurier n'était qu'une enjolivure de son destin. Son papa, paraît-il, aurait été rompu vif en place de Grève, bien des années avant, parce qu'il faisait partie de la bande des chauffeurs de Poulailler - mais ce détail est controversé par les historiens. Quoiqu'il en soit, Pelle-Noire tirait orgueil dans son milieu de ce père mort sur la roue à la fleur de son âge. D'aucuns disent même que le soir, aux chandelles, où le billard est bien plus cher, il faisait sa partie avec des gens en lévites qui éprouvent une curiosité naturelle pour tout ce qui se passe au faubourg. Mais personne ne se fut avisé de lui reprocher ces fréquentations, car Pelle-Noire était aussi un ami de Fleur d'Epine.

 

- Dites, M. Bance, vous ne pourriez pas me faire une petite chose, là, une enseigne, quelque chose de bien, pour la guinguette ? dit le patron à Bance comme il allait sortir.

 

- Voici mon camarade Basset, peintre, et des plus fins ! Pour vous servir, père Lanquetot.

 

- Je voudrais y mettre quelque chose d'attrayant, voyez-vous... "Au Canon de la Bastille", qu'est-ce que vous en pensez ? Ca rappellerait à la fois la bouteille et l'assaut de la prison... "Au Canon", ou "Aux Vainqueurs "? "Aux Vainqueurs de la Bastille", c'est peut-être plus commercial? Vous me prendriez combien ?

 

- Ca dépend de ce que vous voulez : un seul canon, ou plusieurs vainqueurs ?

 

- Eh bien, dit le marchand de vin, tiraillé entre le sens du commerce et le désir de ménager sa bourse, ça dépend du prix...

 

- Oh, vous savez, ça n'ira pas chercher bien loin ; je suis pour arranger la pratique, moi. Quelques livres... Six livres ? Dix livres ? Allons pour six.

 

- Foutre ! C'est que c'est cher ! Et si on ne mettait qu'un canon, avec trois boulets en tas de chaque côté ?

 

- Bien sûr, père Lanquetot, si vous voulez racler sur tout... un ou deux gardes-françaises, bien frisés, bien pomponnés, auraient fait plus rupin...

 

- On demande Pelle-Noire ! cria un individu de mauvaise mine en pénétrant sous la tonnelle.

 

- C'est l'Eglantier et sa bande : tirons nos chausses d'ici avant qu'ils ne prennent votre tôle d'assaut, papa Lanquetot, dit Bance. Ça a l'air d'être la mode, maintenant.

 

- Je viens demain avec ma palette, on s'arrangera toujours, dit Basset en serrant la main du marchand de vin.

 

- Demain sans faute !

 

- Oui, oui, préparez l'enseigne, et une fiole de Vouvray. Du vrai, hein ? Pas de votre picrate de Surène!

 

- C'est promis !

 

- Décidément, dit Basset, je suis destiné à changer les enseignes. Dernièrement, mon père a voulu que je transforme celle de notre boutique : "A Sainte-Geneviève"; il trouvait que ça ne faisait plus assez moderne... Et il m'a fait peindre un basset. Voilà donc Sainte Geneviève, qui était là depuis près d'un siècle, devenue "Au Basset" pour plaire à la clientèle. Et puis, ça fait moins cafard.

 

- On n'arrête pas le progrès, dit Bance.

 

A ce moment, levant les yeux vers le haut des ruines de la Bastille, déjà arasées de moitié, il aperçut au milieu des démolisseurs une jeune fille qui déambulait sous son ombrelle. Ce n'était, de loin, qu'une silhouette, mais son profil était élégant ; elle se détachait sur les nuages et le ciel bleu avec une grâce charmante. Un contremaître criait :

 

- Gare dessous :

 

Un flot de gravats et de poussière croula dans les fossés aux applaudissements des badauds. La jeune fille se pencha curieusement au-dessus des douves, en tendant le cou : Bance la reconnut.

 

- Bon, eh, bien, au revoir, mon vieux, dit-il à Basset.

 

- Comment ? dit son ami stupéfait. Tu n'es pas fou ? Et le dîner ?

 

- C'est que j'ai oublié de te dire : il faut que je parle à Palloy ; rapport à la gravure, ce bougre est extrêmement pointilleux.

 

Et quittant Basset, il se précipita en courant dans l’enceinte de la vieille prison. Les cours étaient encombrées de poutres et de matériaux. On lisait çà et là sur des écriteaux encadrés de tricolore : ENTREPRISE PALLOY. Dans l'escalier du donjon, des ouvriers qui descendaient dîner l’arrêtèrent plusieurs fois. Tout le monde se donnait du "Pardon, citoyen", bien poliment. En haut, des badauds se désignaient des clochers, dans des lorgnettes de cuivre : Saint-Etienne du Mont, la Tour du Temple, le Dôme du Val-de-Grâce. Les dames portaient de fraîches robes rayées de gris ou de bleu doux. Hors d'haleine, le graveur s'assit sur ce qui avait été un mâchicoulis. Son cœur battait à tout rompre, d'impatience et d'anxiété. Avant de l'aborder, il voulut se donner la joie de détailler plus longuement la jeune fille. Elle portait une redingote de drap citron à rayures satinées vert pomme, boutonnée de haut en bas de larges pièces plates marquées d'un cheval cabré. Dans son pierrot rabattu, bouffait une écharpe de mousseline pailletée d'or que sa respiration soulevait. Elle montrait du doigt à une étrangère vêtue d'écossais un point dans le lointain bleuâtre de Chaillot. Très penché sur sen front, son chapeau lui ombrait le visage comme une voilette. C'était une élégante en herbe qui tenait encore de la verdeur acidulée de l'enfance, tout en ayant déjà l'allure fringante d'une jeune femme à la mode. Bance la considérait avec faim. Comme elle sentit son regard, elle se retourna, et leurs yeux se croisèrent.

 

LE DEJEUNER DU PLESSIS

 

 

 

M. Dupont-Prudence contempla la tablée avec satisfaction. A sa droite, sa seconde femme, Marion, sa chère épouse, puis, de part et dautre le long de la vaste table posée sur des tréteaux sous le fenil pour cette réunion dominicale, ses seize enfants, huit de son premier mariage, huit du second, régulièrement espacés d'année en année, sauf deux cas de gémellité : deux garçons, puis deux filles, un cas dans chaque mariage. Tout chez M. Dupont-Prudence, jusqu'à sa descendance, était symétriquement disposé, comme les dossiers verts de son étude. En face de lui, M. et Mme Bance et leurs filles, invités d'honneur, puisqu’il s’agissait des fiançailles de son fils aîné Georges avec Mlle Henriette. Les enfants mangeaient sans bruit, avec le respect et la circonspection de mise à la table d’un tabellion de province, car tel était l’état de M. Dupont-Prudence (Justinien-Pamphile) notabilité de la paroisse du Plessis-Sautegrue, en bordure de la forêt d’Halatte, toute proche de Senlis.

 

Entre les godiveaux et la pièce de bœuf braisé, le notaire coulait un œil observateur vers ses invités. "Tenue curieuse, malgré une certaine prestance", pensait-il, car enfin ces gens n'étaient rien d'autre que des artistes, des sortes de va-nu-pieds... ayant quand même, c'était heureux, une espèce de commerce qui pouvait répondre de la dot : un pignon sur rue du côté de Saint-Séverin. Il était allé se renseigner par lui-même près des gens du quartier : oui, les Bance étaient bien d'honorables commerçants installés là depuis plusieurs générations, et qui ne devaient un sou à personne. N'importe : Georges avait eu une drôle d’idée d'épouser cette petite ; mais M. Dupont-Prudence s'était juré d'être libéral à l'égard de ses enfants, et ils se marieraient tous face à la Nature, selon leurs désirs les plus purs, en vue de l’accomplissement des lois les plus sacrées.

 

Il faisait beau sous le fenil, qui sentait bon le foin sec, où les rayons du soleil d’automne mettaient des taches jaunes, et des oiseaux jouaient dans les branches des marronniers de la cour, nais M. Dupont-Prudence ne voyait ni le foin ni les marronniers. Sa pensée errait dans des sphères supérieures : celles où l’on construit avec l’aide de la logique et de la raison la société idéale. Il se sentait tout désigné pour cela, ayant lu beaucoup de livres qui s'attachent à cette question, et les ayant parfaitement compris. En appliquant les schémas de MM. d'Alembert et Montesquieu, le changement de régime, où les hommes intelligents comme lui, par exemple, auraient des places prépondérantes, n'était qu'une question de quelques lois judicieuses. Il se sentait capable d'en discourir abondamment, ayant discerné en la personne de M. Bance un de ces interlocuteurs polis qui soutiennent la conversation juste ce qu'il faut pour permettre à un réformateur hardi d'exposer son plan sans crainte de le voir coupé par des niaiseries.

 

M. Dupont-Prudence avait lieu d'être fier. Sa vie, toute entière consacrée aux chicanes de ses concitoyens, à leurs différents en matière de bornage et de prises d'eau, ne lui avaient rien laissé ignorer des méandres insondables de l'âme humaine. Le couronnement de sa carrière avait été l'envoi justifié à l'Assemblée du Baillage de Senlis, dans les rangs de ce Tiers-Etat qui jusqu'ici n'était rien, mais qui aspirait à devenir quelque chose. Bien qu'élu par sa paroisse, le tabellion n'avait pas été envoyé aux Etats-généraux. C'avait été pour lui une rude déconvenue ; il avait pourtant rédigé avec le plus grand soin, d'après le modèle qu'on lui avait envoyé, le cahier de doléances du Plessis-Sautegrue. Il s’était consolé de son échec en se faisant faire le costume entièrement noir des députés au Tiers, qu'il portait depuis en permanence, et avait pris la première diligence pour Versailles : il voulait assister à la naissance de cette nouvelle société si admirablement décrite par nos talentueux gens de lettres.

 

Ce n'est pas sans un grand sens de ses responsabilités et une certaine émotion dont il n'avait pas été maître que M. Dupont-Prudence avait vu s'ouvrir ces Etats-Généraux dont il n'y avait plus eu en France d'exemple depuis le sage Henri IV. Tout l'avait passionné, et il s'était senti des démangeaisons de faire des remontrances, non certes au Roy, qui est au-dessus de tout ce que nous pouvons concevoir, mais à cette noblesse décadente et à ce clergé irréligieux qui pompent indûment le suc de la Nation. Son grand moment avait été l'apostrophe de Mirabeau : "Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté des baïonnettes, et que nous n'en sortirons que par la force du peuple !" Voilà comment aurait parlé un Romain.

 

Avant l'ouverture des Etats, et dans le cas où il y aurait été élu, il s'était promis de faire quelques tirades brèves, dans le genre que nous fournit l'histoire ancienne, mais il avait dû se contenter de les entendre faire aux autres. A la réflexion, il aurait tempéré son ardeur par cette sensibilité que nous devons au plus grand des Suisses : Jean-Jacques Rousseau, le libre citoyen de Genève. Plus d'une fois, M. Dupont-Prudence s'était aussi imaginé dans le rôle de Mirabeau - sans les coucheries, bien entendu, qu'il réprouvait de toute sa conscience. A sa place, il se serait abstenu de tout éclat qui l’eut intempestivement fait remarquer, mais il aurait montré la conduite ferme et incorruptible d'un Spartiate. Il aurait toujours voté selon son sentiment, qui se trouvait chaque fois être celui de la majorité. Il ne s’en étonnait pas, d’ailleurs : la majorité du Tiers-Etat n'était-elle pas ce qu’il y avait de plus vertueux, de plus pondéré en France ? La meilleure preuve en était tous les Dupont et Durand qui émaillaient ses rangs, comme autant de fleurs dans une prairie. M. Dupont-Prudence avait beaucoup écouté, beaucoup appris et beaucoup retenu à entendre tant de belles phrases pleines de sagesse et de constructions admirablement abstraites dont ne pouvait sortir qu'une France régénérée sous l'égide du légitime descendant de Saint Louis.

 

- Le Roy est un honnête homme, mais il est mal conseillé : telle avait été la conclusion de M. Dupont-Prudence à son retour au Plessis-Sautegrue.

 

 

 

Il connaissait tout de sa paroisse : la capacité des terres en séterées, ce qu’elles pouvaient rendre en différents grains, l'assiette des nombreux impôts, les besoins en ponts et chaussées, en commençant par les chemins de sa ferme, qui avaient le plus urgent besoin d'être réparés, le nombre de têtes de vaches et de chevaux qu'on pouvait rencontrer dans le pays, ce qu'était capable de payer chaque particulier pour le bien commun en conservant de quoi vivre décemment de son travail continu ; le produit de chaque journal de terre, de chaque quartier de la forêt. Son cher cahier de doléances était un modèle du genre : tout y était rangé par article, chaque article divisé en paragraphes, eux-mêmes subdivisés en simples phrases lapidaires. Et tout cela était clair, juridique, froid et pompeux comme M. Dupont-Prudence lui-même, pénétré de la hauteur de sa charge et de ses responsabilités envers le Roy, la Nation et le Plessis-Sautegrue.

 

 

 

Comme petite récréation à ce repas de famille, pour impressionner ses hôtes et inculquer à ses enfants leurs futures responsabilités de citoyens, qui comportent un peu plus de devoirs que de droits, M. Dupont-Prudence avait décidé de leur faire au dessert la lecture des principaux paragraphes des "Droits de l'Homme et du Citoyen". Cela lui paraissait un divertissement louable pour leur jeunesse, qu'il avait désirée studieuse, et qui lui rappelait avec douceur les meilleurs passages de "l'Emile" et du "Contrat Social", ces ouvrages immortels que nous devrions tous savoir par cœur.

 

- "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune", lut-il avec une certaine solennité. Comme c’est juste. Dès la naissance, nous sommes tous égaux. Tu écoutes, Henri ?

 

- Oui papa.

 

- Ainsi, dit M. Dupont-Prudence en fleurissant sa démonstration d'un exemple bien choisi, il est indéniable qu’un notaire, par exemple, ou un maire, sont bien plus utiles au bien commun qu’une personne titrée.

 

Il sarrêta brusquement : il était difficile, par contre, de soutenir qu’il existât une égalité quelconque entre lui et son frère Jules, ancien adjudant au Royal-Bourgogne et devenu la honte de la famille, cet oncle dont on ne parlait jamais aux enfants et qui vivait des charmes          de deux filles du Palais-Royal. Comment supposer aussi que ces boutiquiers en gravures, objets profanes, puissent être d'une utilité quelconque à la société ? Le développement qu’il avait préparé s’arrêta dans sa gorge. Les enfants même étaient-ils égaux ? Dès la naissance, l’un n‘était-il pas intelligeant, l’autre idiot, et toutes les lois du monde y pourraient-elles quelque chose ? Sa fille Anne-Marie, par exemple, n'était-elle pas plus spirituelle, plus vive, plus fine que ce balourd d’Henri, et pourtant ce n’était qu’une fille, qui ne serait jamais notaire ?

 

Les enfants, insensibles au scrupule moral de l’auteur de leurs jours, n'écoutaient pas. Gagnés par la béatitude de l'automne et la somnolence qui suit les dîners dominicaux, ils dormaient à moitié, se disputaient ou plaisantaient tout bas. Les deux mères, se rapprochant, échangeaient des recettes tirées tout droit de la Cuisinière Bourgeoise. Les filles pouffaient en se passant un ruban.

 

Seul M. Bance, clignant des yeux au soleil derrière ses lunettes, opinait du menton vers le notaire, sans qu’il fût possible de savoir s’il manifestait son attention, ou s’il essayait de chasser une torpeur digestive. Il pensait, en fait :

 

- Le futur beau-père de ma fille est un pompeux Imbécile : je suppose que, les circonstances aidant, il ira loin dans la voie du succès.

 

M. Dupont-Prudence prit le sourire du marchand de gravures pour un encouragement, et c'est d'une voix ragaillardie qu’il reprit son exposé.

 

- Article Deux. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Les droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression.

 

Anne-Marie était bien ennuyée, aussi écoutait-elle, seule sans doute de toute la tablée, son père avec attention. Elle se fichait pas mal que le principe de toute souveraineté résidât essentiellement dans la Nation, car elle avait des soucis plus pressants : elle ne pouvait dissimuler plus longtemps qu’elle était enceinte. A force de jouer au berger et à la bergère avec Jacquet, le garçon de la ferme d'Avessan, il fallait bien que cela arrivât. Elle avait longtemps cru que ces malheurs-là ne frappaient que les gens de peu, Lison, la fille de charge, par exemple, que ses parents avaient vertueusement chassée quand ils s’étaient aperçus de la chose - mais elle était bien obligée de s'apercevoir par elle-même que Jacquet n'était pas si adroit qu'il s'était vanté. Elle se demandait avec angoisse ce qu'elle allait faire. Jacquet, lui, était ravi, et ne voulait que l'épouser : à certains moments, elle pensait même qu'il l'avait fait exprès.

 

 

 

De cave inondée et de fille enceintée,

 

Le dommage en est tôt réparé,

 

 

 

lui avait-il dit. Voire. Comment annoncer cela à ce père législateur, dont elle s'était tant moquée avec son Jacquet ? Comment prendre pour confidente sa mère, confite en dévotions, en couches et en bonnes mœurs, par parties égales ? Jacquet lui avait proposé de s'enfuir avec elle à Paris. Mais pour quoi faire ? Il l'aimait, c'était certain, autant qu'elle, mais le moment était dur à passer. Plus elle attendrait, et plus ce serait pénible à avouer. Une plaisanterie lui vint à l'esprit: depuis son enfance, on lui passait ses boutades, et elle savait que secrètement son père avait un faible pour ses cheveux roux. Autant en profiter tout de suite : en présence de ces invités, l'éclat serait atténué par souci de respectabilité familiale. Justement, c'était à son tour d’être interrogée sur les Droits de l'Homme. Elle se leva avec grâce et récita :

 

- La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits.

 

- Très bien, approuva M. Dupont-Prudence. Admirable.

 

- Ainsi, dit Anne-Marie devant la tablée qui l'écoutait bouche bée, mon père, est-ce qu'en se mariant on nuit à autrui ?

 

- Nullement, dit le notaire en se rengorgeant : ce que nous faisons aujourd'hui est l'illustration du contraire ; le mariage est un droit imprescriptible inscrit dans la loi naturelle.

 

- Alors je déclare que je veux me marier.

 

- Te marier? dit le notaire stupéfait. Mais tu as besoin du consentement de tes parents : Tu n'es même pas l'aînée ! Et avec qui, s'il te plait, t'est venue cette fantaisie?

 

- Avec Jacquet, le fils des fermiers d'Avessan.

 

- Jacquet ! Un berger ! Tu n’es pas folle ?

 

- Mais, mon père, je ne nuis à personne... C'est l'exercice des droits naturels de chaque homme.

 

- Tais-toi, raisonneuse !

 

- Mon père, c'est que je suis enceinte.

 

La foudre tombant sur la tablée n'eut pas causé plus de ravages. M. Dupont-Prudence s'écroula dans son fauteuil en rugissant. Et il fallait que cela lui arrive devant ses invités, le jour même des fiançailles de son fils ! Et avec un manant, un pouilleux ! En un éclair, il pensa que les lettres de cachet, abolies par l'immortelle prise de la Bastille, avaient du bon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA LETTRE DE CHANGE

 

 

 

- Continuez, je vous en prie, maître Dupont-Prudence, vous m’intéressez vivement, dit le marquis de Sainte-Etrivière en se mettant à l'aise. Il posa son pied droit sur son genou gauche, se tapota le menton de l'index, et prit l'air bienveillant d'une personne sensée qui écoute un demeuré lui raconter des sottises. Finalement, comme ces singeries lui demandaient un certain effort, il se carra dans le fauteuil, dont son poids fit craquer le dossier ovale, et tirant de sa poche des raisins secs, il s'amusa à en cracher les pépins sur les dossiers de l'étude.

 

Le marquis se sentait d'humeur folâtre. Il avait passé une excellente nuit à "La Femme Sans Tète", de Senlis, avec une dame qu'il ne connaissait que de la veille ; il se sentait en bonne forme, plein de bonté envers cet homme noir, si sentencieusement réjouissant que le sort lui avait adjugé pour notaire, en même temps que différents biens meubles et immeubles sur le terroir du Plessis-Sautegrue, le plus joli village du Senlissois et propriété du chef de sa mère, née Aufret de Galentin. M. Dupont-Prudence lui avait demandé de venir d'urgence, et le marquis avait déféré avec affabilité à sa requête, quittant pour quelques jours les salons de jeu parisiens qui étaient sa véritable patrie. Il pensa qu'avec de fortes moustaches noires, un tarbouch (8) en place de sa perruque fiscale et un large sarouel de mousseline, ce tabellion ferait un parfait cadi (9). Puis il ôta mentalement les moustaches, la langue et un autre attribut au notaire, et décida qu'affublé d'un cimeterre, il pourrait jouer à la perfection les muets du sérail.

 

- En septembre dernier, monsieur le marquis, vous avez demandé à M. Swallow, votre correspondant à Londres, de vous fournir pour 102 000 livres de marchandises diverses, telles que meubles précieux, porcelaines des Indes, bijoux d'or et d'argent... et sur une autre liste, des manicles, barres de justice, objets destinés à différents commerces.

 

- Vous êtes un très exact historien, maître Dupont-Prudence : les porcelaines étaient pour les planteurs de Saint-Domingue, et les manicles pour leurs esclaves, j'essaie de contenter mes clients.

 

Le notaire s'inclina, et le marquis souhaita qu'il pose sa main sur son cœur.

 

- M. Swallow vous a envoyé la facture détaillée des marchandises, montant exactement à la somme dont vous disposiez, et vous a indiqué par la lettre que voici qu'il les avait fait charger dans un navire devant aborder le 15 octobre au Havre.

 

- Oui. "L'Emerillon".

 

- M. Swallow écrivait qu'il vous enverrait par retour du courrier, à votre acceptation, le connaissement, c'est-à-dire la liste officielle du fret embarqué, contrôlé par un expert assermenté, qu'on appelle le courtier maritime.

 

- Cela se peut. Et en quoi diable toutes ces fatigantes minuties peuvent-elles me concerner ? Je vous le demande.

 

- J'arrive au fait, monsieur le marquis. Vous avez accepté !

 

- Bien entendu !

 

- Vous avez signé et daté à M. Holding, banquier à Londres : "Monsieur, par tout août prochain, payez par cette seule et dernière lettre de change à l'ordre de M. Swallow, Sister Lily street, 92, la somme de cent deux mille livres, sans autre avis de votre très humble... etc." Signé : le marquis de Sainte-Etrivière, à Paris le 12 septembre 1788.

 

- En effet, je me souviens parfaitement : c'était peu de temps avant mon départ. Que s'est-il passé ensuite ?

 

- Eh bien les marchandises ne sont jamais arrivées au Havre... Il n'y avait rien pour vous à bord de "l'Emerillon", quand j’ai envoyé M. Chaugros prendre livraison au Havre des marchandises que vous aviez commandées... M. Swallow a trouvé que votre lettre de change signée était largement suffisante, il l’a endossée, et envoyée pour paiement d’une dette de même somme à un marchand de Southampton, M. Nothinghill... Car votre traite, dument payée, a ensuite circulé comme un billet de banque : C’est de l’argent, 102 000 livres ! souligna M. Dupont-Prudence, en voyant en un éclair les immenses terrains qu’il eut pu acquérir pour cette somme fabuleuse. J’ai été avisé par M. Bonicarde, votre ami à Londres, que M. Swallow avait fait faillite avant la conclusion de l’opération, et qu’il n’avait jamais fait charger les marchandises sur l’Emerillon ! Comment vous le faire savoir ? Vous étiez reparti à l’époque sur la Côte des Esclaves. Nous nous sommes pourvus en justice pour vous faire décharger de votre acceptation : votre pourvoi est fondé sur le dol et la fraude dont vous êtes victime.

 

- Ainsi donc, tout va pour le mieux. Ma bonne foi a été surprise, on va me rendre justice, et voilà tout.

 

- Hélas, monsieur le marquis, dit le notaire avec commisération : vous ne savez pas la suite de l’affaire. Ni combien il est difficile de rentrer dans son argent une fois qu’on l’a donné... Votre lettre de change, étant payable à ordre, M. Nothinghill de Southampton auquel M. Swallow de Londres l’avait remise, l’a endossée à son tour au profit d'un négociant d’Haarlem envers lequel il était débiteur... Nous nous sommes retournés contre ce M. Grotek d'Haarlem qui à son tour a fait effet contre M. Nothinghill de Southampton, qui est tombé sur M. Swallow... lequel a exhibé votre acceptation... Le Hollandais et le marchand de Southampton soutiennent que puisque vous avez accepté la lettre de M. Swallow, vous vous êtes rendu débiteur NON SEULEMENT envers lui, mais ENVERS EUX, et aussi envers tous les bénéficiaires successifs de la lettre...

 

- "Lui et tous les autres esclaves de l'Anneau"... On se croirait dans un conte des Mille et Une Nuits. Si j’ai bien compris, M. Dupont-Prudence, je me suis fait pigeonner de 102 0000 Livres ?

 

- Pigeonner est le mot exact, monsieur le marquis... Vous avez eu trop confiance en cet Anglais.

 

- Et qu’avez-vous fait pour y remédier ?

 

- Nous avons bien intenté un procès à ce M. Swallow, mais...

 

- Mais ?

 

- ... Mais on ne peut rien contre un failli. M. Swallow a fait une banqueroute complète, totale. Il est présentement à Newgate, la prison pour dettes à Londres.

 

 

 

M. Dupont-Prudence regardait le marquis, qui, la tête appuyée sur ses mains croisées, avait l'air plongé dans de profondes réflexions. La perte énorme des 102 000 Livres, bien qu'elles ne fussent pas à lui, était beaucoup plus sensible au notaire qu'au marquis de Sainte-Etrivière. Maître Dupont-Prudence calculait combien d’années il lui faudrait, en volant de droite et de gauche, pour arriver à réunir une somme aussi colossale, que dans un moment d'irréflexion, ce fils de famille ridicule avait dilapidée d'un trait de plume. Sous ses dehors respectueux, le notaire méprisait son client, qui, se levant brusquement en sifflotant comme un charretier qui essaie de charmer un pinson, expédiait d'une chiquenaude un pépin de raisin resté accroché su revers de sa redingote rouge. Il prit sa canne à pommeau d'agate et son chapeau à l'androsmane.

 

- A propos, j'y pense... dit négligemment le marquis en serrant le bras du notaire qui sursauta : il y a bien les terres de ma mère, ces jachères qui ne valent pas un clou, ici, au Plessis. Voyons, combien y a-t-il d'arpents sur Malgenêt et Avessan ? Pourquoi diable ne pas les vendre ? Montrez-moi le compoix.

 

- Oh ! Monsieur le marquis, dit le notaire en sentant la sueur perler sous sa perruque, car il administrait les terres de feue la mère de monsieur : vous savez bien que les terres de madame sont inaliénables !

 

- Oui, oui, sacredieu ! Foutu cadeau, que des terres inaliénables ! Combien ont-elles rapporté pendant l'année écoulée ?

 

- Hélas, monsieur le marquis ! L'hiver a été terrible, vous le savez ! Le blé a gâté sur pied... le chènevis n'a rien donné...

 

- Connu, connu ! Combien ?

 

- Je vous ai préparé votre compte, monsieur le marquis : 759 livres, huit sols, cinq deniers, et encore, c'est parce que j'ai abandonné aux pauvres de la paroisse la part de gestion qui me revenait... Les temps sont durs, et il faut entraider ses concitoyens.

 

- Donnez toujours. Merci. C'est peu. Eh bien, maître Dupont-Prudence, il ne me reste plus qu'à vous remercier pour vos bons offices. Vous verrez M. Tableau, mon intendant, qui vous dédommagera des frais de cette regrettable affaire. Adieu, monsieur.

 

- Décidément, pensait le notaire au pied du perron, le chapeau à la main, pendant que le marquis remontait dans sa calèche, ces aristocrates sont tous des têtes de linottes. J'ai bien mis 3 000 livres de côté cette année sur ses biens. Et cette affaire de marchandises fantômes vérifie le proverbe : « Qui fait ses affaires par commission va à l’hôpital, en personne ».

 

- A Paris ! cria le marquis.

 

 

 

Tandis que la calèche enfilait à toute allure la route qui va du Plessis-Sautegrue à Senlis, et que Tom et Timo, les deux négrillons, roulaient des yeux effarés en se retenant d'une main aux ridelles et assujettissaient de l'autre leurs bonnets de tigre où étaient piquées des plumes de demoiselles de Numidie, le marquis pensait avec plaisir à Olympe. Le rôle d'odalisque, à son idée, irait à ravir à ses cheveux noirs et à ses yeux qu'il se plaisait à croire éplorés. Elle s'accompagnait si délicieusement de la harpe, quelques soirs auparavant, à la soirée de cette bonne Mme de Xivry ! Il se remémorait cet instant avec l'émotion dont il était capable : on n'avait pas encore amené les tables de jeu pour ne pas interrompre la chanteuse, et avec ses yeux tournés vers le plafond, en robe blanche, ses longs cheveux noirs dénoués à la Paméla, elle ressemblait tout à fait à une Circassienne du Grand Fondouk de Venise.

 

Un ridicule, son chapeau galonné à la main, regardait la chanteuse avec une certaine ironie qui n'avait pas plu au marquis. Qui était ce Faisant, ou Pesant, pour lequel elle chantait, coulant vers lui des regards tendres ? Un blondinet sans importance, dont il serait aisé de se débarrasser, sous le premier prétexte.

 

Heureusement, il n'en était pas à se procurer une belle esclave en écartant son soupirant par un duel. Il était actuellement à fond de cale, la "Fraternité" était dans l'eau, et beaucoup d'autres projets avec, à cause de cette signature prématurée, intempestive et incongrue à un petit escroc anglais. Le marquis envisagea sa situation avec lucidité, et un certain plaisir : après tout, ce n'est pas tous les jours qu'on fait naufrage, qu'on devient l'esclave de puants barbaresques, et que pour couronner le tout, on perd le reste de sa fortune sur un coup de dés. Il n'était pas dans son caractère de se laisser étioler par le pessimisme, et il se disait qu'à tout prendre, quand on a la santé, le reste n'est que vent, fariboles et rémoulade. Il avait perdu sa fortune ? Eh bien, il la referait, voilà tout. Ce n'était pas un si grand drame. C'était bien pis quand il s’était retrouvé à cheval sur son mat, buvant plus de paquets d'eau de mer qu'il n'ingurgiterait jamais de porto, déchiré d'échardes et en pleine nuit africaine. Tout compté, le coup de la lettre de change était moins pénible. Et puis, il lui restait encore des liquidités. On ne l'aurait pas comme ça. Ah mais ! Tandis que la calèche sautait sur le pavé de Gonesse, il se sentait même ragaillardi, et son esprit, prompt à passer du découragement passager à un optimisme inébranlable, lui fit voir la vie couleur de rose. De toute façon, pensa-t-il, il serait toujours supérieur à un cloporte comme ce Dupont-Méfiance, qui gratouillait au fond d'une étude poussiéreuse pour gagner sa misérable vie. En un éclair, la vue d'un arbre illuminé par le somptueux automne donna au marquis l'idée qu'il cherchait : dès rentré chez lui, il mettrait en vente son hôtel de la rue de Varennes, qui lui pesait singulièrement depuis qu'il vivait sur mer. Il allait saborder tout ce saint-frusquin qui l'encombrait. Il n'était pas, lui, de ces fainéants élégants qui passent leur vie dans des salons à se traîner sur des ottomanes. Et il rit à cet impromptu. Après liquidation, il irait aux Indes, ou à Surinam, avec cette Olympe, si elle voulait ; la promesse tenait toujours. Arrivé dans la cour de l'hôtel, et comme les roues tournaient encore, il cria au valet vert et incarnat qui s'élançait pour déplier le marchepied :

 

- Va me chercher un marchand d'enseignes !

 

 

 

Une heure plus tard, sur la porte de l'hôtel de Sainte-Etrivière, s'étalait un magnifique écriteau jaune avec des lettres noires qui n'avaient pas eu le temps de sécher :

 

 

 

MAISON A VENDRE (S'adresser au concierge).

 

 

 

Huit jours plus tard, les employés des maisons de commerce du faubourg Saint-Honoré clouaient chez le marquis des caisses qui contenaient, les unes des pots-pourris en Sèvres ou en porcelaine de Strasbourg, les autres des panneaux de laque de Coromandel. Ce que plusieurs générations avaient accumulé dans leurs existences oisives filait chez les antiquaires. Au milieu de cet emballage, dans les chansons des déménageurs, foulant une épaisse couche de paille et de papier, le marquis se promenait en sifflotant, les mains aux poches de sa redingote, la chemise débraillée, le tricorne de travers et la cravate dénouée. Il se croyait sur le pont de feue "La Fraternité", au moment de l'embarquement de sa marchandise à deux pieds, et dans les coups de marteau, il lui semblait entendre le ferrement des manicles. Pour se donner un peu d'air, tant il était aise d'exister, il discutait âprement avec les patrons des maisons qui pour une affaire aussi importante n'avaient pas voulu envoyer leurs commis, et s'étaient dérangés eux-mêmes. Le catalogue de la vente en mains, ils vérifiaient soigneusement chaque pièce, et l'on entendait crier :

 

- Une table de nuit incrustée d'une marqueterie de fleurs de divers bois...

 

- Deux grands vases de porcelaine de la Chine couleur céladon à coquille, montés sur un pied en bronze d'or moulu...

 

- Une commode à trois tiroirs, à pieds de biche, plaquée en bois de rose et de violette, tablette en marbre sarancolin...

 

- Une cassette pour mettre des bijoux, de laque ancienne, avec deux corps en or de relief, garnis de scènes de campagne sur plaques d’ivoire gravé, et de poignées de bronze doré... Deux chats de porcelaine de Canton accroupis, colorés et panachés en vert et noir, sur des socles de même porcelaine avec plantes en relief...

 

Le marquis regardait avec amusement tous ces riches et inutiles bibelots. Il n'aimait pas beaucoup ce mobilier voluptueux et fragile, où sa mère se complaisait, mais dont lui, dans sa vie errante, n'avait que faire. Il était ravi aussi de se débarrasser de la nombreuse maisonnée qui vivait à ses crochets, intendant pillard, cuisiniers pratiquant en maîtres l'art de faire danser le panier, chambrières hardies, comptant sur leurs charmes pour se faire un établissement, valets insolents : tout le monde sur le pont. Désormais, son navire serait sa seule demeure.

 

Il descendrait à Agde dès la vente de son hôtel, et se rachèterait un nouveau brick. Il en supputait déjà la finesse, et méditait divers accommodements pour rendre le voyage plus confortable à ses passagers. Il voyait bien qu'en France on en était à prôner le retour à la sauvagerie : autant tirer ses grègues avant qu'on ne le bouille, lui, marquis de Sainte-Etrivière. Ce n'est pas qu'il tint à son titre ni à sa caste, puisqu'il avait déjà dérogé en se faisant commerçant, mais il avait trop de connaissance des hommes pour croire aux tirages désintéressés sur la fraternité.

 

Retournant les tiroirs d'un bonheur-du-jour, il en renversa le contenu sur un magnifique tapis de la Savonnerie qui attendait son tour d'être roulé. Saisissant des paquets de lettres noués de faveurs, il les jeta au fond de la cheminée sans les ouvrir et y mit le feu. C'était toute la vie de paresseux titrés qui s'évanouissait ainsi en flammes. Cependant, il glissa dans ses poches une paire de petits pistolets de la manufacture de Versailles, fort simples en acier, dont les chiens fonctionnaient admirablement : ils lui sauveraient peut-être la vie au hasard des rencontres. Les marchands, pendant ce temps, continuaient leur inventaire :

 

- Trois douzaines d'assiettes des Indes, décor mural, avec des dragons peints, marli doré... Un lustre à larmes de cristal... Perlot, enveloppez-le soigneusement. Deux girandoles de bois doré... Un miroir de Venise...

 

Quand la dernière charrette, soigneusement calée de paille, eut quitté la cour, le marquis se fit servir un déjeuner rapide sur un coin de caisse par deux valets impassibles dans leur livrée verte à revers écarlate, dans l'enfilade d’appartements maintenant déserts et jonchés de papiers froissés. Une cheminée de marbre blanc veiné, gracieusement contournée, veuve de son miroir vendu lui aussi et de ses contrecœurs emportés avec le reste, contemplait tristement la scène. Le marquis s'essuya la bouche à une serviette damassée qu'il jeta au laquais le plus proche.

 

- Qu’est-ce que c’est que cet argent ? dit-il en regardant le livre de comptes que lui présentait M. Tableau, son intendant.

 

- Les honoraires de Me Dupont-Prudence, M. le marquis.

 

- Très bien, je les lui remettrai moi-même, dit-il en empochant la somme. Donnez-moi le relevé.

 

- Comme M. le marquis voudra.

 

- Dites, M. Tableau, pouvez-vous me loger ? Pour un jour ou deux.

 

- Certainement, M. le marquis.

 

- Bien. Demain, renvoyez les domestiques, après leur avoir payé leurs arrérages.

 

- Oui M. le marquis. M. le marquis ne gardera personne, même pas Picart ?

 

- Personne, mon cher Tableau, je veux être libre comme l'air. S'est-il présenté quelqu'un pour l'hôtel ?

 

- Plusieurs marchands de biens, M. le marquis. Mais aucun n'offre ce que vous en demandez.

 

- Nous traiterons dès demain avec le plus offrant ; je suis pressé de réaliser. Dites, M. Tableau, qu'allez-vous faire, maintenant ?

 

- Me retirer dans une petite terre que j’ai dans le Berry, M. le marquis.

 

- Et vous aurez raison, Tableau. Au train où vont les choses, je crois que le séjour à Paris sera bientôt malsain. Qu’en pensez-vous ?

 

- Mon Dieu... M. le marquis... Tous ces pillages, évidemment... L’année a été dure... La Manufacture de Révillon... L’assaut des Invalides... La tuerie de la Bastille... Le Roi prisonnier aux Tuileries... C’est beaucoup !

 

- Je vois que vous comprenez sans qu’on vous fasse de dessin, mon cher Tableau. C’est le début de la tempête, et vous pensez vous mettre à l'abri : c'est juste. Moi aussi, figurez-vous. Croyez-vous que je fasse une sottise en vendant mon hôtel ?

 

- M. le marquis est bien libre... C’était une grosse charge, dit l’intendant qui avait payé sa maison du Berry en volant son maître.

 

- En effet ! Ecoutez-moi bien, M. Tableau : même si vous croyez que je vends à perte, vous verrez avant un an des gens qui tireront moins que moi encore de leurs bicoques, car on ne leur laissera même pas la chemise... Peut-être même pas la vie.

 

 

 

Ce petit matin glacial et brumeux de décembre, Olympe sortit pour faire son marché. C'était le dernier jour de l’année, et elle était décidée à soigner le réveillon qu’elle voulait offrir à son cher Thézan. Il lui semblait très important de passer avec lui les premières heures de cette année 1790 dont elle ne présageait que du bonheur. Elle avait refusé d'aller passer la soirée chez Mme de Xivry pour être toute à son amoureux.

 

En se hâtant vers le marché de Buci, elle ne sentait pas le froid qui rosissait ses joues, crispait ses doigts sur son panier et lui pinçait les oreilles sous le bonnet à l'Enfant d'où s'échappaient quelques mèches brunes. Ses yeux brillaient pendant qu'elle choisissait avec amour un pâté de lièvre en croûte, une bouteille de Bourgogne, deux pigeons bien dodus - elle pensait : deux tourterelles -, et se réjouissait de tourner la broche devant sa petite cheminée. Elle ajouta un ananas de Montreuil, des poires superbes - des louises-bonnes -, du lait et des œufs pour faire l’île flottante que lui préparait sa mère quand, petit fille, elle voulait la régaler. Quelle fête ce serait ! Quelle ferveur elle mettrait à sa dînette, comme un philtre pour s'attacher son amoureux ! Et [elle frémissait] en pensant qu'elle finirait l'année dans ses bras.

 

Dans sa joie, elle n'entendait pas les bruits alarmants qu’échangeaient les ménagères entre deux appels de marchandes de quatre-saisons. Depuis l'automne, les nouvelles les plus absurdes circulaient : cent mille hommes marchaient sur Paris pour mettre la ville à feu et à sang ; on avait désigné les quartiers.

 

- Et dans chaque quartier, ma bonne, les rues, les maisons des personnes promises au massacre...

 

Un vaste complot devait noyer dans l'assassinat tout ce qui avait voté dans le sens de la Nation, les députés du Tiers, les ministres intègres. Aux carrefours, des gens attisaient ce feu, dénonçaient des complots contre la sécurité des paisibles citoyens. Des soldats débandés fraternisaient chez les marchands de vin, promettaient aide et assistance à qui leur filerait un litron. Et cette terreur soigneusement entretenue paraissait très sérieuse aux boutiquiers ; il était agréable de penser qu'ils étaient assez importants pour intéresser le pouvoir, et leur opinion, suffisante pour le faire trembler.

 

La nuit, sans raison, les églises se mettaient à sonner le tocsin, toutes ensemble, et le jour il ne se passait rien ; c'est comme l'immense répétition d'un drame qui se préparait, avec des épisodes tirés de romans noirs : des souterrains reliaient le château des Tuileries à celui de Vincennes, d'où le Roi s'enfuirait, pendant que des troupes allemandes égorgeraient la population... Les citoyens, tirés du sommeil, étaient entretenus dans un état d'angoisse qui leur faisait ajouter foi aux plus absurdes racontars. Tout le monde était en armes, et dans les quartiers populaires, comme l'Abbaye Saint-Germain, il était courant d'être servi par un épicier en uniforme, le crayon sur l'oreille, qui vous mesurait un setier de pois cassés le sabre au côté, ferraillant contre un tonneau de harengs saurs... Le savetier, dans son échoppe, passait son tablier de cuir sur un vieux dolman de chasseur et portait sur la tête, en permanence, un casque à crinière. Aucun de ces gens n'avait fait un seul jour de service militaire, mais ils posaient, l'air rogue, aux guerriers patinés par la vie dangereuse des casernes.

 

L'inquiétude se glissait parfois insidieusement dans le cœur d'Olympe, comme la nuit des cors de chasse. Et si Thézan était obligé de se battre ? Il pouvait être rappelé à la formation d'un nouveau corps pour garder le Roi. Quelles occupations mystérieuses avait-il à la maison de santé du Petit-Vaugirard, dont il parlait si peu ? Elle regrettait presque de l'avoir introduit chez Monsieur. Elle croyait le rapprocher d'elle, et jamais il n'avait été si évasif. Au moins, ce soir, lui avait-il promis de la retrouver dans la mansarde. Pourvu qu'il tienne parole ! Elle serait trop déçue...

 

Comme elle relevait sa robe pour sauter le ruisseau de la rue de Tournon, les roues d'une voiture l'éclaboussèrent, et un homme se précipita sur elle.

 

 

 

- Mademoiselle... Je suis navré : ce coquin sera fouetté ! Olympe... Me permettez-vous de vous appeler Olympe ! Avez-vous décidé de mettre fin vos jours avant de commencer la nouvelle année ? Si jeune ! Si belle ! Vous avez l'avenir devant vous... Ce panier est trop lourd, donnez-le moi. Voilà. Montez, maintenant... Mais si ! Je vous raccompagne ! Cocher, quai Malaquais !

 

C'était le marquis de Sainte-Etrivière. Avant de pouvoir placer un mot, elle se retrouva assise près de lui, sur les coussins cramoisis de la voiture, qui avançait lentement dans la foule du carrefour Buci. Devant son air contrarié, il éclata de rire.

 

- Non, ce n'est pas un enlèvement... Du moins pas encore ! Figurez-vous, pourtant, que je vous cherchais. Je suis allé aux Tuileries m'enquérir de vous. Une dame - belle encore, ma foi, et qui se dit votre parente -, m'a remis dans le bon chemin.

 

- Gracieusement?

 

- Ma foi...

 

Olympe ne put s'empêcher de pouffer de rire en imaginant sa tante recevant Sainte-Etrivière, et lui, la voyant égayée, profita de l'avantage en lui prenant les mains.

 

- Ecoutez, Olympe : je m'embarque. Oui, j'ai brûlé mes titres, vendu mon hôtel... Je vous propose de partir avec moi. Vous voyez, c'est franc et carré, je ne sais pas mentir... Un mot de vous, et je vous épouse.

 

Elle essaya de dégager ses mains.

 

- Vous ne m'avez même pas demandé mon avis !

 

-  Eh ! Qu'est-ce que je fais, en ce moment ?

 

Elle appuya sa tête contre le coussin, tant c'était inattendu. Un instant, elle fut follement tentée d'accepter, de fuir toutes ses angoisses à propos d'Alphonse [de Thézan], la vie incertaine dans ce pays soulevé. Ce serait si facile de s'en remettre corps et âme à cet homme qui savait si bien ce qu'il voulait... Lui, maintenant, au cahot de la voiture, la fascinait, l’envoûtait, tissait autour d'elle un réseau d'arguments chaleureux, de promesses.

 

- Nous irons où vous voudrez, en Inde, en Perse... Je vous parerai comme une maharané... Des centaines d'esclaves            préviendront   vos moindres désirs... Ou préférez-vous aller ? En Amérique, dans une grande maison de bois, avec les planteurs de la Louisiane ? Dites un mot, et votre existence est assurée, libre et heureuse...

 

Mais elle eut un sursaut. Comment avait-elle pu oublier Thézan, même un instant ? Lui avait besoin d'elle, besoin de la retrouver dans la petite mansarde... Comment avait-elle pu songer à l’abandonner au milieu des dangers vagues mais terribles qu'il courait sans doute chaque jour ? Et puis c'est Alphonse qu'elle aimait, qui la considérait comme une femme, non comme une esclave qu'on achète... Pourquoi pas la perle du harem de ce Sainte-Etrivière, tant qu'il y était ? Elle dégagea ses mains d'un mouvement brusque. Au fond cet homme n'était qu'un aventurier, c'est bien ainsi qu'elle l'avait jugé chez Mme de Xivry, où il la couvait de son œil de fauve. Il la désirait, voilà tout, comme il n'avait su que désirer des amours de rencontre. Le premier engouement passé, elle irait grossir le nombre des houris déclassées qui avaient cessé de plaire au pacha. Elle était dégoûtée du métier révoltant de négrier qu'avait pratiqué le marquis, et trouvait sa façon ordinaire d'être, de parler, comme si tout allait de soi, particulièrement scandaleuse. Elle ne savait pas très bien   ce que signifiait ce mot de houri dont se servait Sélincourt à l'égard des conquêtes du marquis, mais ce mot lui parut abominable.

 

Il avait cessé de parler et la dévorait des yeux, d'un air à la fois suppliant et moqueur qui l'apeura. Elle détourna son regard en rougissant.

 

- Ce n'est que du désir, pensa-t-elle.

 

Et elle s'appliqua à répondre :

 

- Je regrette, Monsieur : je ne vous aime pas.

 

Phrase qu'elle corrigea en ajoutant :

 

- J'aime le chevalier de Thézan.

 

Ils étaient arrivés sous les arcades de la rue de Seine. Les marchands d'estampes en plein air décrochaient les gravures que le vent de Décembre menaçait de déchirer. Olympe sauta légèrement à terre, son panier à la main, sans qu'il fit mine de l'aider.

 

- Adieu, monsieur.

 

La calèche tourna.

 

- Non, pas adieu : au revoir ! dit Sainte-Etrivière à la portière en lui lançant un baiser.

 

Et comme elle haussait les épaules, il éclata de rire.

 

 

 

 

 

 

 

LES OPINIONS DE FLEUR D’EPINE

 

 

 

Depuis deux mois qu'il était dans la maison de santé de M. Mossel qui avait une épouse si agréable, Thézan avait eu plusieurs entrevues avec un autre patient, qui souffrait de la cataracte et vivait dans une petite pièce aux volets constamment fermés. Il ne pouvait supporter la lumière du jour, et c'est pour le distraire que M. Mossel avais proposé à Thézan de tenir compagnie à ce M. Fourès, ancien officier. Le pauvre homme restait couché dans un fauteuil, les yeux protégés de lunettes bleues, mais réfléchi, affable et disert : il lui avait demandé de faire avec lui une partie de Jeu de l'Oie, et c'est Mme Mossel qui avait fait avancer le pion du malade, en s'arrangeant pour presser de temps en temps la main du chevalier.

 

Au bout de quelques jours, M. Fourès avait demandé à Thézan si vu les événements, il ne connaîtrait pas une personne capable de rendre le plus grand service à un prince en péril ? Mais évidemment, il faudrait quelqu'un de sérieux, discret, sur lequel on puisse compter à toute éventualité. Pour diverses raisons, dont la plus grave était sa mauvaise vue, il ne pouvait se déplacer lui-même.

 

- Et que s'agit-il de faire ? avait demandé Thézan, tandis que Mme Mossel apportait des tasses de tisane émolliente.

 

- C’est assez délicat : voici...

 

Mme Mossel sortit, et ferma la porte sur elle.

 

- ... il faudrait s'aboucher avec une bande importante de gens sans aveu, de Paris même ou des environs immédiats.

 

Un peu de jour filtrait à travers les fentes des volets clos.

 

- Et ensuite?

 

- Ensuite, leur proposer de travailler pour nous : vous direz toujours : M. Fourès. S'ils acceptent, vous recevrez d'autres instructions.

 

Thézan avait trouvé le travail d'une ridicule facilité. Il avait tout de suite accepté, sans réfléchir. Et il n’en avait pas soufflé un mot à Olympe : c'était la première condition de son accord, avec M. Fourès.

 

 

 

C'était là sûrement l'occasion de s'illustrer qu'il cherchait depuis son enfance, et qu'il n'avait pas trouvée aux Gardes du Corps. En joli garçon à qui il semblait que tout réussirait dès qu'il aurait quitté sa province, Thézan était persuadé que son savoir-faire n'attendait que l'occasion de se faire jour. Il se croyait propre à ces missions de diplomatie secrète pour avoir porté quelques billets d'un officier de Monsieur à des comparses. Son titre d'écuyer de Madame n'était qu'une façade pour de plus dangereuses missions ; il brûlait de se distinguer, et l'ambiance trouble de la ville l'excitait et l'apeurait à la fois comme la fumée de la poudre grise un cheval de bataille. Aussi se mit-il en campagne, déguisé en frater, pour accompagner le bon M. Mossel dans sa tournée des malades indigents des hôpitaux. Le chirurgien soupirait après sa province, et pendant qu'il refaisait les pansements, Thézan était sur des charbons ardents : il pensait trouver dans ces lieux de douleur quelque grinche blessé dans une rixe nocturne qui le mettrait sur la trace de sa bande. Il dut bientôt déchanter. A l'Hôtel-Dieu, et dans les sinistres mansardes où M. Mossel allait porter ses secours, il ne voyait sur les grabats personne qui fut susceptible de lui fournir le moindre renseignement sur une bande de brigands. Les patients étaient de pauvres gens, usés par des vies de labeur, qui éprouvaient suffisamment de peine à terminer leur temps sur terre sans s'attirer de nouvelles avanies. Thézan rentrait le soir fatigué d'avoir traîné ses souliers dans la boue noire de Paris, qu'on dit indélébile parce que pleine d'éclats de fer qu'y jettent les roues des charrois. Et il ne trouvait pas toujours M. Fourès pour lui faire son rapport, car Mme Mossel allait charitablement le promener, quand il faisait beau, le long des jardins du Luxembourg.

 

Il décida d'aborder les bouges de la capitale, et passa encore une quinzaine infructueuse, à écouter des âneries politiques dans des cafés où une humanité falote consomme, pour survivre, des bavaroises et du thé léger. Au Café de la Régence, aux Mille Colonnes, au Café Turc, il suivit d'interminables parties de dominos. Dans les guinguettes de Montmartre ou de Ménilmontant, à la Courtille ou aux Porcherons, il avala des piquettes aigres qui lui démolirent l'estomac. Il prit peu à peu l'aspect indéfinissable d'un rôdeur de barrière, le dos rond, la démarche rapide. Mais il acquérait un flair et une souplesse auxquels les parades des gardes ne l'avaient pas habitué. Un soir qu'il revenait, fourbu, de la barrière du Trône, il s'affala sur un tabouret à l'entrée d'un mastroquet proche de la masse découronnée de la noire Bastille ; un écriteau peint à neuf, grinçant au vent, montrait deux gardes-françaises brandissant leurs bonnets à poils : "Aux Vainqueurs de la Bastille, J. Lanquetot, propriétaire.” Il demanda une limonade, qu'il avala d'un trait, tant il était altéré. Il faudrait qu'il pense, le soir, à barrer aussi sur son carnet cette gargote sans intérêt : c'était la 231ème, ou 232ème, depuis qu'il s'était mis en chasse. Des jeunes gens jouaient au billard : il les regarda faire, machinalement.

 

- A toi, Pelle-Noire, cria l'un d'eux.

 

- Attends, Cœur-de-Rose.

 

Ils parlaient un langage étrange, dont la plupart des mots, bien qu'existant dans le français de tous les jours, avaient l'air détourné de leur sens. Le chevalier s'intéressa à la partie.

 

 

 

La moutarde commençait à monter au nez de Pelle-Noire, mais il se maîtrisa. D'abord, ce n'était pas à lui à parler, mais au chef, Fleur d'Epine. Se retournant dans la foule des pègres, il le vit, assis tout seul sur un tabouret au milieu de cette assemblée debout, et silencieuse.  La lueur rougeoyante des chandelles agrandissait les ombres sur les murs décrépis. Le chef ne disait toujours rien, dans son habit bleu-barbeau, les poings fermés sur les cuisses, et le corps penché en avant pesant sur les avant-bras.

 

Chacun avait le droit, dans la bande, de discuter sa part de butin : cela faisait partie du code des grinches. Là où ce Rosset exagérait, c'est quand par ses discours fumeux il outrepassait la question des parts, la mettait sur un plan oblique. Pelle-Noire s'étonnait que le chef n’ait encore rien dit.  A la place de Fleur d'Epine, il aurait depuis longtemps fermé sa gueule de gros faux-jeton à ce Rosset. Jusqu'ici, le partage du butin s'était déroulé sans encombre : la joncaille en tas égaux, pesés à la balance, et les bijoux distribués un à un n'avaient pas soulevé d’objection. Jusqu'au tour de ce Rosset, qui tout de suite avait fait des difficultés, ergotant, se trouvant, non point directement lésé, mais parlant d'autres méthodes qui seraient bien plus rentables : on mettrait tout en commun, en vue de coups plus gros, pour le bien de tous, etc, etc. Pelle-Noire ne comprenait rien à ces minuties. Tous les brigands écoutaient, en fumant, silencieux, selon la terrible discipline qui régnait dans la bande. La discipline, Fleur d'Epine s'entendait à en faire régner une près de laquelle celle du Grand Pré était une aimable plaisanterie.

 

Derrière la cloison humide contre laquelle il s'appuyait, Pelle-Noire écoutait rouler les flots des égouts qui donnent dans le troisième sous-sol de cette maison extérieurement délabrée de la sinistre rue de Lanneau.

 

 

 

Fleur d'Epine voyait très bien où le Suisse voulait en venir. Il ne commandait pas à deux mille hommes depuis six ans sans avoir eu à lutter contre les prétentieux qui cherchaient à prendre sa place, ou les fripouilles qui essayaient de chouraver. Pour les premiers, le cas était prévu dans le code : s'ils agissaient franco, c'était le duel au couteau, à la loyale : deux cas en six ans, Vertami et le Bancroche, morts tous les deux, puisque Fleur d'Epine vivait encore. Quant aux dissimulateurs de biens volés, ou aux mouchards, il existait aussi un châtiment approprié : la mort, donnée par le supérieur direct du coupable avec l'assentiment des pègres de sa partie. Ainsi, un chauffeur était tué par le chef des chauffeurs, un indicateur par le chef des indics. Mais Fleur d'Epine avait toujours tenu à ce que la bande toute entière soit témoin et juge, pour que les rancunes personnelles fussent réduites au minimum. Le délinquant était condamné à l'unanimité, et souvent Fleur d'Epine le tuait de sa propre main, assumant ainsi toutes les responsabilités. 23 en six ans. C’était dur quelquefois, surtout quand il s'agissait de potes qui dans un moment d'égarement avaient étouffé un brillant. Comme Lureau, son second, à la Grande Peur, qui avait perdu la tête en trouvant la cassette d'une comtesse. Mais la loi était là. Girodot, qui avait dénoncé Lureau, était passé lieutenant de Fleur d'Epine : il est juste que les défenseurs de la loi soient récompensés. Si Fleur d'Epine n'appliquait pas lui-même la loi, il le savait, les grinches le prendraient pour un foie blanc, et il pourrait faire sa croix de par Dieu.

 

Le Suisse, apparemment, avait d'autres idées dans sa petite tête que la terrible loi qui de tout temps avait régi la bande. Pelle-Noire le trouvait bien jeune. C'est Girodot qui avait amené ce Rosset, et Pelle-Noire n'aimait pas le premier lieutenant, le "dauphin", comme on disait. Il devenait tortueux, le Beau François. Qu'étaient encore ces manigances ? Il ne se passait pas une semaine, maintenant, sans qu'il essayât d'introduire quelque fantaisie, quelque nouveauté dans le travail. Cela inquiétait les esprits. Pour Pelle-Noire, comme pour tous les grinches présents, les discours humanitaires du Suisse étaient manifestement une manœuvre de Girodot. Cependant, personne ne se fut avisé de souffler mot sans que le chef le lui ait demandé.

 

Pelle-Noire imaginait l'eau profonde, sale et inconnue qui mugissait derrière le mur salpêtré.

 

Rosset continuait son discours. "On se croirait dans un club", pensa Pelle-Noire avec ironie. C'est tout simplement le commandement lui-même que le Suisse mettait maintenant en cause, le principe même de l'autorité, disant que bientôt on serait en république, et que dans ce cas il n'y aurait pas de raison qu'on ait de chef, qu'on serait tous chefs, et que chez les frères chacun commanderait comme il voudrait. Au moment où Pelle-Noire ne s'attendait plus à rien, Fleur d'Epine saisit le couteau ouvert sur le coin de la table et le planta dans la poitrine de Rosset.

 

 

 

Maintenant, à terre, il coupait la tête du Suisse. Le sang jaillissait sur son visage et Pelle-Noire, pourtant accoutumé à de semblables spectacles, détourna les yeux vers le mur. Il vit le visage de Beau François et des quelques autres couverts de sueur. Quand Fleur d'Epine se releva, horrible, dégoulinant de sang frais et la tête du mort à la main, il dit au sautereau :

 

- Va chercher la baille.

 

Puis il fit le tour de l'assistance, qui baissait les yeux, montrant aux voleurs qui se reculaient le trophée macabre. Seul Cœur de Rose souffla une bouffée de fumée su visage du mort, que Fleur d'Epine jeta dans un coin de la salle.

 

- Voilà le gonze. Maintenant, esgourdez, les aminches : il y a un singe, ici, et c'est moi. Y a pas de république dans ma bande. Ceux qui veulent voter pour viennent tout de suite déposer leur bulletin : voilà mon veto.

 

Et il montra dans sa main poisseuse le couteau gluant.

 

- Vive Fleur d'Epine encore et toujours ! crièrent les brigands avec soulagement.

 

- Ca va. Les mômes, emportez ce gâcheur jusqu'à l'égout, et gaffe !

 

Pelle-Noire se recula, du temps qu'on ouvrait la porte qui donnait sur l'eau immonde : il entendit un jaillissement, et ce fut terminé pour l'épisode du Suisse. Le Sautereau referma soigneusement le loquet.

 

 

 

- A cette heure, disait Fleur d'Epine arrêté devant Beau François qu'il fixait au fond de ses yeux bleus, les étrangers, les Pruscos, les Espingpouins et les Macaronis : terminé. On reste entre pinces, tous mectons de Pantin, pas de saligouins pour venir semer la zizanie.

 

Il attendit un moment, puis dit brutalement à Beau François :

 

- Où avais-tu ramassé cette ordure ?

 

- Tu sais bien, murmura Girodot : il est venu avec ces gens de Bagnolet...

 

- Fini pour les Bagnolet aussi : c’est pas le genre de travail de la maison. Compris ?

 

Girodot fit un signe d'assentiment, et Pelle-Noire exulta intérieurement. Il ne regrettait qu'une chose : que Fleur d'Epine ne s'en soit pas pris à Girodot comme il s'en était pris à Rosset. Il haïssait le Beau François depuis la mort de Lureau, qui la méritait, bien sûr, mais on n'en méprise pas moins les mouchards. Surtout quand ils se montrent aussi bassement intrigants que monsieur Girodot.

 

- Autre chose : si je touche double part, il y a une raison, que vous connaissez tous : c'est moi qui monte les coups, et c'est moi qui commande. C'est moi que je suis toujours le premier aux marrons. Une bande a besoin d'un chef. Ceux qui n'avaient plus de morve aux narines en 85 et qui respirent encore vous diront le bordel que ça a été à la mort du papa Poulailler, quand il a eu son extinction de voix.

 

Un murmure d'assentiment courut l'assemblée d'assassins : beaucoup se rappelaient en effet avoir vu pendre Poulailler, le prédécesseur de Fleur d'Epine, et la pagaille qui avait suivi sa mort, avant que le chef actuel ne prenne les choses en main.

 

- Alors, je tiens pas à ce que ça recommence. Les affaires marchent du tonnerre de Dieu et c'est pas ces foireux d'aubins qui viendront brouter dans mon entreprise. Si les michets sont assez stupides pour jouer au petit jeu de "Embrassons-nous, v'là ma bourse", avec élections et autres bavasseries, libre aux michets ! C'est même des dispositions dans lesquelles il vaut mieux les entretenir... mais ici, pas de discussion. Ce citoyen avait un pet en travers, qui savait pas par quel côté sortir, vu qu'il avait une gueule de cul... Le v'là guéri.

 

Les rires saluèrent la détente qu'apportait la plaisanterie.

 

- Vaut mieux se taire que mal s'exprimer, se permit de dire Pelle-Noire en bon courtisan et tout à fait satisfait du coup droit qui atteignait le prestige moral du Beau François en la mort de son homme de paille.

 

- Justement. Maintenant, fini les ritournelles. Au rapport. Girodot, dévide ton jars.

 

 

 

Les rapports se succédaient devant le chef, qui s'était lavé dans un seau et auquel deux largues passaient une chemise de soie. Assis à la table, le Grêlé, ancien avocat condamné pour faux en écritures, prenait note des renseignements rassemblés par Chenu, le lieutenant des petits yeux, les garçons et les filles qui couraient les foires pour guetter, déguisés en mendiants, les fermiers qui vendaient leur bétail, les marchands qui avaient fait de bonnes affaires :

 

- A quelles auberges étaient-ils descendus ? Voyageaient-ils seuls ? Ou à combien ? Etaient-ils armés ? Combien de chevaux, de charrettes ? D'où venaient-ils ? Pour aller où ?

 

L'interrogatoire se poursuivait, avec le minimum de réponses, leur concision et la précision des détails. Il y avait telle ferme où le métayer avait vendu dix vaches, l'autre, sa récolte de foin. Il s'agissait de villages des environs de Paris : Tournan, Fontenay-Trésigny, Courpalais, Faremoutiers...

 

- Et le blé ?

 

- Maraichin a dit que c'était difficile de le faire entrer dans Paris, chez les boulangers à nous, à cause de la douane.

 

- Maraichin est un imbécile, qui n'a qu'à s'occuper de ses affaires : découvrir les tas de blé. Idiots ! Vous ne savez donc pas que depuis que les barrières ont été incendiées ii n'y a plus de contrôle, et qu'on entre à Pantruche comme dans un moulin ?

 

Puis vinrent les revendeurs.

 

- A combien la fourgate du boulevard Antoine prend-elle le jonc ?

 

- Six... Sept quand elle est de bonne humeur.

 

- Pas assez cher. Où se croit-elle arrivée, cette dinde ? Vous porterez le jonc chez Barbet, rue Denis, au fond de la cour du 32, à l'entresol, c'est d'accord avec lui depuis hier soir. Vous direz que vous venez de la part de M. Corchepot. Barbet prend à huit, pour le pomponne, il faut s'adresser à la Marthon de la rue du Roi de Sicile et attendre son offre : c'est prudent et pas pressé, mais toujours payé recta. Prenez quand même les garanties d'usage. Maintenant, adieu les affaires courantes, vous pouvez disposer.

 

 

 

Le rapport était terminé, mais enfin, tout cela, c'était la routine. Pelle-Noire se demandait comment il allait amener le sujet qui l'agitait. C'était la première fois qu'un aussi gros coup se présentait à lui ; et sûrement, cela allait lui mener de l'importance dans la bande. De par ses fonctions de serrurier, Pelle-Noire était un gonze précieux de la bande à Fleur d'Epine : combien de fois n'avait-on pas fait appel à son savoir-faire pour crocheter une lourde trop finement serrée ! Cela avait évité bien des pertes dans le pillage de plusieurs fermes ; c'était plus discret, et puis fracturer les serrures faisait moins de bruit qu'enfoncer les battants au madrier. Fleur d'Epine appréciait Pelle-Noire et lui voulait du bien, mais enfin jusqu'ici il n'avait eu qu'un emploi subalterne de technicien. Il s'en voulait de n'être pas un des chauffeurs qui faisaient le plus dur travail, mais il savait bien qu'il n'aurait pas eu la cruauté nécessaire pour passer aux femmes une camisole de poix à laquelle on mettait le feu, ou tuer des enfants devant leurs parents pour leur faire avouer où ils planquaient leur magot. Souvent, Pelle-Noire était réveillé par des terreurs et de angoisses suite des spectacles affreux auxquels il assistait dans les expéditions nocturnes.

 

Depuis qu'il avait été contacté "Aux Vainqueurs de la Bastille" par ce messire assez communément vêtu, mais dont les mains blanches et la façon recherchée de s’exprimer désignaient assez l'extraction, Pelle-Noire ne dormait plus. Le pèlerin avait beau essayer de dévider le jars, il ne faisait par contraste que s'enferrer de plus en plus. Pelle-Noire s'était d'abord amusé de ses contresens, jusqu’à lui dire :

 

- Vous fatiguez pas. Je comprends le français comme tout le monde. Quand même !

 

L'autre s'était alors complètement déboutonné. Voilà : il s'agissait de réunir une bande de 2 à 5 000 individus prêts à seconder 24 000 hommes de troupe suisses et allemands qui devaient remettre en selle, dans le courant de Janvier, la royauté chancelante.

 

- C'est des blagues ? Avait demandé Pelle-Noire, le souffle coupé.

 

- Pas du tout.

 

- Et c'est payé comment ?

 

- Comptant.

 

- Quelle preuve ?

 

Sans répondre, avec une certaine fatuité, Thézan avait posé sur la table de billard le contenu de la bourse en louis que lui avait donné le malade aux lunettes bleues.

 

- C'est pour vous... pour prévenir votre chef.

 

- Et si je foutais le camp avec ?

 

- Oh, avait dit l'émissaire avec un indéfinissable sourire, vous ne le ferez pas. Vous seriez vite rattrapé.

 

- Par vous ? dit Pelle-Noire avec ironie.

 

- Non, dit Thézan : par vos amis.

 

- Et comment le sauraient-ils ?

 

- Mais par le patron de cette bicoque, qui est certainement en train de nous écouter discrètement, derrière cette cloison...

 

- C'est juste, dit Pelle-Noire en riant. Mais vous comprenez que je ne peux prendre de décision moi-même. J'en parlerai. Rendez-vous ici après-demain soir.

 

Et maintenait il y était, la bourse gonflant sa poche. Une sueur d’appréhension couvrait son front. Parfois, il se disait qu'il allait être vivement félicité pour avoir levé un si gros lièvre ; à d'autres moments, il se demandait si ce n’était pas sa vie qu'il jouait pour détenir un tel secret. Dans certains cas, mieux vaut ne pas en savoir trop. Mais alors, comment monter dans la hiérarchie de la bande ? Ce n'est pas en crochetant des serrures qu'il prendrait la place de Girodot. Justement, le moment paraissait bien choisi, avec cette baisse de popularité que venait d'enregistrer le Beau François. Pelle-Noire reprit confiance : les brigands discutaient entre eux bien poliment, du renchérissement des denrées, qui causait la ruine du pauvre monde, et du mauvais temps qui n'en finissait pas, une vraie misère. On parlait aussi beaucoup du manque à gagner en mauvaise saison, en évitant les sujets et jusqu’aux mots ayant trait à la mort subite. Peu de rentiers du Marais auraient eu une conversation plus urbaine. Pendant ce temps, Fleur d'Epine apprenait par cœur les feuillets du greffier, avant de les jeter au feu. Des femmes dressaient la table au milieu de la salle, avec rapidité, apportant les bouteilles d'Anjou et de champagne, la salade à l'ail, disposant des oies et des canards rôtis dans une magnifique vaisselle plate qui provenait du pillage d'un château des environs de l'Isle-Adam. Comme on manquait de dessert, on envoya des gamins chercher des tartes à la cannelle chez un traiteur de la rue des Carmes, qui n'avait rien à refuser aux grinches.

 

Il y avait dans ces souterrains la fine fleur de plusieurs bagnes, venus de Brest, de Toulon ou de la Rochelle, et leurs largues : de soi-disant repasseuses de fin, des blanchisseuses de bogues et tout le gratin de l'entôlage. Dieu merci, pensait Pelle-Noire, on n'en était plus à se cacher dans les carrières désaffectées de Montmartre, comme des voleurs forains. Depuis Juin-Juillet, on avait les moyens de s'étaler en plein jour. Et d'abord, on avait pu rentrer à Paris au grand complet : la campagne est si triste, en toute saison ! Il n'arrête pas d'y pleuvoir ; et puis personne n'affectionne outre mesure le lieu de son travail. Tandis qu'ici, au moins, on avait les tréteaux du boulevard du Temple, la Comédie tous les soirs, l'Opéra, les Comédiens de Bois, la Parade... Les anciennes houris et les vestales des guinches, montées en grade, se carraient dans du linge blanc et ne se chaussaient plus la jambe que de soie, comme les duchesses. Elles regrettaient leur jeunesse perdue à faire des démolisseurs, des porteurs d'eau, voire des Auvergnats : maintenant qu'elles avaient les moyens, la jeunesse s'était tirée des pattes, et ce n'était pas la blonde de Valenciennes qui leur blanchirait la trogne, rouge du vin aigre d'Argenteuil ou pâlie par l'abus de la rogomme... Il faut savoir prendre le bon temps quand il passe, même si c'est minuit sonné. Et puis, elles avaient toujours la satisfaction de se venger sur les débutantes, des morveuses qui regimbaient et ne reconnaissaient pas toujours l'autorité de leurs aînées.

 

- Mes camarades, dit Fleur d'Epine pendant que ses lieutenants dévoraient leurs oies rôties, chacun avec sa largue debout derrière sa chaise pour remplir son verre, il y a une question qui se pose. Vous savez que les affaires marchent à plein. Le Grêlé vous l'a dit dans son dernier compte-rendu : les railles ne savent plus où foutre le blaze avec la panique générale ; les tribunaux sont devenus pleins d'indulgence pour nos peccadilles... C'est le règne de la Vertu et de la Fraternité ! Le nouvel ordre des choses, foutre, a du bon ! Maintenant, évidemment, tout bouillon a son os. Les faux-sauniers se sont flanqué brigands depuis qu'on a supprimé la gabelle: leur gagne-pain fout le camp, et à leur place, on chercherait aussi à se reclasser... Mais faudrait voir à ce qu'ils ne viennent pas esquinter la boutanche à papa. Non pas que je craigne que ces bougres-là nous broutent tout de suite la laine sur le dos, mais on va être obligés d'ouvrir l'œil, tu entends, papa Chenu ? D'autre part, les concurrents radinent de partout : d'Autriche, d'Italie, d'Espagne, on sera bientôt plus assez pour endiguer l'invasion. Camarades, vous laisserez-vous bouffer le foie par ces pouilleux ? Jamais !

 

Le déclanchement de la révolution avait été une formidable aubaine pour la bande à Fleur d'Epine : du fait du relâchement social, il y avait eu beaucoup plus d'ouvrage, payant. La Grande Peur, surtout, admirablement exploitée, avait bien rapporté, arrosés qu'on avait été pour flanquer la panique. Une fois c'était pour le duc d'Orléans, une autre pour l'Angleterre, une troisième pour l'Autriche, et finalement c'est toujours le même boulot, qui rapporte du 500, et jusqu'à du 1 000 %, Puis, le pays sens dessus dessous, c’avait été un vrai plaisir de le mettre en coupe réglée : pillages du château à la chaumière, vol et viol à tous les étages sociaux. Il s'agissait maintenant de ne pas se laisser piquer le fromage. Et, naturellement, ça n'allait pas toujours sans peine. D'autres que Fleur d'Epine avaient eu en même temps que lui les mêmes idées, ce qui avait occasionné de véritables batailles nocturnes pour éliminer les amateurs de tout poil qui prétendaient au gâteau sans avoir rien fait pour l'amarrer. Fleur d'Epine se sentait à un tournant de sa carrière : il fallait faire un choix politique, parce que les payants commençaient à renâcler, et espéraient toujours que le parti d'en face financerait des désordres qui lui rapporteraient à lui-même. Le choix lui répugnait considérablement, et c'était moins pour monologuer devant eux que pour leur demander un avis qu'il n'avait pas l'habitude de consulter qu'il avait réuni cette nuit-là ses compagnons dans la cave de la rue de Lanneau.

 

D'une part, il avait déjà reçu des offres très nettes des partis de gauche, des Jacobins, entre autres, mais Fleur d'Epine se méfiait des "Frères et Amis" avec lesquels il faudrait fatalement partager. Dans son idée, le partage était le début d’une liquidation : un œil, les deux yeux ; une dent, toute la gueule ; il ne connaissait que ça. Ça commence par vous passer la main dans le dos, et un beau jour ça y laisse un poignard. Connu.

 

Par ailleurs, il ne se faisait pas d'illusions sur la durée des biens terrestres, révolutions comprises : après, fatalement, les choses reviendraient comme avant et on aurait de nouveau du mal à gagner sa croûte. Il faut bien prévoir l'avenir. On ne peut pas passer sa vie à brûler les pieds des gens pour leur extorquer leur or : un beau jour, ils n'ont plus rien ; ni or, ni pieds....

 

Quant à l'argent, donc, il resterait toujours l'apanage des riches, le gibier naturel de Fleur d'Epine. Il ne tenait nullement à vivre dans une société communautaire où ses talents d'organisateur n'auraient pas eu de place. Il aimait l'ordre social à l'état naturel, avec ses petites imperfections.

 

- C'est pour ça que je dis : les gars, ménageons la faïence, et ne bouffons pas tout comme des malappris. C'est nous qu'on est les patrons, mais il faut rester en place : c'est ça qui est le plus difficile.

 

La péroraison terminée, un bourdonnement d'approbation s'éleva de l’assistance : le chef avait raison. Faire des économies pour les vieux jours et vivre confortablement de la bonne retraite étaient le but que se proposaient justement tous ces honnêtes travailleurs, qui n'avaient pas eu la chance d'entrer dans la société par la grande porte : il leur avait fallu y faire un trou. Ils avaient choisi, beaucoup par nécessité, certains par goût, un métier difficile, fatigant et dangereux, qui n'était pas rose tous les jours. Est-ce qu'à la dernière ferme des Ormes on n'avait pas été obligés de brûler puis de tuer le fermier ? La fille était devenue folle, et après elle, il avait fallu achever les quatre garçons de ferme au couteau. Tout ça pour six cent écus, en fin de compte. Bien sûr, c'était quelque chose, mais il avait fallu en donner cent à Jeannot l'Endormi, dont un des valets avait tranché la main quand il avait poussé le volet par où la bande était entrée. Jeannot était infirme, maintenant, invalide, et se faisait passer à Étampes pour un pauvre diable abimé par les contre-révolutionnaires. La municipalité lui avait fait décerner une couronne civique, mais ça ne lui rendait pas sa main. Il ne pouvait plus exercer, le fait est là. Et on dira ce qu'on voudra, tant qu'il n'y aura pas de sécurité sociale, les classes laborieuses ne seront pas à l'abri des injures de l'air.

 

 

 

- Remarquez, "Fleur de Rose, Fleur d'Epine, C'est un nom qui coûte cher", dit Pelle-Noire en riant pour faire sa cour au chef. "Car il coûte le double du triple de la valeur de cent écus" : ça en fait six cent tout net, et pour une fois la chanson est exacte.

 

- Oui, dit Fleur d'Epine : six cent écus, c'était le tarif à Poulailler, quand je suis devenu son gendre. Mais diable : Ce qui était bon à prendre il y a quelques années est devenu une misère, de nos jours. L'argent n'est plus ce qu'il était ; ça n'a pas de solidité, et de plus, les péquenots le camouflent. Si on avait des liquidités, je crois que le moment serait venu d'acheter de l'or. Mais, toujours comme l'oiseau sur la branche, on n'a pas les moyens. Aussi, je propose qu'on écoute ce que viendront jacter les envoyés des partis politiques. Si quelqu'un à quelque chose à teindre, qu'il étale sa marchandise.

 

Girodot se leva, et promena ses yeux froids sur l'assemblée. C'était un homme avare de paroles, cruel et dévoré d'ambition. Il se demandait s'il allait dire sa véritable opinion ou biaiser. Mais la mort de son protégé l'obsédait : Fleur d'Epine n'était pas encore manchot. Et lui n'avait pas encore assez d'appuis dans la bande. Il décida de dire la vérité.

 

- Pour ce qui est de moi, commença-t-il lentement, en pesant ses mots, je crois qu'il faut aller dans le sens de l'histoire. Les Français se sont révoltés, et on aura raison de les fourrer de plus en plus dans le pétrin. Maintenant...

 

- Vas-y, cause toujours.

 

- Je ne cacherai pas que j'ai été personnellement touché, hier au soir, par une envoyée des Frères et Amis.

 

- Une gonzesse ! dit Pelle-Noire avec mépris.

 

C'est bien là où le bât blessait Girodot. Une gonzesse, c'était exact ; une certaine Théroigne de Méricourt, d'ailleurs devenue sa maîtresse dans la soirée : il ne cacha pas ce détail non plus. Cette bonne manière lui avait coûté : elle était hystérique. II s'excusa en disant que le métier avait des exigences, et on le plaignit ; mais il lut la réprobation dans les yeux de ses compagnons et le peu de cas qu'ils faisaient déjà de la  Méricourt : on n'avait pas l'habitude de prendre l'avis des femmes. Cependant, ce qu'il taisait, c'est que cette Théroigne lui avait fait miroiter, pour lui-même, la place de chef de bande : on enfouraillerait Fleur d'Epine sur quelque manigance, et le tour serait joué. Le savoir-faire expéditif du Beau François réglerait le sort des récalcitrants.

 

- Elle m'a proposé de rééditer le coup de la Grande Peur, comme l'an passé, dit Beau François. Ce n'est pas neuf, mais ça paie à tous les coups : le peuple en redemande et on a la galerie pour nous. Incendier les moissons et faire courir le bruit que le roi fera tirer les troupes étrangères sur le peuple, c'est toujours assuré d'un franc succès. Elle m'a dit aussi qu'il vaudrait mieux en rajouter : on ne peut pas se permettre, au point où on en est, de se faire dépasser par la gauche. C'est nous ou quelqu'un d'autre, qu'elle a dit ; les chalands ne manquent pas.

 

- Des menaces... Ce n'est pas une monnaie d'échange, dit Fleur d'Epine. Qu'est-ce qu'elle propose ?

 

- Des rentes viagères sur les biens ecclésiastiques, quand ils seront nationalisés.

 

- Du papier, encore du papier... Et pour le quibus ? (10).

 

- Paraît que pour le moment y a pas beaucoup de numéraire ; on peut faire que des promesses.

 

- En tout cas c'est une offre, dit Fleur d'Epine. Je te remercie de ta franchise. A toi, Chenu.

 

Chenu était un gros homme madré, toujours déguisé en maquignon, dont il avait la tournure matoise. Debout, il se dandinait d'un pied sur l'autre.

 

- C'est pas qu'il y ait pas du bon dans ce qu'a dit Beau François, dit-il finalement, mais moi, je serais plutôt pour attendre et voir venir. D'abord le roi est prisonnier aux Tuileries, maintenant, et les michets croiront plus si facilement que de sa cage il peut faire tirer les troupes. Il faudrait trouver quelque chose de plus fin. Puis l’incendie des moissons, je vous le dis carrément, c'est pas populaire. J'écoutais ce que disaient les glaiseux à la foire d'Etampes : c'est la famine qui se prépare, les gars, comme en 88. Faudrait voir qu'à force de les pressurer ces gens-là s'organisent pas en bande comme nous. Manigancer Le bordel ça marche une fois, mais à la seconde ça risque de vous retomber sur la gueule... C'est le manque d'imagination qui perd les plus grands génies.

 

- Qu'est-ce que tu ferais, alors ?

 

- Je sais pas... je laisse ça à des plus calés. Je dis ce que j'entends, voilà tout.

 

- Bon, tu peux te rassoir. Cœur de Rose ?

 

Cœur de Rose se leva. Chef des tortureurs, c'était un jeune homme impeccablement mis, l'air tranquille d'un avocat de province qui cherche une affaire, mais d'une affreuse cruauté. On ne se servait de lui que dans la phase ultime d'un chauffage, et quand il n'y avait plus moyen de faire autrement.

 

- Moi, dit-il d'une voix douce, j'aime pas les pauvres.

 

Ce qui souleva les rires.

 

- J'aime les riches bien gras... Et je voudrais pas que la race s'en perde... Mon père disait toujours ; "Les biaux jours de Mandrin reviendront, Marcel ; ils reviendront les biaux jours... mais faudra pas abuser pour qu'ils durent !" Pauvre homme ! Il est mort les quatre membres retournés, devant 10 000 personnes. Il me disait aussi : "Petit, faut te garder une poire pour la soif. Plume la poule avec précaution, parce que si tu la tues, tu auras plus jamais d'œufs." C'est vrai, ça. Et moi, j'ai le respect paternel et l'amour filial. Je dis que la bande, c'est une maison centenaire et un capital qu'ont su épargner nos vieux : c'est pas à nous à l'écorner dans des placements hasardeux.

 

- On est conservateur, dans ta famille, dit Beau François.

 

- Justement. Moi je dis que les richards, c'est notre patrimoine naturel, et on commence à leur foutre la trouille : ça passe la frontière à tire-larigot. On sera bien avancés, quand ils seront tous allés se faire plumer en Prusse.

 

- Bon, dit Fleur d'Epine. Voilà un résumé des opinions. Du solide, maintenant.

 

Alors Pelle-Noire sentit que son moment était venu. Il leva la main en regardant le chef, du bout de la table où il était assis, devant son pilon d'oie auquel il n'avait pas touché. Fleur d'Epine inclina la tête, tout le monde se tut, et Pelle-Noire se leva.

 

 

 

Il raconta tout, avec fougue : comment ce Thézan lui avait fait une offre inespérée ; il parla des Suisses et des Allemands qui étaient en marche des diverses garnisons de province pour submerger Paris, dit qu'il y avait intérêt à être plutôt du côté du manche, et Fleur d'Epine souriait du flot d'éloquence naïve du petit serrurier du faubourg Antoine. Ce Thézan, si le plan de contre-révolution réussissait, avait mandat pour leur promettre à tous des places honorables dans les emplois dont ils n'occupaient que l'envers : la vraie gabelle pour les faux-sauniers, le contrôle des importations pour les contrebandiers, les offices de gendarmerie pour les tortionnaires, de hauts grades dans l'armée pour les spécialistes des coups de main. Ces propositions n'étonnaient pas les pègres. On en voyait tant, depuis un an ! Militaires prêchant l'insurrection, curés réclamant la légitimation de leur concubinage, grandes dames désireuses de jouer les vachères : il était bien normal que dans cette foire, le pouvoir réel aille aux voleurs, seule force organisée dans la cohue ! Le fait que les puissances en difficulté fassent appel à ses services ne montait d'ailleurs pas à la tête de Fleur d'Epine. On en avait vu bien d'autres dans le temps, partis comme lui de la mistoufle, qui étaient parvenus au rang de général et qui y avaient fait aussi bonne figure que les sempiternels freluquets qui avaient toujours la chance de bien naître. Mandrin lui-même, s'il avait été plus avisé, n'aurait-il pas du demander, dans ses entrevues secrètes avec le Régent, la place de lieutenant-général de police ? Il l'aurait aussi bien occupée qu'un autre, connaissant les dessous des affaires des grinches. Car on a beau dire, l'assassinat et la filouterie ne sont pas des métiers d'avenir ; il y a un moment délicat où il faut savoir se ranger du côté du manche, ne fut-ce que pour se donner un air. Rien d'impossible, ni même d'improbable, dans ce qu'on lui proposait par l'intermédiaire de Pelle-Noire. Mais Fleur d'Epine se méfiait.

 

- Qu’est-ce qu'on t'a donné pour jaspiner ?

 

- Ca, dit Pelle-Noire en jetant sur la table les 3 000 écus de Thézan. Et c'est juste pour vous en causer. Le reste suivra en temps voulu, si on se décide pour le chemin de la Vertu.

 

 

 

Le tas d'or, soigneusement compté par le Grêlé, fit grosse impression. Plus que les paroles de Pelle-Noire, c'étaient là, palpables, les preuves d'une bonne foi manifeste.

 

- Le compte y est, dit l'ex-avocat en se redressant et remettant d’aplomb sa perruque que l'opération avait fait glisser. C'est du nanan !

 

- Tous vrais, alors, pas de monnaie de singe ? demanda Fleur d'Epine.

 

- Penses-tu ! Pas un de faux. Regarde le coin, c'est un A : la Monnaie de Paris. Ca sort tout droit du quai Conti. Ces pièces n'ont jamais servi.

 

- Mais alors... dit Fleur d'Epine ébranlé et n'osant en croire sa joie, si c'était vrai ?

 

- C'est un émissaire d'un prince en personne qui m'a parlé, dit Pelle-Noire en se redressant. Evidemment, ça ne vaut pas les rentes de la Méricourt sur des terres qui ne sont pas encore vendues... Oui, citoyens ! Ne put-il s'empêcher d'ajouter. Les jacobins, qu'est-ce qu'ils vous promettent ? L'impunité et les certificats de civisme : tout ce qu'on est capables de faire nous-mêmes dans notre imprimerie clandestine. Des arguments pour boulangers à la retraite !

 

Fleur d'Epine le rappela à l'ordre, mais la tablée riait doucement à l'éloquence du gamin. Ah, c'était un marrant, celui-là ! Et puis, on n'était pas mécontent de voir appliquer en douce des coups de genoux au Beau François, qui déplaçait beaucoup trop d'air, ces temps derniers.

 

- Tu m'amèneras ton bougre demain, au Gros-Orme, à la noye, dit Fleur d'Epine.

 

- Bien patron.

 

- Tout le monde est d'accord pour bosser avec ce gonze ? Pas d'abstention ? C'est un gros coup, faut réfléchir, dit Fleur d'Epine.

 

Il leur donna un quart d'heure pour se faire une idée, puis on vota à main levée. Toutes les mains se levèrent, sauf celles de beau François.

 

- Alors accepté, dit Fleur d'Epine. Ça marche pour demain.

 

Pelle-Noire jeta un coup d'œil triomphant à Girodot : il l'avait enfoncé.

 

 

 

 

 

 

 

« JEUNES FILLETTES, PROFITEZ DU TEMPS »

 

 

 

Pendant qu'Olympe chantait le célèbre aria : J'ai perdu mon Eurydice, Bance admirait Cécile de Xivry. Il la voyait de profil, très droite, le nez court et le menton aigu : l'air arrogant, pensa-t-il, mais si touchant chez un être jeune. Se sachant regardée, elle eut un regard lointain, intéressé par la mélodie. Elle savait que ce qui donnait à Bance cette expression concentrée, c'est l'envie qu'il avait d'elle, et elle trouvait cela intéressant. Les sentiments que le graveur pouvait éprouver à son égard étaient autant d'hommages. Mais il fallait bien qu'elle se l'avoue : elle ne l'aimait pas. Il était flatteur d'être admirée sans condition : elle se sentait une importance à laquelle ne l’avaient pas habituée les moqueries de ses frères ou l'indulgence de sa mère. Ce vieux singe de Sélincourt lui-même la regardait de plus près depuis qu'elle avait amené Bance au salon : elle constatait avec satisfaction que le fait d'avoir attiré l'attention totale d'un seul lui valait l'attention soutenue de tous. C’était extrêmement agréable.

 

Le jeune homme était d'ailleurs intimidé par le faste du salon du quai : l'immense plafond gris comme perdu dans le soir, la harpe dorée qui brillait sur le fond obscur des meubles, la flamme vacillant au vent des fenêtres le faisaient pénétrer dans un autre univers. Olympe avait la main gauche sur le cœur, et elle chantait d'une voix de gorge, douce, posée, sans ampleur, les plaintes d'Orphée : "Rien n'égale ma douleur". Bance se reconnaissait dans la musique de Gluck.

 

 

 

Depuis qu'il avait fait connaissance de Cécile et d'Albane Breadalbane, sur les ruines de la Bastille, il n'avait pas passé de semaine, cet hiver-là, sans les voir deux ou trois fois. Sous prétexte de faire visiter Paris à l'Ecossaise et à la Créole il les avait promenées du Jardin du Roi à la place Louis XV, des hauteurs de la Courtille à l'Allée des Veuves, ne négligeant pas une curiosité, et miss Breadalbane prenait des notes sur tout.

 

Dans sa naïveté, le jeune homme, pour se faire plus beau, venait les chercher à l’hôtel du quai en uniforme de garde national de son quartier : un habit bleu à plastron blanc, avec la veste, les bas blancs. On ne reconnaissait plus l’artiste débraillé. Ceux qui ne le reconnaissaient plus, non plus, c’étaient les clients de la boutique paternelle : Bance s’était trompé deux fois en cherchant pour un amateur les 52 gravures de Stradanus sur la chasse, et Palloy avait eu à se plaindre d’une « Marche des Femmes du Peuple Parisien allant chercher à Versailles la Royauté Régénérée », dont le travail était visiblement bâclé. Le graveur, amoureux, passait tout son temps libre au quai Malaquais.

Les marchands d’estampes en prenaient leur parti : ils avaient d’ailleurs d’autres soucis familiaux ; le scandale causé à la réunion du Plessis par le mariage forcé d’Anne-Marie Dupont-Prudence avec son berger, avait retardé celui de lady Keldéguen et du fils aîné du notaire. On ne pouvait décemment, avait déclaré le digne tabellion, marier en même temps une Fille Coupable et un Fils Respectueux ; et il prononçait ces mots en les enflant de majuscules, comme s’il eut épelé au Salon les titres de médiocres toiles de Greuze.

Lady Keldéguen avait assez mal pris la chose ; mais comme c’était une jeune personne fort dissimulée, elle s’était contentée de mordre deux ou trois fois sa lèvre inférieure. La mimique avait été perdue pour tout le monde : son fiancé l’adorait, et sa future belle-famille ne jurait que par elle. Elle justifiait de moins en moins son surnom « Quelle Dégaine », car depuis qu’elle était en instance de matrimoniat, la jeune fille, devenue coquette, s’attifait extrêmement : le jeune Dupont-Prudence avait appris le chemin des bonnes maisons : le Petit-Dunkerque, au coin de la rue Dauphine (pour les bijoux), et Mme Rosalie Bertin, la propre modiste des princesses, pour les chapeaux. Avec l’air de ne jamais rien demander, miss Keldéguen était fort dispendieuse.

Depuis ses fiançailles, elle acquérait une dignité qui s’ajoutait au sérieux qu’on lui avait connu jusque-là, et dans la boutique du marchand d’estampes, elle tenait le comptoir avec la grâce juvénile de la déesse du commerce en taille-douce et pointe sèche : les deux pôles de son caractère, prétendait son frère le graveur.

 

Au début de l'an 90, qui fut très doux, Cécile et Albane désirèrent visiter l'atelier de la Cerisaie : elles voulaient apprendre à dessiner. Bance les y mena, mais une fois là, les jeunes filles découvrirent une grosse corde qui pendait d'une poutre, où l'on accrochait les épreuves à sécher ; elles voulurent en faire une escarpolette.

- Venez nous balancer, mon cher Louis ! criait Albane Breadalbane qui appelait drôlement les gens par leur prénom.

Et toute l’après-midi ils s'étaient balancés, faisant craquer les vieux étais de l'atelier de gravure en riant comme des fous. La concierge qui du pas de sa loge avait vu passer le jeune homme et les élégantes jeunes femmes, en avait conclu avec perspicacité et vraisemblance à une partie triangulaire : aussi, l'œil collé à la serrure était-elle déçue dans ses espérances. Et pourtant, en fermant les yeux, les grincements du bois, qui ressemblaient à s'y méprendre à ceux d'un sommier, permettaient toutes les suppositions.

 

Au bout d'un mois, Bance était devenu indispensable au salon de Mme de Xivry pour y amuser les jeunes filles. Comme il leur avait déjà fait visiter Paris, il fallait inventer des parties de campagne de plus en plus lointaines. D'ailleurs, si Albane Breadalbane admirait tout, de confiance, copiant sans relâche sur son calepin, Cécile faisait la moue. Un jour qu'ils se promenaient à la pointe de l'Ile Saint-Louis et tournaient le dos à la Maison du Centaure, sous les saules pleureurs qui ombragent le quai, elle lui avait dit, comme il décrivait avec lyrisme le paysage parisien émergeant de la brume :

- Non, voyez-vous, je ne trouve pas cela si joli. C'est triste, ce fleuve sombre... Je préfère les maisons blanches de Léogane, le long de la mer, sous le soleil... C'est neuf...

Piqué par ce crime de lèse-parisianisme, Bance avait décidé de les amener dans un endroit étrange, où il s'était rendu une fois déjà, sans oser en escalader les murs, avec les graveurs de son atelier : la Chapelle des Veuves, à Villeneuve-Saint-Georges.

A l'angle que forme l'Yerres et la Seine, est une propriété circonscrite par la route Paris-Melun, et le sentier de halage des péniches qui remontent vers Paris.

A l'époque où nous parlons, cette propriété, aux murs d'enceinte couverts de lierre, était abandonnée.

C’était un ancien manoir à tourelles octogones, bâti sous Charles IX pour un connétable écossais dont on avait oublié le nom, mais pas le surnom : les courtisans volontiers facétieux du temps des Valois avaient surnommé "La Chapelle des Veuves" ce vieil homme grave qui avait la garde de la Reine Blanche : Marie Stuart, veuve de François II, avant son retour en Ecosse.

Or on sait que tout ce qui toucha, de près ou de loin, à cette reine malheureuse, comme Marie-Antoinette, fut maudit.

La Chapelle des Veuves, dont le nom désigna aussi bien le propriétaire que le manoir, n'échappa pas à la règle.

A plusieurs reprises, et notamment sous Louis XV, des financiers rachetèrent le terrain proche, et bâtirent aux alentours, dans ce coin charmant de la Seine majestueuse et de l'Yerres sommeilleuse des vide-bouteilles et des maisons de rendez-vous fort achalandées. On dit même que Marigny, le frère de la Pompadour, n'était pas le dernier à s'y rendre, du château d'Etiolles tout proche. Non plus que plus tard les beaux-frères, vrais ou supposés, de la du Barry.

Seule, dans cette élégante et voluptueuse agglomération, la Chapelle des Veuves faisait une enclave délabrée, sombre, sinistre et mystérieuse, dont les étrangetés alimentaient, en fin de partie fine, les conversations des demi-castors et de leurs entreteneurs.

On disait qu'il s'y passait nocturnement des choses insolites, et que bien qu'il n'existât pas un seul jardinier dans ce parc à l’abandon, les allées en étaient toujours soigneusement ratissées. A l'automne, nulle feuille morte ne souillait le jardin, pourtant lugubre sous la lumière jaune des jours de brouillard.

Une fois, Mme du Barry, qui s'était aventurée là de nuit avec M. le duc de Brissac pour tirer au clair ce qu'elle qualifiait de racontars de domestiques, était revenue toute blanche, n'avait pas terminé la soirée et avait filé à Luciennes. Elle n'était jamais, malgré les supplications de ses hôtes, revenue à Villeneuve Saint-Georges.

Depuis, peu de gens parmi les viveurs des pavillons galants se rendaient, même au grand jour, à la Chapelle des Veuves.

Il y traînait comme un relent de meurtres et d'affaires anciennes, mal expliquées.

L'inondation qui, chaque vingt ans, amène la Seine dans ces lieux, envahit le chemin de halage, couvre le parc et gagne jusqu'à la route, écartait les amateurs de propriétés riveraines : sans ce désastre toujours à craindre, le prix du terrain de la Chapelle des Veuves eut valu des millions. Mais l'inondation, et la mauvaise réputation du lieu hanté contenaient toujours les architectes qui, comme on sait, ne sont pourtant pas gens à s'épouvanter pour si peu, et logent volontiers leurs contemporains dans des clapiers dont eux-mêmes se gardent de faire usage.

Les lotisseurs entreprenants n'eussent pas hésité à jeter bas le petit château de cartes élevé comme maison de campagne par le connétable oublié : mais le plus curieux, c'est que depuis deux-cent ans, malgré la proximité de Paris et le prix des terrains, les héritiers de ce bout de lande à sorcière transplanté en France, restaient inconnus...

Et malgré la prescription déjà longue qui eut du faire revenir le domaine à la couronne, personne ne se présentait pour l’acquérir...

Les notaires, de Boissy-Saint-Léger à Châtenay-Malabry, ignoraient complètement à qui appartenait cette ruine de guingois, au milieu de ces arbres pourrissants.

C'est là que Bance avait décidé d'amener Olympe, Albane Breadalbane et Cécile de Xivry: puisqu'elles voulaient de l’étrangeté, elles ne pourraient trouver mieux dans ces environs si charmants de Paris. Antoine de Sélincourt s’était joint à eux.

 

Albane Breadalbane, qui avait un penchant pour Jeunet, le sombre poète des "Lois de l'Univers", et le savait amoureux de son égérie, Mme d'Iroise, interrogeait habilement Cécile sur cette habituée du salon de sa mère.

- Mme d'Iroise est la fille d'un traitant de la rue Saint-Guillaume, M. Bleuet, dont le père a fait fortune dans les bons du Mississipi, au moment de l'affaire de Law. On a laissé passer une génération pour décrasser les Bleuet, et on a marié la petite-fille de l'agioteur à un gentilhomme de la chambre du Roi : M. d'Iroise. Celui-là est d’une famille ruinée qui pensait redorer son blason grâce à la fortune "bleuâtre"... mais ils ont tous été trompés dans leurs espérances matrimoniales : une fois la dot payée (et mangée) par M. d'Iroise, le papa banquier de la rue Saint-Guillaume n'a plus voulu avancer un sou. Et la petite demoiselle Bleuet a payé bien cher l'honneur d'être marquise à dix-neuf ans et présentée à la cour. Les avanies quotidiennes de sa famille l'ont dégoûtée du métier. Ses belles-sœurs, Morgane et Philiberte, qu'elle appelle Morgue et Pimbêche et qui ne se marieront pas faute de dot, faisaient tous les jours des allusions au milieu de la basoche d'où sortent les Bleuet. Elles affectaient de ne parler en présence de leur belle-sœur que d'actes notariés, de papier timbré, ventes, lods et sous-seings (privés), finalement, elle refusa de revenir chez elle, l'hôtel d'Iroise étant tous les jours le théâtre de scènes montées par sa belle-mère, qui ne lui pardonnait pas "d'avoir épousé son fils".

- Et depuis ? demanda Albane, curieuse de la destinée de sa rivale.

- Depuis, elle est devenue l'amie de M. d'Aumony, autre gentilhomme de la chambre, veuf, qui a trois enfants de l'âge de Jacqueline [d’Iroise] et qui donc pourrait être son père.

- On voit bien que c'est une fille à vieux, dit Albane.

- Peut-être... Révoltée par son mariage, Mme d'Iroise est devenue démocrate, amie de Lafayette, Mirabeau et consorts. Elle entraine M. d'Aumony dans ses théories réformatrices. Jeunet est amoureux d'elle mais quoique démocrate en théorie, elle est bien trop orgueilleuse pour s'en courroucer, dit malignement Cécile.

- Cependant ! s'exclama Albane avec ardeur. Il est très bien !

- Vous trouvez ? Passe encore qu'il lui dédicace des épitres ridicules en l'appelant "Libertas" et qu'il la tutoie en alexandrins, mais franchement, c'est un grotesque...

Bance riait franchement, et Antoine de Sélincourt, qui conduisait la calèche dans les rues de Villeneuve, faillit la faire verser.

- C'est une sorte de cuistre envieux, dit Cécile déchaînée : vous n'avez jamais remarqué son teint jaune ? On dirait qu'il est nourri de citron... Puis il vit toujours dans les jupes de sa maman, c'est

étrange pour un révolutionnaire, ne trouvez-vous pas ? Comme il n'a ni grâce, ni souplesse, il veut créer un univers raide et disgracieux comme lui. Pour le moment il n'est que ridicule, mais je le crois destiné à devenir dangereux.

Bance était étonné de l'énumération sèche et comme géométrique que la jeune fille qu'il aimait faisait des gens de leur connaissance. Il ne s'apercevait pas que lui-même parlait sur ce ton, propre à cet âge tendre, et qui n'est qu'un voile de pudeur sur des sentiments inavoués. Chez beaucoup de contemporains, d'ailleurs, la sensibilité ne se développe qu'après trente ans, et va ensuite en se bonifiant. D'autre part, on ne saurait trop mal augurer d'un jeune homme qui saurait parler aux filles : de fil en aiguille, on voit chaque jour où cela les mène.

 

Cependant, on était arrivé devant le domaine. A peine la calèche pleine à ras bords fut-elle arrêtée devant la grille rouillée, et qu'Albane Breadalbane vit de l'autre côté du mur croulant du petit parc apparaître la façade noire de la Chapelle des Veuves, qu'elle ressentit comme un choc.

C'était une sorte de malaise indéfinissable comme il nous en prend devant des choses très anciennes, qui nous montrent que le passé est toujours présent, vivant et terrible, parmi nous.

La jeune femme, pourtant si folâtre et décidée, resta songeuse devant ce fantôme de demeure, essayant de discerner dans les sentiments confus qui l'agitaient la part de mystère banal que recèle un lieu abandonné.

Mais ce pittoresque courant était surmonté par une impression oppressante de "déjà vu". Elle était bien certaine, pourtant, depuis qu'elle était en France, de n'avoir jamais mis les pieds là.

Il avait fallu cette circonstance fortuite d'une promenade à la campagne décidée par ce graveur qu'elle ne connaissait que comme un amuseur et un joyeux drille.

Il ne pouvait y avoir de rapport entre lui et ce retour du passé inconnu qui la frappait.

Même, elle ne pouvait se référer à ses rêves comme à un point de repère : elle n'avait jamais rêvé de cet endroit.

Pourtant, elle le reconnaissait, indéniablement.

Il lui semblait se trouver devant ces débris comme devant un morceau de lande d'Ecosse transplantée en terre d'Ile-de- France.

- Il me semble être déjà venue ici, murmura-t-elle en frissonnant.

Mais tous se récrièrent.

- Vous plaisantez ! On l'aurait su. A moins, ma chère Albane, que vous ne fassiez des escapades à notre insu, ce qui ne serait pas beau.

- Je vous assure que si.

Après avoir attaché le cheval à la grille, ils pénétrèrent avec curiosité dans le jardin, bien entretenu, néanmoins, mais ils ne se décidaient pas à entrer dans le bâtiment, qu'on voyait dans les ombrages, au bout d'une sorte de verrière.

- Ce n'est pourtant pas grand-chose, dit Antoine de Sélincourt, moi, je vais vous montrer comme on fait.

- Et ayant parcouru les allées, il pénétra hardiment dans le château en ruines.

Alors, tous eurent le courage de l'y suivre.

L'intérieur était sombre, et leurs yeux venus du dehors mirent un moment à s'habituer à la demi-obscurité qui régnait dans cette sorte de caveau.

- Au-delà de ce couloir, il y a une chambre noire avec une cheminée de pierre, s'entendit dire Albane Breadalbane.

Sa voix résonnait curieusement sous la voûte humide.

- Quelle idée ! dit Antoine de Sélincourt en ouvrant une porte.

Dans le noir, par le jour qui filtrait des fenêtres, il distinguait en effet une cheminée avec des montants et un entablement de pierre, fort haute.

- Vous aviez raison, Albane. Du diable si je me serais attendu à ça.

- Ah, n'invoquez pas le diable ici ! dit Cécile, pourtant peu impressionnable, mais sur laquelle agissait le parfum capiteux de la terreur.

Et la disposition des lieux correspondait trait pour trait à ce qu'en disait au fur et à mesure l'Ecossaise :            elle reconnaissait, sans les avoir jamais visités, les aitres (11) et le site de la Chapelle.

- Au premier, il y a une chambre garnie de cuir de Cordoue, et une autre peinte en rouge sang-de-bœuf.

Comme Antoine de Sélincourt allait ouvrir les fenêtres, une ombre passa dans la pièce abandonnée, qui sentait le champignon et la moisissure.

- Attention ! cria Cécile.

- Que vous êtes nerveuse ! Ce n'est rien, dit Antoine, en poussant vivement les volets.

 

- Je vous dis, dit Albane Breadalbane d'un ton étrange, qu'il s'est passé ici des choses terribles... Cela me revient peu à peu, dit-elle comme chassant un nuage sur son front. Il m'est déjà arrivé une chose bizarre l'autre jour en visitant l'église Saint-Germain avec Cécile et M. Bance : vous en souvenez-vous ? Nous cherchions la tombe de Descartes, et nous allions quitter les sombres chapelles qui sont derrière le grand chœur, quand je me suis approchée avec curiosité d'un gisant de marbre : un vieil homme en armure qui avait l'air de songer sur un livre. Or, en lisant l'épitaphe latine, je m'aperçus qu'il s'agissait du tombeau de Guillaume Douglas ! Un de mes ancêtres qui fut chef de la garde écossaise d'Henri IV ! Et dans le mur au-dessus était scellée une plaque de pierre noire, un blason facilement reconnaissable : il y avait un dobbie, l'emblème de ma famille ; un dobbie est un fantôme, et c'est l'insigne funèbre de mon clan, qui compta une des sorcières que Macbeth et Banquo rencontrèrent sur la lande... Et j'y pense ! Banquo est si près de Bance ! C'est presque le même nom ! Le tombeau était là, et la pierre des Breadalbane m'y attendait depuis toujours !

Elle poussa un cri en posant sa main sur sa bouche : à ce moment, le rayon de soleil pâle qui jouait sur la Seine, dont on voyait l'immense étendue plate par la fenêtre ouverte caressa une plaque sculptée au fond de la cheminée, une plaque mangée de rouille : dans les trescheurs du blason d'Ecosse, flanqué des licornes héraldiques et de la devise : "In aeternum, 1575”, le lion rouge des Stuart était remplacé par une forme vague : le dobbie des Breadalbane !

Sur le mur face à la cheminée était accroché un miroir.

Pas un de ces charmants miroirs en long surmontés d'un trumeau où un berger renverse une bergère dans un champ de fleurettes, et qui n'ont jamais réfléchi que les ébats de dames et de leurs amoureux : non, mais un de ces méchants petits miroirs godronnés d'ébène comme on en sculptait sous le règne de Catherine de Médicis.

C'était étrange de penser que ce miroir était là depuis si longtemps dans ce lieu de destruction, suspendu à une grosse fiche rouillée par sa cordelière déteinte, qu'on devinait avoir été jaune comme la richesse et noire comme la mort.

Que personne n'eut pensé à le voler dans cette maison déserte tenait du prodige.

Mais personne n'en fit la remarque.

L'ébène était verdi, et pareillement le tain, qui avait réfléchi tant d'existences mortes.

Olympe, qui s'en était approchée la première, se recula brusquement, comme piquée par un scorpion des ruines.

Albane Breadalbane, qui voulait s'y mirer, comme pour atténuer le choc de la révélation qu'elle venait de recevoir, s'en recula à son tour avec horreur.

Et quand Cécile s'en approcha nonchalamment, elle fuit de la pièce, comme effrayée par ce qu'elle avait vu.

Antoine de Sélincourt se passa la main sur le front après avoir regardé dans le miroir, et demeura songeur.

Or il arriva un fait étrange, comme il en arrive souvent dans les révélations ; personne ne dit un mot de ce qu'il avait vu.

Ils se retrouvèrent tous, muets, dans le parc, où jouait le soleil de Mars.

Un vieux jardinier s'y tenait, l'air sévère, une faux à la main.

- Nous ne savions pas que le château était habité, dit Bance pour s'excuser.

Le jardinier ne répondit pas.

- Quelle drôle de maison ! dit Antoine de Sélincourt.

Mais personne ne parla de la cheminée, ni du miroir. Nul ne dit non plus ce qu'il y avait distingué - pour lui seul.

Le jardinier restait silencieux, gênant.

- Il ne doit pas venir grand monde ici, dit Albane Breadalbane.

Le faucheur hocha la tête.

- Les gens qui y viennent, articula-t-il enfin d’une voix faible et comme rouillée par l’eau de Seine, savent pourquoi ils y sont venus.

Et tournant les talons, il disparut au détour de l’allée.

 

Le retour sur Paris fut silencieux. Il semblait que l'impression de la Chapelle des Veuves ne dut pas quitter l'esprit de ses visiteurs. Pourtant, plus ils se rapprochaient de la ville, plus les excursionnistes reprenaient leur gaîté, comme si la proximité de tant de lieux vivants, habités, chassait la mauvaise impression produite par la promenade interdite.

- Voyez le soleil comme il est rouge ! dit Antoine de Sélincourt comme la calèche s'engageait sur le pont Neuf : c’est signe de pluie ou de vent.


"SAUTE. MARQUIS !"

 

 

 

Depuis qu'il avait quitté les gardes-du-corps, Thézan avait rapporté ses affaires quai Malaquais. Profitant de son absence, Olympe déplia la redingote cannelle qu'il mettait lorsqu'il venait la voir à Versailles. Une lettre pliée s'en échappa : elle l'ouvrit avec curiosité. L'ente, sans suscription ni date, commençait abruptement :

 

"Je m'adresse avec confiance en vous, mon cher chevalier, pour vous prier de me rendre un service important, et je crois assez à votre amitié pour être assurée que vous ne me refuserez pas. Je vous ai fait part de mes malheurs, vous y avez paru sensible, et m'avez donné en cette occasion les marques d'attachement les plus touchantes, ce qui a contribué à augmenter de beaucoup celui que j'avois pour vous. Je suis dans ce moment même plus malheureuse que quand vous m'avez vue l'été dernier, me trouvant dans la situation du monde la plus critique. Il me faut rendre au premier jour à Castres, parce que mes moyens ne me permettent pas de laisser mon fils Théodore plus longtemps au collège, et que cet enfant seroit exposé à être dans la rue, si je ne me trouvois à l'échéance de sa pension. Je suis donc forcée de partir, et pour surcroît de malheur, je suis obligée de mener avec moi une malheureuse enfant à qui j'ai donné le jour il y a un mois. On ne veut pas s'en charger ici dans mon absence et je ne puis souffrir que mon fils meure de faim. Tel seroit son sort si je l'abandonnois : et quoique je déteste son père dont le souvenir seul me révolte, son fils ne m'en est pas moins cher ; ce pauvre petit n'est pas la cause de mon infortune, et ses malheurs me le font chérir et augmentent ma tendresse pour lui.

 

Telle est la position affreuse où je me trouve aujourd'hui, d'être obligée de trimbaler mon malheureux enfant avec moi, et de révéler à ma sœur un secret qu'elle auroit toujours du ignorer, mais qu'il est inévitable qu'elle ne sache pas, puisque ce n'est que par elle que je puis avoir une nourrice. Cette nouvelle sera pour ma sœur et mes parents un coup de foudre ; elle gémira sur moi et sur mon enfant ; mais après viendront les reproches et les remontrances ; elle est dévote à l'excès, mais je ne puis éviter sa colère ; et quelque grande qu'elle soit contre moi, je dois la supporter avec patience, puisqu'il y va de la vie de mes enfants. Et que ne souffre pas une mère pour la conservation d’êtres qui la touchent d'aussi près ! Mais il est essentiel que ma sœur ignore de qui vient ma grossesse, car la dernière fois qu’elle vint à Paris, elle m'a fait des plaisanteries sur vous, voyant que j'avois le plus grand plaisir de me trouver avec vous ; si elle m'eut su grosse de deux mois, elle seroit furieuse contre moi de me supposer deux inclinations à la fois ; et bien loin de m'accueillir dans cette circonstance, elle me repousseroit avec indignation. Cher chevalier, il est des choses que le papier ne peut supporter, et d’ailleurs en vous les écrivant, ces détails vous fatigueroient par leur longueur! Je me réserve de vous conter le tout de vive voix ; mais je vous préviens que si ma sœur me forçoit dans les derniers retranchements à lui nommer le père de mon enfant (ce que j'éviterai toujours le plus que je pourrai), après lui avoir fait donner sa parole d'honneur qu'elle n'en parleroit jamais en rien à la personne, ni qu'elle ne lui témoigneroit pas le plus léger refroidissement, je lui dirois alors que vous en êtes la cause ; cela doit vous être égal, mon cher chevalier, vous n'en éprouverez jamais le moindre désagrément de vouloir consentir à ce que je désire ; vous tirerez d'une grande peine une mère éplorée qui ne sait où donner de la tête, et qui vous permet, si on vous faisoit la moindre plaisanterie à ce sujet de manière à vous déplaire, de produire les pièces justificatives telle qu'est cette lettre et le petit brouillon que je vous envoie. Par ce moyen vous n'êtes engagé en rien, si ce n'est de m'écrire des lettres plus tendres que toutes celles que vous m'avez écrites jusqu'à ce jour, de me tutoyer, en un mot, de jouer le père de mon enfant : je l'ai appelée Dorothée, car, comme son frère Théodore, ce sont vraiment des dons que le Ciel m'envoie, et je dois les accepter avec soumission comme tels... Ce petit stratagème ne fera tort à personne, et me procurera au contraire infiniment de tranquillité : pourquoi ne voudriez-vous pas vous y prêter, mon cher chevalier, et refuseriez-vous de rendre service à quelqu'un qui vous est autant dévoué que je le suis ? Je vous ai choisi, parce qu'il auroit été possible que j'eusse été la mère de votre fils. En pesant toutes ces raisons, vous vous ferez, je suis sûre, un plaisir de m'obliger : donnez-moi promptement de vos nouvelles, mon cher chevalier, et tirez-moi de l'inquiétude mortelle que me cause votre silence. Je suis sans cesse dans les transes d'ignorer votre situation dans d'aussi terribles événements ; vous savez l'amitié bien tendre que j'ai pour vous, et je voue laisse juger de l’état pénible où je suis ; vous m'aviez tant promis de m'écrire ! Pourquoi, si vous m'aimez, m'affliger autant ? Adieu, mon cher chevalier, écrivez-moi au plus vite pour ma tranquillité. Je vous embrasse de tout mon cœur, et c'est comme je vous aime.

 

Comme le modèle de lettre que vous trouverez ci-inclus est pour vous prier de me l'écrire, désormais il faudra que toutes vos lettres soient d'un style semblable.

 

Copie de la lettre que vous devrez m'adresser :

 

Je ne saurois exprimer, mon adorable amie, la joie que j'ai éprouvée en apprenant ton heureuse délivrance ; tu étois bien persuadée du plaisir que me causeroit une aussi agréable nouvelle ; aussi t'es-tu empressée à me l'écrire. Combien je rends de grâces au Seigneur de ta conservation ! Il est donc vrai que ma chère et aimable Lislène m'a rendu père ; ah ! Comme j'aime tendrement cette chère enfant, et quel bonheur pour toi de la voir ! Prends-en bien soin, ma chère amie, et ne t'alarmes pas sur l'avenir de ce petit être que je chéris au-delà de ce que je pourrois te dire ; embrasse bien ma chère petite Dorothée, et reçois pour ton compte mille et mille tendres baisers et caresses. Adieu, ma chère mignonne ; pardon si je te quitte aujourd'hui aussi vite, mais le devoir me le commande impérieusement. Adieu, encore une fois, je suis à jamais ton tendre et fidèle ami ».

 

 

 

A la lecture de cette lettre, Olympe resta assommée. Ainsi donc, depuis l'été précédent, au moment même où il lui faisait des serments d'amour à Trianon, Thézan avait une maîtresse à Paris ! Peut-être l'avait-elle croisée cent fois à Versailles ! Peut-être la connaissait-elle ! Et cette maîtresse avait un premier enfant naturel, et comptait lui faire endosser, au moins pour la galerie, la responsabilité du second ! Elle était honteuse et furieuse d'avoir été la dupe d'une telle fourberie. En relisant, elle se persuada que cette Lislène, qui avait une sœur à Castres, était une amie d'enfance de Thézan ; mais parmi les Méridionales qu’elle connaissait, aucune, dans le milieu de la cour, ne portait ce prénom. Et couvrant tout cela, il vivait avec elle, Olympe ! Sans doute était-ce cette femme qu'il allait retrouver sous prétexte de ce qu'il appelait "le service de Monsieur". Comme elle avait été folle de croire en ses serments ! Et dire que c’est elle-même qui lui avait procuré cet alibi en l’amenant à Madame ! Sa fureur l’étouffait.

 

Au retour de Thézan, elle se précipita sur lui, en brandissant la lettre. D'abord étonné, il éclata de rire en ouvrant le papier.

 

- Vous m'accusez bien légèrement, Ponette : cette lettre, bien qu'elle touche de près à quelqu'un de ma famille, ne m'est pas adressée, et je ne vous en aurais jamais parlé si vous ne l'aviez trouvée. Du reste ce n'est pas un secret : la dame qui écrit, je puis bien vous l'avouer, est ma sœur Sigolène, dite Lislène. Rassurez-vous, elle est en sécurité à Fontsaguette avec ses deux enfants, qu'elle a eus de liaisons : Lislène n'est pas très réfléchie dans le choix de ses amoureux...

 

- Comment cette lettre se trouve-t-elle entre vos mains ?

 

- C'est bien simple : le chevalier de Montchal, garde du corps comme moi à qui Lislène l'a adressée, est venu me la porter quelques jours avant son émigration ; c'est ainsi que j'ai connu les malheurs de ma sœur. Je n'aurais jamais cru qu'il y eut quelques liens entre eux ; Montchal m'assura qu'ils étaient purs, et d'après la lecture de la lettre, on ne peut effectivement rien soupçonner de plus qu'un tendre attachement. Comme convenu avec Lislène, il consentait à passer pour le père de ses enfants, et même à l'épouser, si son père n'avait juré, en ce cas, de le déshériter. Ne sachant plus que faire, il est venu me raconter toute l'histoire. J'ai envoyé tout l'argent que je possédais à Sigolène, qui est revenue chez nous se mettre à l'abri des orages de la fortune.

 

- Pourquoi ne m'aviez-vous pas dit tout cela à l'époque ? dit Olympe. Je me serais occupée de Sigolène et de sa petite Dorothée, pour qui je sens déjà le plus tendre attachement.

 

- Nous ne nous connaissions pas assez, à ce moment, dit Thézan.

 

- C'est me faire injure, Alphonse... Et qui est cette sœur de Castres dont elle parle et qu'elle redoute tant ?

 

- Ma sœur Madeleine, Mme de Lussas, qui a épousé un homme riche d'écus et pauvre de cervelle ; une redoutable dévote sans cœur. Théodore était au collège sous un nom supposé ; mais par respectabilité provinciale, jamais ma sœur, qui habitait pourtant à deux rues de lui, n'a permis à ses enfants de lui rendre visite.

 

- Qui est le père de Théodore ?

 

- Vous en savez autant que moi : Lislène a refusé de le dire même à Montchal, et dans le début elle était fâchée que j’aie appris tout cela. Maintenant nous serons au moins trois, en plus d'elle, à connaître ses secrets : ce n'en seront bientôt plus.

 

- Pauvre Sigolène ! Comme elle a dû souffrir !

 

- Certainement. Mais moins que ce qu'on peut présumer : c’est un caractère très gai. Passés les premiers ennuis, elle a fort bien réagi. Je ne doute pas qu’un jour elle trouve un homme digne d'elle ; elle sera plus aimable à vivre que notre aînée si revêche.

 

 

 

Au cours de la soirée, mis en veine de confidences, Thézan confia ses craintes. Il avançait sur un terrain peu sûr, ne sachant pas qui étaient exactement M. et Mme Mossel, le mystérieux M. Fourès. Au jour fixé pour le soulèvement des royalistes dans la capitale qui devait être le 6 Janvier 1790, Jour des Rois, et choisi justement pour son symbole, le complot avait échoué par une série de coups du sort inexplicables. Les lieutenants de Fleur d'Epine furent empêchés d’agir. Certains disparurent ; un homme, près des Tuileries, fut tué, sans que les pègres pussent découvrir dans le milieu son assassin. C’est le moment où tout Paris s’occupait du procès du pseudo-marquis de Favras. On sait que cet homme, nommé Mahy, du village de Favras, avait été chargé par Monsieur d’organiser un soulèvement armé parmi les anciens gardes-françaises. Monsieur se faisait des illusions : les gardes, passés à la Révolution, n'avaient pas la moindre envie de travailler pour le gros comte de Provence. C’était pour la plupart des maquereaux qui vivaient de l’ouvrage tarifé des filles de la rue Saint-Jean Saint-Denis. Ils étaient même à l’occasion assassins, moyennant finances. C'étaient des troupes rêvées pour les partis de gauche, auxquels le fait d'avoir vertueusement scié le cou au gouverneur de la Bastille et à quelques invalides avait donné une susceptibilité de rosières. Ils dénoncèrent avec indignation Favras. Monsieur en avait des palpitations dans la bedaine, et se préparait à lire l’Office des Morts, bien que ce fût du latin d'église. Il fit tout au monde pour que Favras ne parlât pas : il lui fit promettre successivement la vie sauve, puis un vrai marquisat, héréditaire, pour ses fils, s'il consentait à se laisser pendre sans nommer Monsieur. Ce qui prouve bien qu'il était rien moins que marquis, car on eut décapité un vrai noble : la Révolution, avant tout soucieuse des formes, montra bien qu'elle connaissait les égards dus aux gens titrés.

 

Olympe, rassurée sur la lettre, suivit le procès de Mahy de Favras. Comme ses contemporains, elle n'y comprit pas grand-chose. A l'issue d'une audience, elle caressa la joue d'une petite brune vive, aux yeux pétillants, qui sautait à cloche-pied dans les couloirs humides du Vieux Châtelet. On les eut fort surprises toutes les deux en leur révélant que vingt-cinq ans plus tard, la petite fille, qui s'appelait Zoé Talon, deviendrait la favorite de Monsieur, devenu Louis XVIII par un de ces coups formidables de la destinée, pour lui avoir remis les pièces ténébreuses du procès Favras.

 

- Comment t'appelles-tu, ma mignonne ? dit Olympe.

 

- Zoé, et je suis la fille du magistrat qui juge ce procès.

 

Un jeune garde national, qui frôla Olympe, s'excusa longuement : c'était un des gardes de Favras pendant les audiences, le futur général-baron Thiébault. Quand ses mémoires parurent, plus de cent ans après ces événements oubliés de tous, une main inconnue avait arraché les feuilles du manuscrit relatives à cette ténébreuse affaire... Elle ne tendait à rien moins, présume-t-on, qu'à faire déporter ou assassiner Louis XVI et le dauphin au profit du gros comte de Provence. On comprend que le cœur de celui-ci palpitât en attendant le silence éternel de son émissaire.

 

 

 

Le soir de la pendaison, la place de Grève avait été illuminée de flambeaux, pour faire plaisir au bon peuple qui n'a déjà pas tant de divertissements et qui apprécie le progrès en toute chose. Au pied de l'échafaud, sur la place noire de monde, un gamin, voyant Favras hésiter sur l'échelle, lui cria avec ce sens spirituel de la répartie qui [est] une des parures parisiennes :

 

- Saute, marquis !

 

On l'applaudit beaucoup. Il sembla à Thézan, qui de la foule assistait à l'exécution, reconnaître dans sa lorgnette les traits du mystérieux M. Fourès. Avec la nuit, l'éloignement, il ne put en juger. Cela lui avait pourtant fait froid au cœur. Comme il jouait des coudes pour se rapprocher de la potence, il heurta Pelle-Noire, qui se trouvait là dans son élément. La foule poussa un grand cri : le marquis se balançait au bout de sa corde.

 

- Et voilà la pièce jouée, dit Pelle-Noire. Si on allait prendre un verre ?

 

Il connaissait un cabaret borgne encore ouvert, de l’autre côté du Pont des Tournelles, rue de Bièvre : le Café des Américains. Thézan se laissa entraîner. Il était préoccupé par ce qu’il avait vu.

 

Au coin du pont et du quai, face à de hautes maisons noircies qui forment là comme une petite place boueuse et rechignée, Pelle-Noire s’approcha d'un aveugle qui s’accompagnait d’une vielle, et lui dit par plaisanterie :

 

- Ca te va bien, Carcan, de chanter « Iris, ta beauté m'éblouit », quand tu n'as plus de quinquets... Vieux farceur !

 

- Ah le petit... Je te reconnais ! C'est que je n'ai pas toujours porté la visière verte ! J'avais encore mes mirettes, quand vivait ta jolie maman... Et où vas-tu comme ça, sans lumière ? Tu n'es pas seul : je sens une présence.

 

- On ne peut rien te cacher, l'oncle : je suis avec un ami.

 

- Benedictus qui venit in nomine Domini ! Tu ne m'as toujours pas dit où tu allais.

 

- Au Café des Américains, l'oncle ; on t'invitera, si tu veux.

 

- Non pas... Et même, je vais te donner un bon conseil de famille, le petit... Tu bois trop et tu parles trop. Que dirait ta bonne sainte femme de mère si elle te voyait boissonnant, jabotant comme ça, hein ? Il ne faut plus aller au café ; le boujaron est cher, ça monte à la tête, et pfuit...

 

- Merci bien, l'oncle, dit Pelle-Noire tout à fait sérieux à ces remontrances morales, et glissant un écu dans la sébile (12) de l'aveugle.

 

- Dieu te bénisse, mon enfant ! Nasilla le vielleux sans lui faire l’injure de mordre sa pièce pour voir si elle était bonne.

 

Pelle-Noire était songeur. A Saint-Julien le Pauvre, il laissa Thézan, prétextant un rendez-vous rue des Irlandais.

 

- Aimez-vous la campagne ? lui dit-il au moment de le quitter.

 

- Quelle question ! dit le chevalier en riant. C'est selon.

 

- Allez-y faire un tour. C’est la grâce que je vous souhaite.

 

- Comment l'entendez-vous ?

 

Mais Pelle-Noire s'éloigna sans répondre.

 

Le lendemain, Thézan trouva porte close à la maison de santé du Petit-Vaugirard. L’établissement était fermé, en raison, disait l'écriteau pendu au heurtoir, d'une « Epidémie varioleuse ». Désappointé, errant, il chercha plusieurs fois à voir Fleur d'Epine aux Vainqueurs de la Bastille. Mais autant le brigand était facile d’accès auparavant, autant depuis l'échec du complot il se montrait peu. Le chevalier réussit un soir à le coincer, à l'improviste, ce qui ne plut guère au chef des grinches.

 

- Continuer ? Non : j'aimerais mieux rendre l'argent, dit Fleur d'Epine.

 

- Mais vous n'avez aucun soupçon ?

 

- Pas le moindre.

 

Il fut évident pour Thézan qu’il ne voulait rien dire. Peut-être avait-il peur. Quelle terrible puissance le guettait ? II n'en dit rien. Ils se quittèrent froidement.

 

Un soir, comme il longeait les jardins de Babylone, se hâtant dans la bourrasque de Mars qui secouait les lanternes, une grosse turgotine jaune lancée à fond de train depuis le boulevard des Invalides manqua l'écraser contre le mur ; il eut la chance de pouvoir se glisser dans le renfoncement d'une de ces portes, bouchées, qui donnent dans les parcs de l’Archevêché, pendant que les roues du monstre faisaient voler le crépi du mur. A peine le véhicule était-il passé qu'il s'enfuit dans une ruelle sombre qui rejoint la rue de Sèvres : de là, il put voir des hommes examiner les traces des roues, sauter sur la crête du mur pour voir s'il ne gisait pas, blessé, dans le parc.

 

Il comprit alors le sens de la promenade à la campagne que lui avait conseillé Pelle-Noire. Il décida de ne plus suivre deux fois le même itinéraire pour se rendre aux Tuileries. Mais un matin, comme il passait par la triste et froide rue des Orties, le long du palais, un pan de mur tombé d'une maison en démolition s'effondra sur ses pas, le ratant de peu. Il mit la matinée à retourner quai Malaquais, en brouillant les pistes, entrant dans des maisons louches à double issue du quai des Théatins, stationnant dans des cafés auprès de joueurs de dominos, regardant de côté, dans les vitrines, si personne ne le suivait. A repenser aux fanfares dans la nuit brumeuse, la terreur de la ville hantée le ressaisissait.

 

 

 

 

 

 

 

L’AVENTURIERE

 

 

 

Comme par un fait exprès, au moment même où Thézan était en proie à ces menaces vagues et terribles, Olympe reçut la visite d'un homme jeune encore, à l’air indéfinissable, qui la mit mal à l'aise. C'était un matin très tôt, pendant qu'elle allumait son feu : elle entendit frapper. Etonnée, elle alla ouvrir, serrant son fichu.

 

- Mlle de Gourbillon ?

 

- Elle-même.

 

- Mademoiselle, dit l'homme sans entrer, je désirerais vérifier quelques renseignements sur votre amie Aurore de Kientzheim.

 

- Que lui est-il arrive ? dit Olympe alarmée. Il y a longtemps que je ne l'ai pas vue.

 

Sans répondre, le visiteur tira de sa poche une série de cartons et se mit à lire :

 

- Le 8 Décembre 1788. Mlle Aurore-Blanche, soi-disant danseuse de l'Opéra, n'est inscrite ni aux Français, ni aux Italiens. Elle se fait appeler de Kientzheim ; est connue dans les milieux qu'elle fréquente sous le nom de "La Belle Alsacienne", et, par ses intimes, sous celui de "Sucre et Miel". Née à Francfort-sur-l'Oder, de nationalité prussienne, elle se nomme réellement Judith Goldstein. Demeure depuis environ six mois rue Princesse, faubourg Saint-Germain, change souvent de domicile. Sa mère vit encore à Francfort : elle avait fait apprendre à sa fille le métier de culottière. A eu plusieurs protecteurs successifs, dont le sieur Morgenstern, espèce de domestique sans attributions définies chez M. le duc de Saxe-Teschen à Bruxelles, qu'elle quitta "parce qu'il la battait", (Voir interrogatoire). Depuis son arrivée à Paris (fin Juin 1787) elle est visitée par le chevalier d'Evora, se disant portugais, dont les revenus annuels proviennent d'autres demoiselles en chambre...

 

Le policier jeta un rapide coup d'œil circulaire sur la mansarde.

 

- ... et de la fréquentation de plusieurs tripots, dont plusieurs lui ont déjà fermé leurs portes. On suppose que le couple, aux abois, a été pressenti pour travailler au bénéfice d'une puissance étrangère.

 

Il regarda Olympe : elle était anéantie.

 

- Est-ce exact ?

 

- Mais monsieur, comment voulez-vous que je le sache ? Vous m'assommez d'un tas d'horreurs... 

 

- Les fiches que je suis chargé de vous lire sont vérifiées plutôt deux fois qu'une, mademoiselle.

 

Aurore de Kientzheim ! Si fine ! Si distinguée ! Si aimable ! Comment eut-elle pu se douter ? Puis, elle se souvint de certains détails étranges dans la vie de cette jeune femme qui avait voulu à tout prix être sa meilleure amie, et qui était venue lui rendre visite si souvent à Versailles. Elle avait une grande admiration pour Monsieur et désirait lui être présentée : mais la tante s'y était refusée. Olympe était allée une fois à Paris chez Aurore, rue Princesse : une chambre bizarre, où des robes et des bijoux de grand prix côtoyaient des cuvettes ébréchées, un lit qu'on avait négligé de faire. Par contre, chez Mme de Xivry, Aurore était toujours éblouissante : Olympe était persuadée qu'à un moment elle avait eu une liaison avec Philippe, le fils aîné des Xivry. Cependant, le policier continuait sa lecture, de la même voix basse, sans timbre.

 

- Le 13 décembre 1788. La demoiselle Aurore-Blanche se promène tous les jours, seule, jusqu'à l'Ile des Cygnes. Sur la Seine transformée en patinoire, elle a rencontré, aujourd’hui et avant-hier, S.A.R. le duc d'Orléans qui suivait un traîneau. Chaque fois, ils ont parlé ensemble un quart d'heure, puis la demoiselle "de Kientzheim" est allée trouver Mlle Olympe de Gourbillon, avec qui elle a passé le restant de l'après-midi. Mlle de Gourbillon est la nièce de Mme Marguerite de Gourbillon, lectrice de Madame, comtesse de Provence.

 

- Comment ! dit Olympe terrorisée. Que veulent insinuer ces cartes ? Nous ne parlions que de patinage artistique !

 

- Bien sûr, dit le policier avec un sourire affreux. C'est ce qu'on dit toujours, pour désigner ce genre d'activités.

 

- Que voulez-vous dire ?

 

- Mon Dieu, mademoiselle, vous le savez aussi bien que moi ? Si cette Aurore allait d’abord trouver le duc d'Orléans, elle ne venait pas vous proposer d'enfiler des perles, je suppose ?

 

Et il rit de telle façon qu'Olympe rougit. Elle se souvint brusquement de ce qu'on disait du duc et de ses soupers du Palais-Royal.

 

- Mais ce n'est pas tout, dit le policier. « Le 21 Décembre. Des renseignements pris par nos services à Evora (Portugal) il ressort que le "chevalier" qui s'arroge le nom de cette villa s'appelle Amadeus Kriegel, né en 1759 à Berlin, de parents silésiens : il émargerait au cabinet noir prussien ».

 

L'homme à la voix unie abandonna sa lecture, et relevant la tête :

 

- La demoiselle Goldstein, actuellement en sûreté, nous a confié que vous ne pouviez rien lui refuser pour différentes raisons, la principale étant un grand service qu'elle vous a rendu.

 

- Comment cela ? dit Olympe. Je ne comprends pas.

 

- Dame... Quel service peut-on se rendre, entre femmes, qu'on ne puisse pas avouer ? Elle a dit que la divulgation de celui-là était de nature à faire échouer tout mariage...

 

- Comment, monsieur? dit Olympe en lui montrant la porte, rouge d'indignation.

 

L'ignoble allusion lancée, le policier se retirait, d'ailleurs, avec un air victorieux.

 

- Votre ami, le chevalier de Thézan (Alphonse)... ancien garde-du-corps du roi, [est] en fuite depuis la journée du 6 Octobre... où il a joué un rôle encore mal établi...

 

- Sortez, monsieur.

 

- Je dois vous prévenir, mademoiselle, que les hautes protections dont vous jouissez actuellement ne vous seront pas toujours favorables.

 

Comme son pas décroissait dans l'escalier, Olympe se laissa tomber sur la bergère. Ses jambes pliaient sous elle. Elle passa la journée prostrée, devant son feu éteint. Le soir, au retour de Thézan, elle se jeta dans ses bras. Ses habits étaient piquetés de taches de boue : il avait couru tout le jour pour essayer de savoir ce qu'était devenu M. Fourès. Mme Mossel, quand il lui en avait parlé, avait pris un air étonné, peiné, comme s'il ne savait pas déjà que ce pensionnaire avait quitté depuis longtemps la maison de santé du Petit-Vaugirard.

 

Elle lui raconta la visite du policier. Alors lui fit le rapprochement entre ces menaces et celles dont on le poursuivait, la disparition de Fourès...

 

- Partons d'ici, Alphonse, dit-elle en frissonnant. Je connais un endroit où l'on n'ira pas nous chercher.

 

- Où cela, mon amour ?

 

Il l'appelait "mon amour" chaque fois qu'il avait peur.

 

- Dans une cabane de jardiniers.

 

 

 

 

 

 

 

L’ENCLOS DES CHARTREUX

 

 

 

Pour une fois, le marquis ne disait rien. Il était fasciné par un personnage qui se tenait à contre-jour au milieu du salon du quai : cet être singulier avait la contenance d’un prisonnier qui, d’un cachot noir, aurait brusquement été rendu à la lumière du jour. Il clignait des yeux comme un vieux rat, se dandinait d’un pied sur l’autre, tenait ses mains serrées comme dans un manchon et ne pipait mot. Le marquis de Sainte-Etrivière se demandait ce que pouvait bien faire un tel pèlerin chez Mme de Xivry. Il portait un habit fort commun de drap marron, qui sentait son "décrochez-moi ça ” du quai de la Ferraille, des bas chinés noir et bleu, rayés en rond par surcroit de précaution, et une veste caca Dauphin qui hurlait affreusement avec des culottes vert bouteille, reprisées aux genoux. Enfin sa perruque, beaucoup trop petite, et du type dit "fiscal", dissimulait mal une calvitie totale.

 

- Dom Hurlaut, je vous présente le marquis de Sainte-Etrivière, dit Mme de Xivry.

 

Le moine fit un geste de dénégation.

 

- Par pitié, Madame : dites M. Hurlaut.

 

- Et pour moi : le capitaine Gourgane : dit le marquis en riant. Pour vous servir, maître Hurlaut ! A temps nouveaux, peau neuve : vous avez bien raison de changer de cuculle ! De plus, je rembarque : c’est pour cela, Madame, que je viens vous faire mes adieux.

 

Le chartreux eut un mince sourire. Il avait l’allure ferme et froide d’un homme qui va affronter de nombreux dangers.

 

- Eh bien, il faut que je rentre, dit-il comme le capitaine vidait une tasse de café.

 

Visiblement, il désirait écourter sa visite : Gourgane ne l’entendit pas ainsi ; une fois sa curiosité piquée, il fallait qu’on la satisfasse.

 

- Mon père... M. Hurlaut, profitez donc de ma calèche, je vous raccompagne. Où désirez-vous que je vous dépose ?

 

- A l’Enclos des Chartreux, dit le père avec une légère hésitation en faisant ses adieux à Mme de Xivry et au chevalier de Sélincourt.

 

- C'est sur mon chemin.

 

- Ainsi vous allez embarquer, monsieur, dit le chartreux quand ils furent installés.

 

- En effet, je vais prendre possession d'un bateau que j'ai fait gréer à Agde, et sur lequel je compte partir incessamment.

 

- Peut-on savoir pour où ?

 

- Les Indes.

 

- Ne pourriez-vous emmener un passager ? dit le chartreux après un instant de réflexion.

 

- Pourquoi pas ? Pourvu qu'il paie son passage... Surtout recommandé par un saint homme comme vous, mon père... Qui serait ce voyageur ?

 

- Moi.

 

- Vous ! dit Gourgane stupéfait. Et depuis quand les chartreux quittent-ils leur maison ?

 

-  Depuis qu'ils n'en ont plus, dit le père Hurlaut : nos biens sont sécularisés par le décret du 15 Mai, et notre ordre est tout entier dispersé : c'est la raison du vêtement que vous voyez, et du renoncement au mutisme qui fait partie de notre règle, ajouta-t-il avec tristesse.

 

- Ah, diable... On en est là ! Il est temps, comme vous dites, de s'esbigner. Quand passerai-je vous prendre? Nous ferons voyage ensemble, vous avez l’air d'un joyeux luron.

 

- Venez me chercher ce soir à la petite porte de l'Enclos des Chartreux, à 22 heures, boulevard d'Enfer : je suis le dernier à y demeurer, mais on me jette à la rue à mon tour.

 

- Bien mon père... D'accord, M. Hurlaut.

 

Gourgane s'impatientait. Cela faisait déjà un moment que dix heures avaient sonné à Saint-Etienne du Mont, et il avait agité en vain le marteau de la porte du cloître donnant sur le boulevard d'Enfer : le bruit avait réveillé les échos profonds de bâtiments qui paraissaient vides.

 

- Ce moine roupille comme un sonneur, grommela-t-il en tirant sa montre : ça va bientôt être l'heure de matines, mais depuis qu'il est nationalisé, il ronfle comme un fonctionnaire...

 

Tout en marchant, il était arrivé à la porte du fond de l'Enclos : par gaminerie, et presque sans y penser, il posa le pied sur la poignée, s'agrippa au linteau, et se retrouva à cheval sur le mur. Il pensa que prochainement il pourrait à nouveau courir dans les vergues et les haubans, et cela lui fit plaisir de voir qu'il n'avait rien perdu de sa souplesse.

 

Il sauta le mur, et retomba dans l'ombre bleue, sous la pleine lune. Ses pieds s'étaient enfoncés dans le sol meuble, et il eut une peur rétrospective en pensant qu'à quelques pouces de son point de chute il aurait pu aussi bien traverser un châssis de salades. Maintenant, il allait voir ce que trafiquait le frocard. Il avança dans l'ombre des espaliers.

 

L'Enclos des Chartreux était solitaire et bien calme sous la lune ronde. On sentait là l'existence passée de centaines de pères et de frères qui s'était déroulée à l'ombre quiète de ces murs, en oraisons et en cultures de ces jardinets qui sont la caractéristique de l'ordre cartusien. C'était, en plein Paris, depuis des siècles, comme une oasis de piété que l'Enclos des Chartreux, célèbre dans le monde entier par les magnifiques peintures de Lesueur. Maintenant, les cellules étaient vides, et Gourgane, en jetant un coup d'œil dans chacune d'elles, avait l'impression de visiter une ville morte. Un oiseau bougea dans un arbre ; il s'immobilisa, un pied en l'air, puis le reposa à terre, fâché d'être impressionné par le silence de ces lieux.

 

 

 

La neuvième cellule était éclairée par la lune, et on n’y voyait personne. Mais il y avait encore un mobilier : une table, sur laquelle un nécessaire de voyage était posé, et une chaise où avait été jeté un manteau. Sur un lit bas, dans l'ombre, on distinguait une forme : pas de doute, dom Hurlaut s'était endormi, tel Frère Jacques. Gourgane s'approcha.

 

- Eh bien, mon père...

 

Le moine le regardait fixement. Gourgane prit sa main : elle retomba, molle. Dom Hurlaut était mort ! Gourgane réalisa soudain que s'il était vu là, dans ce lieu désert, il courait le risque d'être pris pour son meurtrier ! Comme il reposait le corps, un livre s'échappa du lit ; il le ramassa machinalement et gagna la porte ; une voix toute proche derrière la fenêtre cria :

 

- A l'assassin !

 

Il traversa le jardin en diagonale, comme un cerf, pour être plus vite au mur. Il grimpa avec difficulté, ses bottes raclant les pierres. Des pas en sandales couraient derrière lui, claquant dans la terre humide. Enfin il arriva à se hisser, bascula, tomba, les mains en avant, bénissant le sol que ce coin éloigné de Paris ne fut pas pavé !

 

- Qui va là ? dit une voix dans le lointain ; et le capitaine entendit la sentinelle qui marchait le long du mur de l'Enclos armer le chien de son fusil. Il courut en se tenant le plus possible dans l'ombre maigre du mur. La détonation ne le surprit pas. Il filait en courant le long des grilles du Luxembourg. Rue Saint-Jacques, il courait encore.

 

 

 

C'était un livre de cuir, au fermoir de cuivre. L'aspect en était vénérable, et patiné par des générations de bons pères. On lisait sur la page de garde, en face d'une image de la Vierge dans un cartouche ("Mater Pulchrae Dilectionis"), le titre en gosses lettres : Liber Collectarum et Epistolarum Totius Anni, ad usum ordinis cartusiensis. Un livre de prières. Il haussa les épaules : cela ne pouvait visiblement intéresser qu'un autre moine. En feuilletant distraitement les pages, il s'en échappa un signet, retenu par un ruban violet. C’était un simple morceau de papier plié en deux et marqué :

 

- Fr. des Loges, Gr. Test. 236-8. XXX. Le sindic des Chtrx, dans la chambre de l'Evêque.

 

- Tiens, tiens, dit Gourgane.

 

Pourquoi Dom Hurlaut, avant de mourir, avait-il eu le temps de cacher sous lui ce livre de prières ?

 

Il suivit le texte page à page. C'était, imprimé en rouge et noir, une liste des collectes et des épitres à dire chaque jour de l'année dans cet ordre cloîtré. A la dernière page, on avait ajouté et collé un feuillet supplémentaire, un additif manuscrit à la liste des saints à honorer. L'additif se terminait par ce texte non moins sibyllin, d'une encre plus fraîche que le reste :

 

- 7, 13, 18. Ex libris castelli escorchensis diocesis vaurensis. Bruno + Cartusia.

 

Gourgane regretta brusquement de n'avoir pas plus poussé dans son enfance l'étude des Condones et Du De Viris Illustribus.

 

- J'en aurai quand même le cœur net, dit-il comme l'aube blanchissait sa fenêtre. Tom ! Attèle la calèche. Sélincourt, qui est savant comme un rat d'église, me donnera bien la clef de ce rébus.

 

 

 

 

 

 

 

AU DESERT DE RETZ

 

 

 

Face au miroir doré, surmonté de deux colombes qui se becquetaient, Olympe achevait de se farder. Elle jeta un coup d'œil par la fenêtre ovale : on coupait les foins dans les vastes prairies qui s'étendent en-dessous du Désert, et le parfum des herbes évoquait délicieusement les amours adolescentes, qui se déroulent dans les fenils au cours de parties de cache-cache, au moment des regains.

 

Le Désert de Retz était encore le rendez-vous de la société élégante, mais depuis les bouleversements, les visites s'y faisaient rares. Rien d’étonnant à ce qu'Olympe ait trouvé à cacher Thézan dans cette propriété de Chambourcy : par le comte de Giraumont, elle avait fait connaissance de M. de Monville, riche amateur de botanique, qui avait su transformer ce coin de la forêt de Marly, dont l'ancien nom est Retz, en un séjour enchanteur. M. de Monville ne savait rien refuser aux jolies femmes, et il avait laissé à Olympe la jouissance d'une chambre dans la Colonne Ruinée, le principal ornement du domaine.

 

 

 

Dans cette pièce si curieuse, peinte en gris avec des rechampis bleus et qui affectait la forme d'une tranche d'ananas, les deux amants passaient des jours heureux. Ile avaient complètement oublié les heures sombres, et Olympe avait hâte de vivre ; il lui semblait qu'un premier chapitre de son existence avec Thézan s'était clos sur la visite du policier.

 

Elle aimait ce coin de campagne, habité de maraîchers paisibles et de savants horticulteurs qui avaient acclimaté là la culture des pêches à la Montreuil. La Colonne Ruinée dominait le terrain bossu et marécageux dont M. de Monville avait fait surgir, comme d'un coup de baguette magique, la retraite dorée que lui enviaient la Reine malgré son hameau de Trianon et le comte d'Artois malgré Bagatelle. Par la fenêtre ovale, elle voyait les frondaisons rougissantes des érables, mélangées aux masses bleutées des sapins du Canada, et au vert sombre des cyprès retombants de Nootka. Dans la laiterie, un valet solitaire fendait du bois. Un grand danois blanc à taches noires - celui de Jasmin, le coureur qui précédait le carrosse de M. de Monville, filait dans les taches d’ombre et de lumière en direction de la colline où se dressait le Temple de Pan. La Pagode Chinoise se mirait dans son étang, réfléchissant à la surface des eaux bleu-noir sa  masse bizarre, brune, rouge et or. Au sommet, la statue d'une dame de l’Empire Céleste en robe bleue et jaune causait un coup au cœur à Olympe chaque fois qu'elle l’apercevait : il lui semblait qu'elle lui faisait signe de la rejoindre au fond des eaux.

 

Cette Chinoise, qui surmontait la pagode comme une veilleuse maléfique, était l'esprit, le génie de ce lieu solitaire, somptueux et plein de souvenirs équivoques. M. de Monville était âgé, maintenant, et ne fréquentait plus guère les dames que pour leur beauté. C'est ainsi qu'il avait invité Olympe à venir herboriser avec lui au Désert, entendant tacitement qu'elle y amène Thézan traqué ; l'amateur de jardins avait acquis en sa vie inutile et décorative trop de scepticisme pour penser qu'il put encore être fréquenté pour lui-même. La botanique, disait-il, était sa dernière passion.

 

- Une passion qui remplace toutes les autres, mademoiselle, car vous jugez bien qu'à mon âge on ne peut guère plus parler qu'au passé.

 

 

 

Olympe entendait encore sa voix, comme il se penchait sur un cache-pot en faïence de Delft.

 

- C'est admirable, une fleur de fuchsia. Quelle forme gracieuse ! Cela ressemble à un chapeau tibétain à quatre cornes relevées en pointes : il ne lui manque, pour que l'illusion soit complète, que les rangs de grelots...

 

Il s'était arrêté pour la lui offrir.

 

- Ne dirait-on pas la chinoiserie d'un Boucher qui aurait pratiqué la peinture sur soie ?

 

Olympe avait souri en remerciement à M. de Monville, si fier de ses tulipières, qui lui permettaient d'avoir des crocus et des jacinthes en plein hiver. Elle déplorait que Thézan ne lui parle jamais de fleurs. Le fuchsia, rouge-orangé, luisait au bout de ses ongles. Le chapeau tenait à la tige par une perle oblongue vert-jade, et les pétales semblaient en crêpe de soie d'un mauve frais.

 

- Je suis coiffée comme la poupée du diable.

 

Elle portait une courte redingote bleu-de-roi, très pincée à la taille, de celles qu’on appelle un coureur. Cela lui donnait un air gentiment cavalier, démenti par la douceur de ses yeux. Sur sa poitrine s’étalaient de grands revers en pointe finement lisérés d’écarlate, de tournure militaire, qui s'ouvraient sur un gilet de basin blanc à boutons de mosaïque. La large jupe bleue tombant jusqu’à ses pieds s'ornait sur le devant de deux trèfles rouges allongés, en galon de laine, descendant bas.

 

- J’ai l'air d'une gravure de modes, pensa-t-elle en tournant très lentement pour juger de l'effet de sa tenue. Plutôt satisfaite, elle posa sur ses cheveux noués en catogan un chapeau noir à bourdaloue tricolore, orné sur le côté d'une énorme cocarde-chou aux couleurs de la Nation. Deux plumes de héron frissonnaient au vent matinal qui faisait onduler la garniture de la cheminée, semée d'amours brodés. Dans un coin, un groupe licencieux de terre-cuite, qu'elle avait caché d'un voile, se découvrait sous la brise. Mal satisfaite de son chapeau, qui lui donnait trop l'air "grande dame", elle répandit ses boucles brunes sur ses épaules. Puis elle se coiffa d'un vaste bonnet tuyauté, dont les passants étaient ornés d'un ruban de velours nacarat : ainsi, elle ressemblait à une paysanne des chœurs de "Vénus au village". L’effet, sur le fond de verdure du parc, était plus réussi. La fumée blanche, si épaisse, des tas d'herbes qu'on brûlait derrière la Pyramide, montait en spirales grasses dans l'air transparent de ce matin d'été, dans la campagne des environs de Paris.

 

 

 

Elle était heureuse de savoir à présent à quoi Thézan passait ses journées, heureuse d'avoir pu lui offrir cette retraite somptueuse où cacher leurs amours. Depuis qu'il était toujours avec elle, ils se promenaient chaque matin jusqu'aux clôtures, d'où l'on a une si belle vue sur les prairies où courent librement les chevaux. Puis, ils avaient, plusieurs fois déjà, visité les étranges appartements de la Pagode, où flottait une odeur légèrement rancie de poudre et de parfums enfuis qui est la marque des mauvais lieux élégants. Des gravures de Moreau le Jeune et de Beaudoin ornaient les murs, derrière des jupons de gaze. Les tiroirs des bonheurs-du-jour contenaient des jeux de cartes plus faits pour la contemplation intime que pour d'innocentes réussites, et Olympe sortait toujours le rouge aux joues du boudoir de la Pagode.

 

Elle se plaisait à croire que Thézan était recherché : elle se causait des peurs délicieuses dès que des inconnus se promenaient dans le Désert : elle poussait Thézan dans le labyrinthe du théâtre de verdure, le déguisait en femme avec son fichu de mousseline pailleté d'or. Ils tremblaient toujours d'être dérangés, et pourtant ce n'était toujours que le grand danois qui leur léchait la main en les regardant d’un air sérieux qui les faisait éclater de rire.

 

Sous prétexte de faire visiter à Thézan la Colonne Ruinée, elle l'attirait à la cave, portant haut une chandelle qui grésillait dans l'air humide et éclairait de façon fantastique la hauteur immense de l'escalier en spirale, comme une gravure noire de Piranèse ; et il se prêtait au jeu chaque fois, bien que le piège fût innocent et connu.

 

- Comme vous êtes bien, Olympe ! Vous avez l'air d'une Amazone.

 

Il entrait sans frapper, ne faisant pas plus de bruit qu'un chat, et la surprise la faisait frissonner.

 

- Il ne vous manque qu'un sabre en baudrier, et deux pistolets à la ceinture... En attendant, voici des giroflées jaunes que j'ai cueillies pour vous sur les terres de votre protecteur.

 

- M. de Monville n'est pas mon protecteur, dit Olympe en se redressant fièrement. Je vous prie, monsieur, de cesser votre persiflage. De plus, vous ne m'avez même pas embrassée. Posez là ces violiers...

 

 

 

Elle était ravie : c'est pour lui qu'elle avait coupé ce costume à la mode, et qu'elle venait de passer la matinée à se parer.

 

- Pas de poudre, pas de rouge... des cheveux naturels... C'est une vraie tenue républicaine, conclut-il en riant.

 

Lui aussi avait fait toilette. En habit de "demi-converti" très strict et d'un rouge éclatant avec sa double rangée de boutons d’acier, il était magnifique aux yeux de son amoureuse. Ses boucles d'un blond châtain descendaient sur son collet de velours noir, et son gilet, sa culotte, ses bas, ses souliers à boucle étaient également noirs.

 

- Vous avez vu ? C'est le nouveau genre. Tout le monde en abbé ou en représentant du Tiers... Un jour viendra où nous serons tous tout nus, pour plus d'égalité... Diable, cette cravate me serre.

 

En un éclair, il vit la corde de chanvre qu'on avait passée, une nuit encore proche, sous la lueur incertaine des flambeaux de la Place de Grève, au cou du soi-disant Marquis de Favras.

 

- Et il se trouvera des gens - surtout des femmes, je suppose - continua-t-il en plaisantant de façon un peu forcée, pour réclamer l'égalité complète : les laides demanderont par décret qu'on ôte aux jolies leurs poitrines, leurs yeux et leurs jambes qui les offusquent tant. Ne riez pas, Olympe : dans ce domaine, les dames prendront vite les choses à cœur.

 

 

 

Au cours de la promenade ensoleillée, Olympe ne put s'empêcher de penser avec nostalgie que c'était un vrai temps à se marier. Néanmoins, elle n'osa parler de ce projet à Thézan : elle ne voulait pas lui donner l'impression qu'elle lui forçait la main. Et elle ne pouvait faire agir ni le comte de Giraumont, célibataire endurci qui avait passé sa vie à fréquenter les serres, ni M. de Monville, qui avait écoulé la sienne entre les bras des filles d'Opéra.

 

- C’est une fatalité de ma destinée, pensait-elle, d'être l'amie de vieux messieurs devenus par force raisonnables.

 

- Vous plaisez aux vieux beaux, lui disait quelquefois Thézan, qui s'en était aperçu.

 

A quoi elle répondait rituellement :

 

- Vous êtes bien la preuve du contraire.

 

Il aimait Olympe, pourtant, à sa manière ; de cela, elle était certaine. Mais pas assez pour l'épouser. Comme beaucoup de gens de sa génération, Thézan n'avait pas de grandes convictions religieuses, sans pourtant rien renier des croyances de sa famille. Mais après une enfance campagnarde dans les bois, il avait vécu dans les casernes des Gardes, proches de la Cour, où la religion était une affaire de pratiques purement extérieures, comme la Parade ou la Relève : une cérémonie imposante, obligée par le protocole qu'avait instauré le Grand Roi. Tous les exercices pieux s'étaient vidés de leur substance, et il n'en restait plus qu'une enveloppe brillante et fragile, cible des moqueries des esprits "avancés". Olympe haïssait et méprisait les Tilly, les Lauzun, l'entourage des écervelés qui papillonnaient autour de la Reine. Dieu merci, une partie avait déjà émigré avec le comte d’Artois, ce phénix des lâches, à Coblence : on ne risquait pas de les revoir de sitôt.

 

 

 

Ce n'était pas de gaîté de cœur qu'elle menait une vie irrégulière : elle eut mille fois préféré l'assurance raisonnable du mariage à l'incertitude de la liaison. Mais elle avait eu la faiblesse de céder à Thézan, et depuis, elle se trouvait embringuée dans cette situation fausse dont elle voyait les conséquences terribles dans la destinée de Sigolène. Deux enfants naturels sur les bras ! Cela lui donnait des frissons. Thézan avait beau en plaisanter, on voyait bien que ce n'est pas lui qui élevait les enfants de sa sœur. Il est vrai, pensait-elle, que les femmes se prêtent bien souvent à la mauvaise opinion qu'en conçoivent les hommes : les livres licencieux qui traînaient au coin des tables de jeu, chez Mme d'Iroise, les gravures que se passaient en riant les amis de Philippe de Xivry en plein salon de sa mère montraient l'irréflexion de ces dames. Comment, avec de pareils exemples, espéraient-elles se faire respecter ? De temps en temps, elle se reprochait sa faiblesse pour Thézan : elle aurait dû se refuser à lui. Mais elle n'en avait pas la force, parce qu'elle l'aimait.

 

Les mariages qu'elle voyait autour d'elle, comme celui de Mme d'Iroise, arrangé pour des raisons de fortune, se révélaient désastreux. L'amour, la solidité de sentiments réciproques, n'y avaient aucune part. La fidélité était bafouée comme un ridicule, et ce n'étaient pas les déclarations creuses sur la Vertu et la Sensibilité qui lui redonneraient un lustre... L’ignoble Rousseau, qui posait au vertueux censeur, n'avait-il pas abandonné ses enfants ? Quand elle était déprimée Olympe voyait que cette gangrène des mœurs avait gagné jusqu'aux classes les plus sérieuses de la société. Tout l'édifice n'était qu'une façade lézardée, mal replâtrée par les convenances, derrière laquelle s'étalaient les situations les plus scabreuses, qui n'avaient même pas l'excuse du plaisir... D’une cinquantaine de couples qu'elle connaissait à la cour ou à la ville, à peine deux ou trois tenaient-ils debout. Encore, s'il n'y avait eu que les duchesses et les marquises à se mal conduire, ce n'eut été que moitié mal ; mais ce qui prêtait beaucoup plus à conséquence, c'est l'immoralité même de la base jusque-là restée solide : le peuple. Avec bon sens, Olympe jugeait que cette négation de l'amour par la jouissance, façon vicieuse d'envisager la vie, était pour beaucoup dans la ruine de l'ordre. Et que quand celui-ci serait détruit, dans la misère et les massacres, il en viendrait un beaucoup plus terrible...

 

Thézan l'aimait, sans doute, mais il n'en était pas moins vrai que depuis le début de leur liaison, il n'avait pas proposé une seule fois le moyen de la régulariser. Par lui-même, il ne parlait de rien, se contentant de prendre le temps comme il passait. Ou s’occupant de chimères politiques qui ne pouvaient lui rapporter que des mécomptes. Elle avait pensé se refuser à lui, mais elle n'était pas sûre qu'il ne la prenne pas au mot, et la seule pensée d'être abandonnée lui était insoutenable. Elle avait attendu l'amour si longtemps. Puis, chaque fois qu'elle était résolue à le mettre au pied du mur, il suffisait qu'il arrive, et tout de suite l’ambiance du Désert devenait capiteuse. Seule, elle enrageait de sa faiblesse et prenait courageusement des décisions - qu'elle remettait toujours à plus tard en le voyant.

 

 

 

Ce qui consolait Olympe, c'est qu'elle n'était pas la seule dupe du charme d'Alphonse : il avait le don d’envoûter tous ceux qu'il voyait. Madame et la tante Gourbillon, ces dragons, étaient exemplaires, à cet égard. Jamais elle n'avaient fait une réflexion à Olympe sur sa liaison avec le chevalier. Au contraire elles le couvraient, en son absence, de compliments, qui l'eussent inquiétée de la part de toutes autres. Ce n'étaient qu'exclamations sur sa grâce à cheval, ses prévenances, son empressement : peu d'hommes avaient jusqu'ici montré autant de patience envers l’orgueilleuse princesse ; elle en était la première stupéfaite. Mieux : le chevalier paraissait rechercher les ordres de Madame, et Dieu sait qu'elle n'en était jamais à cours ! Manifestement, il était né avec le don de plaire. Olympe se demandait si cette brillante qualité ne cachait pas une absence de profondeur dans le caractère : il lui semblait que Thézan disait à chacun ce que chacun désirait entendre. "C'est un miroir", pensa-t-elle. Souvent, elle eût préféré qu’il ait du caractère tout court.

 

 

 

En homme à la mode, Thézan ne respectait guère les femmes, pour lesquelles il n'éprouvait pas d'estime. Mais il avait la finesse de ne jamais le montrer : Olympe était seule à connaître ce détail, qui la désolait. A cet égard, la phrase d'un de ces auteurs dont on trouve chaque année les productions entassées dans les boîtes des quais la hantait :

 

- "Partout où les femmes ne seront pas respectées à l'égard des divinités, l'ordre social sera perturbé".

 

Du moins, c'est ainsi qu'elle se souvenait de ce passage. Elle ouvrit son carnet, où elle avait consigné cette pensée entre un croquis de renoncule et l'aquarelle d'un iris : c'était exactement : "Dans tous les pays où les femmes ne seront pas honorées en public comme des objets sacrés, plus que les prêtres même, il n'y aura pas de mœurs." L'auteur écrivait assez gauchement, et elle préférait sa propre maxime.

 

Cependant, elle ne désespérait pas de changer Thézan.

 

 

 

Elle avait mainte fois rêvée à son mariage. La cérémonie dans la petite église de Chambourcy, serait rapide. Elle avait déjà coupé et cousu elle-même ces vêtements neufs, pensant qu'ils leur serviraient plus tard de costumes de ville. Le richissime botaniste leur prêterait son parc pour y faire les noces. Il n'y manquait que l’acceptation de Thézan.

 

M. de Monville, à ce projet, s'était beaucoup amusé de ce qu'il appelait un "mariage républicain" dans sa propriété. Il y voyait une représentation, un peu saugrenue mais charmante, des cérémonies de l'Age d'Or épicées des idées des temps nouveaux.

 

- Quelle idée délicieuse! Très Jean-Jacques... Une chaumière et un cœur, la Vertu dans le Jardinage... En effet, le mariage, pourquoi pas ? C'est très neuf, ça ; je n'y avais pas songé... Quelle singularité, mademoiselle, qu'un mariage d'amour ! Il semble à première vue que ces deux mots se détruisent, mais au fond, c'est peut-être un préjugé... Vous connaissez le proverbe: "S'il est de bons mariages, il n'en est point de délicieux". Vous ferez mentir ce vilain adage d'un vieillard aigri.

 

Il avait ajouté :

 

- Moi-même, j'ai été marié, une fois, ou deux ? Je ne m'en souviens plus. Mais si peu, et si peu de temps ! Cela ne vaut pas la peine d'en parler. Ma foi, je n'aurais jamais eu l'idée de me marier par amour.

 

C'est de lui-même qu'il avait proposé de mettre le parc et la ferme à la disposition d'Olympe. Et tout de suite plein d'imagination :

 

- Si vous le désirez, mon auguste ami, le duc d'Orléans, viendra, avec mesdames de Buffon, de Genlis...

 

Olympe avait reculé devant cette sale compagnie, qui organisait des soupers nus au Palais-Royal, tout en se gargarisant de réformes sociales. A la réflexion, il lui parut symptomatique que de pareils débauchés aient eux aussi soif de naturel et de simplicité.

 

 

 

Enfin, il fallait bien se marier quelque part, et aussi bien à Chambourcy qu'à Agde, qui était au diable. Qui assisterait à la cérémonie ? Si Olympe faisait le compte, du côté de sa parenté, elle ne pouvait guère compter que sur sa tante Gourbillon. Sans doute le comte de Giraumont accepterait-il de la conduire à l'autel, et Monsieur et Madame de paraître avec affabilité, pendant quelques minutes, comme des divinités qui condescendent à s'incarner. Pour la dot, elle serait maigre : le revenu des quelques vignes du Mont Saint-Loup qu'elle tenait de ses parents avait été placé chez un notaire. Une partie avait servi à payer l'éducation d'Olympe : il ne devait pas rester grand-chose. Le plus clair de ses biens consistait dans le trousseau que les dames des Feuillantines faisaient broder à leurs élèves pauvres : tous ces draps, ces chemises, ces taies d'oreillers par douzaines marquées de son initiale lui rappelaient les longues soirées d'hiver où elle tirait l'aiguille dans la chambrette de sœur Sainte-Sidonie. Elle se réjouit aussi d'inviter Amélie de Boissy qui serait son témoin.

 

Elle continua de rêver, en serrant le bras d’Alphonse. Après la cérémonie, bénie par le curé de Chambourcy, bonhomme prudent dont elle était allée faire connaissance un dimanche après vêpres, un cortège s'organiserait dans le parc et se promènerait sous les ombrages magnifiques, comme aux premiers temps de la création. Ce serait cet automne, pour que le Désert fût dans tout son éclat. Des arbres aux quarante écus épanouiraient leurs éventails d'or, et les érables leurs mains de pourpre au-dessus du gazon d’émeraude. Devant la chaumière, des cuisiniers vêtus de blanc, avec de hauts bonnets plissés, s'activeraient autour de tréteaux masqués par des nappes, comme dans les Noces de Riquet à la Houppe. La Pyramide, où l'on aurait mis le vin à rafraîchir, serait décorée de lierre et de myrte. Le temple de l'Amour serait toujours ouvert ; il n'y aurait plus jamais ni guerre ni révolution, et leur vie s'écoulerait au royaume de l'harmonie, à l'ombre des espaliers.

 

Le repas serait disposé dans la grande salle du bas de la Colonne, entièrement ouverte sur le parc et dont l'ombre fraîche protégerait les convives des ardeurs du soleil. Le parfum des centaines de pots de fleurs qui ornaient l'extérieur de la Colonne embaumerait l'air, comme aujourd'hui. Il ferait un temps calme, sans un souffle de vent, et les invités de la noce seraient gais sans excès. Elle jouerait de la harpe. Tout respirerait la paix du cœur...

 

 

 

- Vous comprenez bien, Olympe, que ce policier ne vous a raconté l’histoire de la Kientzheim que pour vous effrayer, dit Thézan.

 

Lui aussi suivait sa propre idée.

 

            Olympe, désagréablement surprise, revint à la redoutable réalité : tel était Alphonse, toujours à vivre dans un passé funeste ou un avenir menaçant, alors qu'il eut été si facile de profiter du présent.

 

- Il aurait dû vous arrêter, s'il avait eu des preuves suffisantes contre vous. Comme on aurait pu me supprimer... Croyez-moi : on désirait seulement nous écarter, et nous sommes tombés dans le panneau.

 

- Que voulez-vous dire ?

 

Mais elle le devinait déjà. La réponse ne l'en frappa pas moins :

 

- Il faut que nous retournions à Paris... J'ai reçu un avis... Oh, une simple invitation pour la Fête de la Fédération de tous les Français, le 14 Juillet, au Champ-de-Mars...

 

- Est-ce si important ?

 

- Comme une fête, ma chère Olympe, dit-il avec calme. Rien de plus. N'êtes-vous pas bien aise d'assister à une fête ?

 

- Je suis très bien ici, Alphonse : vous, moi, cela me suffit.

 

- Sans doute, mais il y a certaines obligations auxquelles je ne puis me dérober.

 

            Elle était sûre qu'il lui cachait quelque chose.

 

 - Et puis c'est bien joli, la campagne, les arbres, disait Thézan, mais enfin il y a quatre mois que nous sommes ici : il ne faudrait pas abuser de l'hospitalité de M. de Monville...

 

Elle acquiesça de la tête, sans répondre. Elle voyait son beau rêve brisé. De toute façon, elle ferait toujours ce qu’il voudrait. Comme il lui vit les larmes aux yeux, il l'embrassa.

 

 

 

 

 

 

 

LE MARQUE-PAGES

 

 

 

D'abord mécontent d'avoir été réveillé à une heure aussi matinale, le chevalier de Sélincourt avait souri quand Gourgane lui avait tendu le "Liber Collectarum" à déchiffrer, en l'assurant que lui seul pourrait mener à bien la découverte de cette énigme : le vieux gentilhomme était sensible à l'appel qu'on faisait à ses qualités incontestables d'archéologue. Par contre, Gourgane s'était bien gardé de lui dire d'où il tenait le livre, et en quelles circonstances il l'avait trouvé.

 

- Voyons : « Fr. des Loges, Gr. Test. 236-8. XXX ».  Mais c'est enfantin ! dit le chevalier en riant. "Fr. des Loges" pourrait désigner, à première vue, un frère lai chargé de l'entretien des cellules monacales, où un franc-maçon désigné pour balayer la loge... La seconde hypothèse, vu le livre, est écartée d'avance, et la première, si j'en crois ma jugeote, ne tient pas non plus : il doit s'agir plutôt de François Villon, ancien poète, qui s'appelait aussi des Loges, ou de Montcorbier... Ceci posé : "Gr. Test" indiquerait, non pas l'Ancien Testament des écritures (ce qui serait logique de la part d'un ecclésiastique) mais le Grand Testament du même Villon... A partir de là, si mon hypothèse est exacte, tout est clair : 236-8 sont les numéros des vers dans cette œuvre ; on ne peut pas être plus explicite...

 

Et tournant les pages d'une fort belle édition de Villon qu'il venait de saisir dans sa bibliothèque :

 

- Un huitain a huit vers comme son nom l'indique, huit fois trente donne 240... Les vers incriminées doivent se trouver dans le 30e huitain... Et voyez : c'est même indiqué clairement par "XXX" : 30 en chiffres romains !

 

 

 

"Les autres sont entrés en cloîtres

 

De Célestins ou de Chartreux."

 

 

 

Or le marque-page est bien dans un livre de prières de Chartreux : il n’y a donc pas le moindre doute.

 

- Oui, mais que veut dire ce galimatias ? dit Gourgane.

 

- Ca, mon cher marquis, je n'en sais rien. Les Célestins et les Chartreux sont deux couvents célèbres de Paris, vous le savez : les Célestins près de l'Arsenal, et les Chartreux dans leur Enclos, près du Luxembourg... C'est une indication, mais de quoi ? Il faudrait connaître le contexte.

 

- C'est une aiguille dans un tas de foin, dit Gourgane.

 

 - Peut-être, mais souvent le tas de foin n'est pas si épais que ce qu'on croit : il suffit de savoir QUI sont ces AUTRES, qui sont entrés dans ces cloîtres, car il ne fait pas de doute que ce rappel de trois vers de Villon dans ce livre de piété a le même sens qu’un poteau indicateur à la croisée de plusieurs laies forestières... La suite est plus ténébreuse : « Le sindic des Chartreux, dans la chambre de l’Evêque » : du diable si je sais ce que cela signifie. Le sindic des moines est celui qui est chargé des affaires temporelles de l'Ordre, et les ’’chambres de l'Evêque”, il doit y en avoir beaucoup en France, pour peu que les Chartreux aient été visités par leurs supérieurs...

 

- Et ”7, 13, 18. Ex libris castelli escorchensis diocesis vaurensis” ? dit Gourgane.

 

- Ces trois chiffres demanderaient une étude très approfondie... Quant à l'ex-libris, le seul fait qu'il soit rejeté à la fin du volume, au lieu d'être à l’en-tête, comme c’est sa place habituelle, lui donne une résonnance insolite... Diocesis Vaurensis, c'est le diocèse de Lavaur : un des trois petits diocèses, avec celui de Castres et celui d'Albi, dont l’Assemblée Nationale est en train de former le département du Tarn. « Escorchensis » doit être une paroisse de ce diocèse. ”Bruno” et ’’Cartusia” ne sont que des affirmations qui renforcent l'idée générale : Saint Bruno est effectivement le patron de leur ordre, et cartusia désigne la Chartreuse. Vous devriez voir s'il n'existe pas de chartreuse dans le diocèse de Lavaur. Du reste, je vous souhaite bonne chance, mon cher marquis, dit Sélincourt en se levant brusquement et rendant le Liber Collectarum à Gourgane : pour ma part, je ne me mêle pas de débrouiller les énigmes, quand elles intéressent des gens qui, vu leur règle de silence éternel, n’aiment pas beaucoup qu'on s’occupe de leurs affaires.

 

Et lui tendant la main, il fit comprendre à Gourgane que l'entrevue était terminée.

 

 

 

 

 

 

 

LA GUINGUETTE DU PRE SAINT-GERVAIS

 

 

 

- Je crains, dit Thézan en rassemblant les guides du cabriolet, en voyant ce ciel qui se couvre de gros nuages, que la Fête de la Fédération ne soit trempée : voilà des « châteaux » [nuages] qui ne me disent rien qui vaille !

 

Tirés par les élégants chevaux noirs de M. de Monville ils avaient l’air de sortir d’une fraîche gravure anglaise ; la campagne qui défilait depuis Louveciennes s’appliquait à ressembler aussi à un paysage de Gainsborough, et seules les nuées noires qui se formaient et se défaisaient dans le bleu mettaient une tache dans les tons dilués de la scène.

 

 

 

Quand ils arrivèrent, le Champ-de-Mars présentait l’aspect d’un vaste chantier, semblable à celui des ruines de la Bastille, à l’autre bout de Paris. Partout, la mode était à l’aplanissement. L’entreprise Palloy s’était adjugé la mise à bas de la vieille forteresse inoffensive, et depuis les Parisiens étaient jaloux : chacun voulait être terrassier, ou fossoyeur, selon ses penchants. Aussi l’occasion de transformer le Champ-de-Mars en fondrière avait-elle suscité l’enthousiasme. Il était de bon ton de montrer les ampoules qu’on récolte en pelletant, et bien des émulations n’eurent pas d’autre but.

 

Pour Olympe, qui venait du terrain si agréablement accidenté du Désert, ce nivellement parut un présage terrible pour l’avenir : cette butte parisienne, où avaient sauté les moutons, qu’avaient escaladée les amoureux, on la rasait en vue du déploiement correct et sinistre de troupes... Cela lui causé le même malaise que la vue du niveau qui s’étalait sur les bannières des sociétés maçonnique. Rien ne lui semblait plus monotone que l’uniformité à laquelle aspiraient ses contemporains.

 

 

 

Le spectacle de la foule, personnage unique et omniprésent dans son ampleur, donnait l’impression de grandiose dans l’inutile qu’on observe chez les termites. Sur le vaste chantier s’affairaient des milliers de piocheurs bénévoles. Les moins ardents, hilares sous la bruine qui s’était mise à tomber, prirent à partie Olympe et Thézan :

 

-  Un coup de pelle, citoyenne ! A vous la brouette, citoyen ! Vive la Nation !

 

Vive la Nation, parce qu'on fait du jardinage ? Olympe ne voyait pas très bien le rapport, mais elle remua la terre avec gaîté, sous la pluie persistante qui avait envahi le ciel. Thézan poussa une brouette sur quelques toises, et on leur offrit pour leur peine du mauvais vin dans un verre trouble ; à ce prix, ils purent continuer leur promenade.

 

- Vous êtes baptisée, citoyenne !

 

Tous ces gens s'interpellaient de "citoyen" et de "citoyenne" comme dans une comédie de Molière on donne du Mamamouchi à un bourgeois démangé par l'envie de passer gentilhomme. C'était à qui serait le plus zélé dans la niaiserie. Des dames très bien, qui chez elles n'auraient pas vidé un pot de chambre, se donnaient des suées et travaillaient comme des manœuvres aux pièces, se crottant avec un plaisir manifeste. Plus loin, leurs femmes de charge, qui devraient s’appuyer le lavage des fringues, les regardaient d'un œil froid et ne partageaient nullement l'ardeur patriotique de leurs patronnes. Des ducs et des marquis piochaient en rotant comme des cantonniers, sous le regard impassible des valets qui les attendaient, le bas bien tiré, la perruque poudrée et la contenance pleine de morgue.

 

- Viens m'aider, Baptiste !

 

- M. le comte voudra bien m'excuser, mais je ne suis pas entré au service de monsieur pour faire un métier que mon père n'a jamais fait.

 

Les pelletées de terre faisaient à Olympe l'effet de ces blocs de glaise que les fossoyeurs jettent au fond de la fosse sur le cercueil qui résonne, tandis que les gens de l'enterrement s'éloignent, en parlant de choses indifférentes. Néanmoins, elle se prêta de bonne grâce aux pitreries des badauds, trempant ses lèvres aux petits verres des marchandes de rogomme, qui poussaient à la consommation de leur méchant trois-six et n'avaient jamais rêvé pareille occasion d'écouler leur tord-boyaux.

 

 

 

Les marchands de saucisses transportaient leurs poêlons de terre brûlants pour réconforter les citoyens des violents efforts que leur coûtait ce jardinage improvisé. On érigeait, dans la concorde et l'attendrissement général, un autel de la Patrie, en carton. Perchées sur un pied, se tenant par la taille et brandissant d'un air gracieux un drapeau tricolore, deux pouffiasses se faisaient applaudir, la bouche entrouverte. Des marchands de coco agitaient les grelots de leurs fontaines de cuivre pour assembler les gamins assoiffés, et Olympe en entendit deux se confier :

 

- J'vas jusqu'à la Seine jeter d'I'ieau et remplir mon baquet : jamais j'ai tant vendu, jamais vu ça. Encore deux jours et j'ai fait ma saison.

 

- Faut faire marcher l'commerce !

 

Des journalistes prenaient des notes, fiévreusement, le pied artistement posé sur un caillou fraîchement déterré et l'index de la main gauche le long de la joue pour montrer comme ils réfléchissaient profondément.

 

- Laissez-les, disait un fort des Halles alors que personne ne lui demandait rien. Et, étendant la main d'un air protecteur :

 

- Ils travaillent comme nous pour la Patrie !

 

 

 

On croisait à tout moment des délégations de femmes, d'enfants, de paysans, de maréchaux-ferrants, d'acteurs vêtus en Colin et Fanchon du répertoire, chantant à pleins poumons et précédés de bannières marquées "Vive le Tiers-Etat !", où étaient peints des tronçons de chaînes brisés, des coqs dressés sur des canons et des femmes nues brandissant des sabres. Assis sur un tas de cailloux, de vrais terrassiers les bras croisés, regardaient ces scènes d'un air sombre, tandis que des officiers du Génie prenaient des poses adéquates de gens qui ont à enlever une place forte. Des compagnies de grenadiers en habit blanc, à revers grenat, bleu pâle, rose, vert pomme, se croisaient sans discontinuer, faisant admirer leurs bonnets à poil en bas des échafaudages où des charpentiers, accompagnés de fifres et de violons, clouaient les gradins sur lesquels cinq cent mille Français régénérés allaient donner leur cœur à la Fraternité. Des déménageurs, des pâtissiers et des restaurateurs, accompagnés d'une bannière où un esprit bien intentionné eut reconnu des godiveaux peints, embrassaient des boulangers et des plumassiers, des accapareurs et des fonctionnaires de l'Octroi, des fourbisseurs et des rentiers, des maîtres d'école et de musique, les batteurs de fer d'une manufacture d'armes et des agents de police mal déguisés, des regrattiers (13) et de gros bourgeois, des commissionnaires au chapeau tombant sur l'épaule et des avoués, des résidents de la chambre et leurs clercs, des mendiants et des saute-ruisseaux, des aristocrates et des valets de pied, habillés à peu près de la même façon, sauf qu'ils portaient moins de galons ; des abbesses et des petites-maîtresses, des marquises et leurs cochers (qui étaient peut-être, de nuit, plus rapprochés que leur morgue respective ne l'eut laissé supposer durant le jour), des laquais et des fruitières, qui auraient été bien étonnés de savoir qu'ils deviendraient Maréchaux de France, princes et rois en Europe ; des vendeuses de pommes cuites et des poissardes (dont les enfants ne sauraient sans doute jamais qu'ils devaient la vie à d'authentiques chevaliers du Saint-Esprit) ; tout ce monde, cet univers sens dessus-dessous piochait avec ardeur, faisait jaillir la boue pour le plaisir, se cassait une jambe, chantait, courait sifflait, s'étalait, se brossait... Les jeunes femmes soulevaient le bas de leurs robes pour montrer innocemment en public leurs jolies chevilles et leurs bas brodés ; certaines prétextaient de gros bleus qu'elles venaient justement de se faire au montant d'un fardier pour que ceux sur lesquels elles avaient jeté leur dévolu fassent leur profit du spectacle ; un jeune homme appuyait sa joue contre le genou de cette futée de miss Breadalbane, qui prenait un air faussement égaré ; des enfants se faisaient véhiculer par grappes au sommet de tombereaux débordants, des abbés s'attelaient à la bricole et saluaient du tricorne quand ils entendaient crier "A bas la calotte !"; des numismates amateurs fouillaient le sol à la recherche de sous de Mérovée ou de Dagobert, et discutaient doctement pour savoir si la butte n'avait pas été autrefois le tumulus d'un chef gaulois des Parisii ; des maraîchers et des horticulteurs supputaient combien de choux-pommés et d'espaliers de louises-bonnes pourraient croître sur cette vaste esplanade, et Olympe put remarquer Mme d'Iroise elle-même dans une brouette que poussait M. d'Aumony : les gens ne les trouvaient pas fiers. Elle entendit des compliments directs et peu enveloppés, mais manifestement sincères, que lui adressait un groupe de porteurs de chaises. Mme d'Iroise rougissait de plaisir d'être le point de mire de tant d'hommes en bonne santé. Elle n'avait jamais eu la peau plus crémeuse, l'air plus frais, et le sourire plus riant. Du plus loin qu'elle la vit, elle cria à Olympe :

 

- Venez donc nous aider à pousser la bérouette !

 

Olympe refusa, mais elle était prise par l'ambiance de ce remue-ménage agreste sous la pluie. L'air sentait bon le terreau mouillé. Elle serra le bras de Thézan : ce parfum de terre l'enivrait.

 

 

 

Le 14 Juillet 1790 se leva sur une aube pluvieuse ; mais dès les premières heures de l'aurore, les Parisiens, véritable armée d'escargots sous leurs parapluies, se rendirent au Champ-de-Mars préparé par leurs soins. Olympe et Thézan, qui avaient couché chez Mme de Xivry, prirent place tout en haut des gradins, d'où ils découvraient une vue magnifique sur l'immense ellipse bruyante d'une foule joyeuse.

 

- Paraît qu'il y a plus d'un million de personnes, dit un de leurs voisins comme ils s'installaient.

 

Un général, ayant mis l'habit bas pour exhiber des bretelles tricolores, suscita l'admiration de plusieurs rangées, qui se retournèrent en murmurant d'enthousiasme ; mais de part et d'autre d'Olympe, des bourgeois en habit "prune de Monsieur" ou "marron d'Inde" leurs bas chinés de bleu et de gris correctement tirés, se tenaient raides en prisant dans des tabatières de corne, avec des grâces apprises rue Culture Sainte-Catherine, tandis que mesdames leurs épouses, se redressant sous le buste du corset, fièrement attifées et plus vaniteuses que des duchesses à tabouret, abritaient leurs vertueux maris de parapluies découpés en côtes, comme des melons qui auraient été aux couleurs de la Nation. Pendant que tonnaient les canons des batteries disposés le long de la Seine, on vit défiler, tout en bas, les habits rouges des Gardes Suisses, le Roi, la famille royale, M. de Lafayette sur son beau dada blanc, qu'il savait très bien faire cabrer, la Garde Nationale, menaçante comme un épicier qui s'apprête à découper de la morue sèche. Puis des enfants de chœur, faisant tournoyer des encensoirs, s'avancèrent derrière des bedeaux qui soufflaient dans des serpents, instruments typiquement ecclésiastiques, et leurs écharpes aux trois couleurs pendaient sous le crachin. Les trombones, les roulements voilés des tambours firent battre à l'unisson ces centaines de milliers de cœurs bourrés de civisme ; on entonna des cantiques qui hésitaient entre la tyrolienne et le Noël patoisant ; un évêque défroqué et boiteux bâcla une espèce d'office, se pinçant les lèvres pour ne pas pouffer de rire, tandis que les drapeaux des bataillons parisiens frissonnaient d'une émotion sacrée.

 

- Celui-là, expliquait à sa femme le voisin d'Olympe, qui dans son animation lui défonçait les côtes à coups de coude, c'est Saint-Marcel : un paysan armé d'une faux y marche fièrement contre un noir château : "Mort ou Liberté !" Le coq debout sur un affût qui chante "Je veille pour la Patrie", c'est le Prieuré de Saint-Martin des Champs. Celui des braves Feuillants est plus loin vers la gauche : il y a dessus... je crois... "La France Dégénérée" - Euh ! Je veux dire : "Régénérée", avec un faisceau de licteur entouré de branches de chêne, un arbre très utile pour faire du feu... Plus loin encore, le Bataillon de Popincourt : "Un roi juste fait le bonheur de tous". Comme c'est émouvant ! Et les Gravilliers, Saint-Médard, la Ville-l'Evêque, le Faubourg du Roule, Saint-Germain l'Auxerrois... Veux-tu la lunette, ma bonne ?

 

Et il se mit à croquer un morceau de saucisson, qui répandait une odeur d'ail, pendant que la cérémonie avançait vaille que vaille, à coups de sacristineries patriotiques.

 

 

 

Un jeune homme de mauvaise mine, faisant serrer les jambes en se glissant dans les rangs, vint dire un mot à l'oreille de Thézan, qui se leva comme un chien qu'on siffle.

 

- Il faut que je parte, confia-t-il tout bas à Olympe.

 

Le jeune homme à l'élégance de mauvais goût la regardait curieusement.

 

- Attends-moi en bas, Pelle-Noire.

 

- Comment, Alphonse, vous n'allez pas me laisser seule, dans cette foule.

 

- Il le faut, ma chère amie : je ne serai pas longtemps absent.

 

- Ah, c'est trop fort ! Vous allez m'abandonner, de nouveau, comme pour Lucile ?

 

A une représentation de cette comédie, dans l'hiver, Thézan avait oublié de venir la prendre à la sortie, et elle était restée là, seule dans la nuit et la boue du boulevard Bonne-Nouvelle, parmi les fiacres qui sifflaient l'air célèbre : "Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ?" Elle avait du retourner seule au quai, en pleurs, c'était un de ses souvenirs les plus amers.

 

- Je vous promets de venir vous chercher à la fin de la cérémonie : attendez-moi à la sortie du pont de bateaux en regardant vers Chaillot.

 

- Avec le monde qu'il y a, nous ne risquons pas de nous retrouver !

 

Il haussa les épaules, ayant horreur des scènes en public. Comme il partait, elle dit :

 

- Oh, Alphonse, ce n'est pas bien, pas bien !

 

Mais il ne se retourna pas. Elle resta assise, envahie par le froid, les yeux brouillés de larmes, ne voyant plus rien, et quand elle émargea de sa douleur, la cérémonie s'achevait : très loin, en bas, les groupes officiels se dissolvaient dans les hymnes ; la foule quittait lentement les gradins, en devisant. Elle descendit machinalement, la dernière, longea sans les voir des groupes de Forts de la Halle avec leurs immenses chapeaux blancs et leurs tailloles rouges ou bleues qui serraient leurs larges pantalons ; des marins en chapeaux de cuir ciré et souliers vernis s'envoyaient des bourrades en tirant sur des brûle-gueules, leurs cheveux tressés et graissés ramenés en nattes sous la boucle. Des Savoyards firent à son passage des plaisanteries qu'elle n'entendit pas. Des porteurs d'eau se débarrassaient de leurs seaux cerclés de cuivre, tandis que des colporteurs en lévites vertes criaient le compte-rendu de la cérémonie. Au passage de jardiniers, portant sur un brancard drapé de bleu un énorme chou flanqué de pommes, de poireaux et d'aubergines, la foule applaudit. Ils portaient à l'épaule des bêches enrubannées et leur musique de flageolets jouait des airs d'Annette et Lubin.

 

 

 

Au pont des barques, Thézan ne parut pas. Les canonniers nettoyaient leurs pièces, allumaient des pipes, tandis que le bronze des 12 et des 24 resplendissait sous le soleil pâle qui brillait entre les ondées. Après ces quelques salves, et dans la bonne volonté commune, la révolution était terminée ; les gens rentraient chez eux, convaincus d'en avoir assez fait. Appuyée contre un poteau, Olympe regardait s'écouler vers les guinguettes de Chaillot la masse joyeuse, dont la gaîté lui faisait ressentir encore plus cruellement sa solitude. Ainsi, unique peut-être dans cette foule, elle était seule. Thézan avait toujours mieux à faire que de demeurer avec elle. Toutes les femmes qui défilaient, petites bourgeoises ayant un soupçon de rouge, femmes du peuple à la voix haute, caillettes vêtues de clinquant, grandes dames sans apprêt, toutes étaient accompagnées de leurs maris, de leurs amis, de leurs enfants ; elle seule, dans sa robe bleue toute neuve sur laquelle perlait l'eau de pluie, avec son bouquet qui se fanait, n'avait personne à qui appuyer son bras. Elle était parée comme pour un mariage, mais le promis s'était enfui.

 

- Pardon, citoyenne ! lui dit un jeune homme qui lui avait pris le bras. En la voyant pleurer, il la laissa, décontenancé.

 

Elle suivit les quais, se cognant dans les groupes qui remontaient du Palais-Bourbon, ne voyant rien, obsédée par cette pensée : Thézan ne viendrait plus.

 

 

 

C'était bien la peine d'avoir passé tout ce temps au Désert à se faire elle-même ce costume pour lui plaire : il l'avait à peine remarqué. Elle ne se demandait même pas s'il était allé retrouver une autre femme. Tout lui était égal, à présent. Les quais se vidaient ; des voitures roulaient souplement sur le pavé gras. Des capucins passèrent, barbe au vent, le long d'un mur de clôture où s'égouttaient des peupliers. Ils marchaient bras-dessus, bras-dessous avec des hussards de Chamborant qui tenaient d'une plaisanterie de la reine la couleur bure de leurs dolmans.

 

Tout le monde se hâtait vers les bals, les foyers chauds, la joie calme et familiale ; c'était la Fête de la Fraternité. Elle n'avait ailleurs où aller que la petite mansarde vide et froide du quai Malaquais.

 

Sous les arbres de l'Esplanade, des invalides en habits bleus à boutons de cuivre, le revers orné du médaillon rouge de vétérance aux deux épées croisées, trinquaient sur des tréteaux en plein vent avec des officiers qui avaient été leurs soldats, dans le temps. Une chanson de petite fille, obsédante, courait dans la mémoire d'Olympe :

 

 

 

En revenant de noces,

 

J'étais bien fatiguée,

 

Auprès d'une fontaine,

 

Je me suis reposée.

 

 

 

Ah je l'attends, je l'attends, je l'attends,

 

Celui que j'aime, que mon cœur aime...

 

 

 

Elle était arrivée au Pont-Tournant des Tuileries, ayant passé la Seine sans s'en apercevoir. Fatiguée, elle s'assit sur la rambarde de pierre et regarda le socle de la statue de Louis XV. Elle se demanda si elle aurait la force de héler un fiacre pour se faire reconduire.

 

- Chère Olympe ! Depuis que je vous cherche !

 

La voix tonitruante la fit sursauter : quelqu'un perçait les groupes du Cours-la-Reine, faisant retourner les promeneurs ; Gourgane, qui tout de suite s'assit près d'elle, la prit par la main.

 

- Belle fête, hein ? Vous n'avez pas idée du chemin que j'ai dû faire pour vous retrouver... Enfin, nos malheurs sont terminés ! dit-il d’une voix de stentor. Toute cette ville barbotant dans la gadoue, quel symbole ! Vous avez vu défiler ces cornichons ? Ca fait penser aux bocaux de vinaigre d'où ils n'auraient jamais dû sortir !

 

- Vous allez vous faire écharper, dit Olympe, souriant à travers ses larmes.

 

- Moi ? Pourquoi donc ? Il ferait beau voir... Qu'avez-vous ? Un gros chagrin ? Votre oiseau des Iles s'est envolé ? Mais c'est que je ne veux pas voir pleurer ces miroirs de l'amour ! Regardez-moi ça, lui glissa-t-il dans l'oreille : quelle foiridon ! Il n'y manque que les chevaliers de la manchette avec une fusée volante (excusez l'expression) visant deux nuages rebondis, et la devise : "In medio voluptas"... Et le bataillon des pensionnaires de la rue Saint-Jean-Saint-Denis précédé de la banderole : "Un de perdu, dix de retrouvés !" Ou alors : "Ousqu'y a d'la gêne, y a pas d'plaisir” ! Qu'en pensez-vous ?

 

Olympe éclata de rire malgré elle à ces plaisanteries si peu convenables.

 

- Vous voyez ? Ne dites pas non, vous avez souri... Que diriez-vous d'un petit repas, vous et moi, à Mousseaux ? En cabinet particulier ? Non, c'est un peu capitaux - et puis, si usé ! Voyons : quelque chose d'adapté à ce beau jour de réconciliation nationale? A propos ! Il faut que je vous embrasse.

 

- Mais nous n'étions pas brouillés, dit Olympe.

 

- Alors pourquoi pleurer ? Ah, je devine : l'émotion populaire, les lampions ; je le sais par expérience : c'est contagieux. Enfin la plus grande sensibilité se donne libre cours ; on pleure maintenant en public avec joie et reconnaissance... ces transports sont la nouvelle forme du bonheur ! Je viens de voir mon coquin de notaire pleurant de joie dans un vaste mouchoir à carreaux au milieu de sa petite famille, entre vingt et trente personnes, excusez du peu ! Il formait à lui seul, à la tête de sa progéniture vraie ou supposée, une députation complète, le vertueux Dupont-Prudence... Il devait représenter l'Heureux Père, d'après quelque croûte de Greuze... Il en avait tous les gestes ! Où voulez-vous aller, belle éplorée ?

 

- Au Pré Saint-Gervais, pour vous punir, puisque vous vous moquez des plaisirs de ces braves gens.

 

- Moi, me moquer ? C'est que je les respecte, tout au contraire ! Diable, c'est qu'ils sont beaucoup ! On ne peut pas les calotter tous, ça demande réflexion ! Bertrand, Raton, venez là !

 

Une calèche s'avança : les deux négrillons, Tom et Timo, avaient changé de vêtements en même temps que de nom ; mais les habits bleu national, sans le moindre galon, dont Gourgane les avait affublés, ne les faisaient pas rire du tout.

 

 

 

Placé comme il l'était dans les alignements d'hommes en armes, Bance, gelé, morfondu et mécontent, le fusil pesant le long du bras, ne voyait strictement rien de la belle cérémonie. Il recevait la pluie sur son chapeau, et pensait que les heures passées par sa mère à repasser son habit de garde national étaient bien du temps perdu. Par la masse de ses cheveux noués en catogan, la pluie lui dégoulinait dans le collet, puis le long du dos, et il aggravait sa mauvaise humeur. Si encore il avait eu près de lui quelqu'un avec qui plaisanter ! Mais ce tire-au-flanc de Basset s'était fait affecter à la guérite près de l'arc-de-triomphe en bois, sous lequel défilaient les fédérés provinciaux. Là, le cheveu poudré, il se réjouissait des trombines bretonnes ou bressannes, lorgnait les belles, et leur flanquait du "citoyenne" en pleine figure, bien abrité, assis, et un verre de vin en permanence à sa portée.

 

- Certains, pensait Bance mélancoliquement, ont de la chance en tout.

 

Basset faisait des jeux de mots de plus en plus pitoyables : la veille, comme ils comptaient des boules de pain pour la section, sous le cloître Saint-Séverin, ne lui avait-il pas dit:

 

- Vas-y, fais des rations, c'est la fête !

 

Et c'est à des êtres pareils qu'échouaient les meilleures places ! Pire : Cécile avait ri aux éclats des calembours de Basset, ce qui avait indisposé Bance, qui s'était bien promis de ne plus amener la jeune fille à sa section, ni de lui faire retrouver le peintre. Ils s'étaient d'ailleurs, disputés, à ce sujet : Cécile le trouvait "ours". La quittant, furieux, il avait décidé de ne pas la revoir de sitôt. "Quel droit avez-vous à être jaloux ?" lui avait-elle demandé. Ce sont des choses qui ne s'oublient pas.

 

Mais la perspective d'avoir à déjeuner rue Séverin en grand apparat avec ces assommants notaires de Senlis l'effraya de nouveau. Il fallait à tout prix inventer un prétexte pour ne pas rentrer. Cependant, après trois mortelles heures d'orphéonades, de chants vaguement liturgiques et de serments repris en chœur (sauf par lui, qui ne desserra pas les lèvres), il y eut une éclaircie dans son sort : tout le monde quitta les gradins et organisa une vaste farandole sur le terrain boueux ; il put ainsi se dégourdir les jambes et abandonner son fusil contre la palissade.

 

 

 

La plus folle gaîté régnait maintenant dans cette énorme foule, et Bance ne regrettait plus de n'avoir pas été de garde à la porte. Des filles venaient séparer les mains des fiers guerriers de dix-huit ans, s'intercalaient pour sauter les flaques d'eau en une ronde immense qui tournait dans les éclaircies de soleil et les soudaines ondées. Mais Bance lâcha à la fois les deux mains qu'il tenait pour se précipiter vers une jeune fille qui courait en avant d'un groupe : il avait reconnu Cécile. Cette fois, malgré leur dernière dispute, il ne la lâcherait plus.

 

 

 

Cécile riait d'être entraînée. Dépeignée, son chapeau pendant par la bride dans son cou, elle s'amusait, après un sursaut de quant-à-soi. C'est de façon irraisonnée qu'elle avait couru vers Bance, abandonnant le groupe des petits-maîtres, qui l'agaçaient de leurs sarcasmes continuels. De temps en temps, elle avait envie de secouer la morgue qui allait si mal à son âge, qui l'ennuyait, mais qu'elle croyait indispensable à son maintien. Elle courait comme un cheval échappé ; il lui était bien égal que sa mère et Sélincourt la voient. Elle était à mille lieues d'imaginer que cette vue leur aurait fait plaisir. Quant à Bance, plus amoureux que jamais et fier pour une fois d'avoir osé quelque chose, le seul contact de la main de Cécile le mettait au comble du bonheur.

 

 

 

- Pourquoi ne me croyez-vous pas, Olympe, quand je vous dis que je vous aime ? demandait Gourgane, la bouche pleine, en découpant la soi-disant matelote d'anguille aux oignons qu'on leur avait servie d’autorité, avec un demi setier de vin vert et un melon anémique.

 

- Je vous l'ai déjà dit, dit Olympe en roulant une boulette de mie de pain : parce que j'aime Thézan.

 

- Mais enfin que lui trouvez-vous ? demanda Gourgane avec un étonnement peu feint.

 

- Deux cabots avec des pleurants, deux ! cria le garçon en se faufilant entre les tables.

 

- Il n'est rien, personne, dit-il en se renfonçant sur sa chaise d'osier pour la regarder de plus loin. "Des riens, des airs, du vent, en trois mots le voilà", Le plus, il vous abandonne sans balancer dans une foule de malandrins...

 

Pour soulager son cœur, elle lui raconta naïvement l'histoire du complot échoué de Monsieur, la louche maison de santé du Petit-Vaugirard... Il en leva les yeux au ciel, de commisération.

 

- Et vous travaillez pour ces gens-là ! Encore, vous m'auriez dit : "Je travaille pour le Roi de Prusse", j'aurais compris. Mais pour le comte de Provence... Tenez, votre Thézan me navre, profondément. Et vous me faites de la peine.

 

- Sans doute, dit Olympe embarrassée, mais je l'aime, c'est ainsi.

 

- Trois entrecôtes qui courent ! cria le garçon.

 

- Comment pouvez-vous dire ça ? On n'aime pas quelqu'un qu'on n'estime pas... Pourquoi ne m'aimez-vous pas, moi, par exemple ? J'ai des droits à l'affection de mes semblables... Est-ce que je ne vaux pas généralement mieux qu'eux ? Si, naturellement, tout le monde est bien d'accord... Ne riez pas, ce n'est pas drôle du tout... Ecoutez-moi, Olympe, nous allons faire tous les deux une fédération, puisque c'est la mode. Je suis seul au monde (orphelin, pour ainsi dire), j'ai de l'argent, un titre, si ça vous amuse... Vous aussi, vous êtes seule au monde, avec une tante acariâtre, un amant volage, qui vous en fera voir de toutes les couleurs, si vous ne le lâchez pas. Soyez raisonnable : partez avec moi, Olympe, ne serait-ce que pour votre propre sauvegarde. L'éclaircie que vous voyez aujourd'hui est trompeuse : ce pays sera bientôt à feu et à sang. Croyez-vous qu'on puisse raccommoder une société ruinée à coups de constitutions fumeuses, comme autant d'emplâtres sur une jambe de bois ? Comment pouvez-vous croire un instant que Thézan, qui est si instable, deviendra un jour un modèle de fidélité ? D'où pensez-vous tirer le moindre argent ? Olympe, répondez-moi.

 

- Je ne sais pas... Vous m'affolez... Laissez-moi réfléchir.

 

Elle jouait avec sa fourchette, grattant la nappe usée de cette guinguette en plein vent, pleine de bruits et de chansons. Aux tables voisines, on en était au dessert ; des ébénistes du faubourg se levaient et poussaient des chansonnettes qu'ils détaillaient avec cœur, où il était question de fédération et d'amitié indéfectible. Tout ce que disait Gourgane, Olympe, le regard perdu, pensait qu'elle se l'était déjà dit cent fois, mais elle aimait toujours Thézan, et n'avait que de l'amitié pour ce marin si sûr de lui. Elle le trouvait brutal, sans mystère ; de la désagréable impression d'aventurier qu'il lui avait fait le premier soir chez Mme de Xivry, il lui restait une défiance. Pourtant, elle regrettait que jamais Alphonse ne lui ait parlé si carrément.

 

- Serais-je sottement opiniâtre ? pensa-t-elle.

 

Le garçon, qui débarrassait, voyant Olympe songeuse, prit avec Gourgane un air familier ; il en fut pour ses frais.

 

- Qu’as-tu à traîner, imbécile ? Rembarque ces fioles.

 

Comme il s'en allait, Gourgane le rattrapa.

 

- Viens là... Prends ça, c'est ma semaine de bonté.

 

- Je n'étais pas offensé, monsieur, dit le garçon.

 

- Ca ne fait rien, ce sera pour la prochaine fois. Portes-nous des glaces.

 

- Il n'y en a pas, bien sûr, dit le garçon, atteint ce coup-ci dans son orgueil professionnel. Des glaces au Pré Saint-Gervais !

 

- Du café, alors. Olympe ? dit Gourgane avec douceur quand il eut disparu.

 

- Je ne sais pas encore... Je ne peux vous répondre tout de suite. Il faut que je réfléchisse.

 

- Quand me répondrez-vous ?

 

- Dans quatre jours, le 18, à midi.

 

- Où donc, Olympe ?

 

- Comme aujourd'hui, au Pont-Tournant des Tuileries.

 

 

 

(1)     : Madame : Marie-Joséphine Louise de Savoie, Comtesse de Provence. Epouse de Monsieur, Comte de Provence, futur Louis XVIII, frère de Louis XVI.

 

(2)      : La Tante Gourbillon : Marguerite, lectrice de Madame

 

(3)      : Monsieur : Comte de Provence, futur Louis XVIII et frère de Louis XVI.

 

(4)      : Favorite de Monsieur.

 

(5)      : Marie-Thérèse de Savoie, sœur de Madame, et épouse du Comte d’Artois, futur Charles X, et frère de Louis XVI.

 

(6)      : Comte d’Artois, futur Charles X et frère de Louis XVI.

 

(7)      : Haquet : charrette étroite, longue et sans ridelles.

 

(8)      : Tarbouch : bonnet rouge qui porte un gland de soie bleue, d’origine turque.

 

(9)      : Cadi : juge musulman qui remplit à la fois des fonctions civiles et religieuses.

 

(10)  : Quibus : argent.

 

(11)  : Aitres : terrain libre servant de cimetière autour d’une église.

 

(12)  : Sébile : bol avec ou sans manche.

 

(13)  : Regrattiers : revendeurs de seconde main.

 

 

 

 

 

FONTSAGUETTE

 

 

 

SECONDE PARTIE

 

L’EMMIGREE

 

 

 

 

 

PETIT VOYAGE DANS LE MIDI

 

 

 

Sur la grève de la Seine, Thézan ralentit le pas, et malgré sa souffrance, appuyant le pommeau de sa canne contre son menton, il se força à regarder d'un air d'intérêt, au-delà du fleuve, les lointains bleuâtres de Chaillot. L'air s'échappait en sifflant de ses poumons, et sous son chapeau à l'androsmane, ses tempes, après sa longue course, battaient à tout rompre. Par un suprême effort de volonté, il parvint à ne pas s'évanouir.

 

- Entendez-vous, monsieur ? dit le tondeur de chiens, qui, assis sur sa caisse, tondait un caniche en lion.

 

- Quoi donc ? dit Thézan avec difficulté.

 

- La fusillade !

 

- Quelle fusillade ?

 

- Eh ! Les coups de fusil, là, donc ! dit le tondeur de chiens impatient en haussant les épaules. Ca vient du Champ-de-Mars. Tu n'as pas entendu, toi, le Millionnaire ?

 

- Oh, moi, j'entends jamais rien, dit le joueur d'orgue à barbe blanche.

 

- Pas moyen de discuter, grommela l'artiste en caniches.

 

 

 

Thézan s'éloigna lentement. L'air humide le remettait peu à peu, et le coup de crosse en pleine poitrine lui faisait moins mal ; il ne respirait plus en sifflant comme tout à l'heure, après la charge de la garde nationale. Encore heureux qu'ils n'aient pas trouvé son pistolet, ou il aurait été fusillé sur le champ. Quel malheur d'avoir manqué cette canaille de Lafayette ! Il y avait décidément une fatalité de la malchance, car il était presque impossible de rater quelqu'un de si près.

 

- Alors, mon prince ? dit une voix joyeuse près de lui. Comme vous êtes pâle ! Qu'est-ce que vous avez ?

 

- Un coup de crosse dans la poitrine, articula le chevalier.

 

- Je vois... Vous avez besoin d'un bon coup de sacré chien ; j'appellerais bien un rogomiste ! [1) Mais que je suis bête : ça nous ferait remarquer. Tétez-moi ça : heureusement que le petit Pelle-Noire a toujours sur lui ce qu'il faut pour les dames qui tournent de l'œil !

 

Et tirant de sa poche une fiole d'eau-de-vie, il la tendit au chevalier ; comme il se hâtait de l'ouvrir, un pistolet gravé et deux fort belles montres tombèrent dans le sable.

 

- C'est mon pistolet, dit Thézan.

 

- Je crois bien ! J'ai vu quand vous l'avez jeté après avoir tiré le grand flandrin ! C’est dommage que vous l'ayez manqué.

 

- Et ces montres ?

 

- Ah, ça... C'est comme qui dirait des héritages que les bourgeois refroidis m'ont tacitement remis, mon bon monsieur...

 

- Il en est tombé beaucoup ?

 

- Comme des mouches ! Ca ferraillait de partout comme à la Foire du Trône... sauf que ceux qui sont tombés sont bien morts ! Tir à balles réelles ! Cet enflé de Chenu s'est tiré comme un daim, quand il a vu ça, et j'ai même perdu le patron (3). Mais je sais où les retrouver : on me sème pas comme ça... Vous voulez mon avis ? C'était mal goupillé, encore une fois ; comme émeute, j'ai vu mieux, dit Pelle-Noire avec un air dégoûté.

 

- Est-ce qu'on pouvait se douter que la garde nous tirerait dessus ?

 

- Je n'aurais jamais cru les démocrates si lâches !

 

- Oui, c'est comme un sort... Mais allez donc, l'occasion se représentera de déglinguer leur général d'opéra, si ça vous chante ! Savez ce que vous allez faire ? Rentrer tranquillement chez vous, comme un rentier qui se la coude douce, à la promenade matinale... Là, doucement, n'ébréchons pas la porcelaine. Donnez-moi le bras, j'aurai l'air d’être votre confident et que vous auriez une peine de cœur. Je vas vous raccompagner un brin. Prenons pas de fiacre, s'il vous plaît ; c'est mouchard et compagnie.

 

 

 

Après tout, pensait Thézan en regagnant l'hôtel de Xivry, je suis bien bête de m'en faire : puisque la deuxième tentative de soulèvement a échoué, je vais donner ma démission à Monsieur.

 

Il repensait aux dernières paroles, pleines de bon sens, de Pelle-Noire :

 

- Pourquoi vous bossez tant et plus pour vos patrons ? Vous serez bien avancé, quand vous serez au cimetière de Picpus et qu'eux rouleront carrosse... Un carrosse dont vous leur aurez ouvert le marchepied ! Allez, légitime ou pas, y a encore que l'artiche dans la vie, moi, je connais que ça !

 

Cette critique pittoresque du métier de provocateur, faite par un voleur, ne manquait pas de piquant. En riant, il monta l’escalier, s'arrêtant à chaque marche. Sa poitrine était toujours douloureuse ; une sensation d'étouffement sourde, diffuse.

 

 

 

- Qu'avez-vous ? dit Olympe alarmée quand elle vit l'énorme tache bleue sur la poitrine.

 

Comme elle cherchait de l'eau des Carmes, il inventa un mensonge : le timon d'une charrette l'avait heurté dans la Cour des Messageries ; les postillons ne font attention à rien.

 

- Pourquoi mentir, Alphonse ? dit Olympe hors d'elle. Croyez-vous que je ne sache pas ce que vous faites, avec ces gredins qui viennent vous chercher en pleine Fête de la Fédération ? Me prenez-vous pour une idiote ? Je vous ai fait entrer chez Monsieur pour que vous ayez une situation stable, qui assure notre avenir, et tout ce que vous trouvez à faire c'est monter des émeutes ! Et pour qui ? Pour quoi ? Pour des gens qui se moquent de vous comme d'un hanneton ! Je regrette bien de vous avoir fait entrer chez le Comte de Provence ! Mais ça ne va pas se passer ainsi...

 

Elle sortit en claquant violemment la porte de la mansarde.

 

 

 

- Je suis majeure, madame, dit Olympe posément. J'ai 25 ans.

 

- Il n’y a pas de majorité pour les filles, dit Mme de Gourbillon.

 

Sous le haut plafond des Tuileries, elle regardait sa nièce de ses yeux jaunis, ses mains bien à plat sur ses genoux. Elle ajouta, insolemment :

 

- C'est pour me dire cela que vous venez me déranger dans ma charge ? Il y a des mois que je ne vous ai vue.

 

- C'est que je veux me marier, Madame.

 

- A merveille ! Je suis flattée de l'apprendre, après tout le monde, sans doute... Et avec qui, s'il vous plaît ?

 

- Avec M. de Thézan, dit Olympe d'un ton uni.

 

- Peut-être consentira-t-il à me demander votre main ? Ou est-ce aux filles à faire les avances ? On voit tant de choses, aujourd'hui... Vous savez que je suis votre plus proche parente, et que vous avez besoin de ma permission écrite... Et qu'il faut, de plus, une décision de conseil de famille ?

 

- C'est pourquoi je suis décidée en même temps à demander les comptes de ma gestion de tutelle.

 

- Vraiment ! Trop aimable. C'est magnifique ! Si je m'attendais à ce qu'un jour ma nièce... Quand mon pauvre frère - commença Mme de Gourbillon avec lenteur, pour se donner le temps de préparer son homélie - quand mon pauvre frère s'est tué dans ce fâcheux accident, j'ai été nommée votre tutrice, à mon corps défendant, croyez-le bien ! J'ai fait toute ma vie tout ce que j'ai cru de mon devoir, afin que vous n'ayez rien à me reprocher. Je vous ai fait donner une éducation au-dessus de tout éloge ! Mais je n'aurais jamais imaginé qu'un jour vous auriez l'outrecuidance de me demander des comptes ! Je devrais pourtant être habituée : l'ingratitude, c'est toute ma vie. Quand vous êtes sortie du couvent des Feuillantines, et que je vous ai prise à la cour de Son Altesse Royale...

 

Olympe connaissait le refrain : elle l'entendait depuis dix ans. Avec les meilleures intentions du monde, Mme de Gourbillon, par son caractère exécrable, gâchait tout ce que son cœur lui dictait pour sa nièce. Il était exact qu'elle l'avait élevée, et mieux que si ses propres parents se fussent occupés d'elle. Il était exact que l'éducation qu'elle lui avait fait donner l'égalait aux femmes les plus cultivées. Mme de Gourbillon n'avait rien négligé pour former son goût, ses manières : mais elle lui faisait porter son caractère comme un joug.

 

Elle remarqua, comme chaque fois qu'elle se dédiait une colère (avec un infini plaisir) que Mme de Gourbillon disait : "mon pauvre frère", et jamais "votre père" : même les morts lui appartenaient. De plus, bien que les parents d'Olympe se fussent tués ensemble en boghei, Mme de Gourbillon omettait régulièrement de citer sa belle-sœur, la mère d'Olympe, cette intruse, cette étrangère, qui avait eu l'audace d'entrer dans l'orgueilleuse famille de Gourbillon.

 

Le parallèle sur l'ingratitude et la reconnaissance se terminait généralement par un éloge de Mme de Gourbillon par elle-même. Elle était, on le savait de reste, car elle le rappelait dans tous ses discours, la lectrice, la confidente, l'amie intime de S.A.R. la comtesse de Provence, belle-sœur du Roi. Qu'était Olympe, près de ces splendeurs ? Peu de chose. Une orpheline. Sans dot. Sans moyens d'existence... Mais Mme de Gourbillon trouva un argument neuf, une conclusion tout-à-fait pittoresque et inattendue : la vie, qu'à n'en pas douter, Olympe menait avec ce... comment ? Ce mirliflore ? Pesant ? Ronflant ? Elle ne se souvenait plus de son nom.

 

- C'est justement pour faire cesser cette situation scandaleuse que j'ose vous demander la permission de me marier, Madame, dit Olympe, à qui la moutarde montait au nez, car les soucis de moralité avaient été jusqu'ici le cadet des soucis de sa tante, habituée à l'indulgence des mœurs de la Cour.

 

- Oui, eh bien, vous ne l'aurez pas, M. de Thézan ne me convient nullement. J'ai d'autres vues sur vous : avec l'appui de Madame, je compte vous faire entrer dans un chapitre de chanoinesse.

 

Malgré sa colère, Olympe éclata d'un rire intempestif. Chanoinesse !

 

- Justement ! dit Mme Gourbillon, furieuse. Et vous allez quitter immédiatement ce freluquet, ou je vous fais embastiller !

 

- Pas tant que vous aurez besoin de lui pour le faire tuer, dit Olympe en se rapprochant de sa tante et lui parlant à l'oreille pour que les domestiques, qui commençaient à tournicoter dans la pièce, n'entendent pas.

 

La lectrice de Madame demeura sans voix.

 

- Pour le faire tuer, je veux dire : au profit de Monsieur ! J'ai des preuves !

 

            Et se levant rapidement, elle traversa la salle et dévala le grand escalier, toute guillerette. Alors, ayant ravalé toute morgue, Mme de Gourbillon courut derrière sa nièce.

 

- Olympe ! Revenez ! Je le veux !

 

Mais Olympe ne se retourna pas. Comme elle allait franchir les grilles du Carrousel, un valet de pied la rejoignit, tout essoufflé.

 

- Mademoiselle... Madame désire vous voir.

 

 

 

- Mon Dieu, mon enfant, comme vous êtes vive ! disait Madame. Quelle mauvaise tête ! Ainsi, me dites-vous, M. de Thézan est malade de la poitrine : eh bien, il faut qu'il aille voir M. Mossel,

 

mon chirurgien. Puis, vous l'accompagnerez dans le Midi pour sa convalescence. J'espère que vous saurez conserver à Monsieur ce loyal serviteur d'une noble cause.

 

- Votre Altesse Royale est trop bonne, dit Olympe en faisant une révérence.

 

 

 

Toute à l'enthousiasme du départ, Olympe avait complètement oublié le rendez-vous donné à Gourgane. Elle ne s'en souvint qu'au cours du voyage, comme la diligence de Toulouse sautait sur le pavé d'Orléans. Elle eut honte, mais la chose était faite. Elle lui aurait bien écrit, mais où ? Elle ne connaissait pas son adresse. Des bribes de la conversation à la guinguette du Prés Saint-Gervais lui revinrent à l'esprit, tandis qu'elle somnolait contre Thézan dans les cahots qui secouaient le lourd véhicule :

 

- Vous êtes seule au monde... Avec un amant volage... qui vous en fera voir de toutes les couleurs !

 

Elle sourit, heureuse : désormais, elle était sûre de son destin.

 

Cependant, Gourgane, au Pont-Tournant des Tuileries, eut tout le temps d'examiner la statue de Louis XV au milieu de la place déserte : Olympe avait manqué le rendez-vous.

 

Il jura comme un templier (on l'entendait jusqu'au Palais-Bourbon). Il prit le ciel à témoin (qui était couvert, ce jour- là) que désormais il serait infidèle aux femmes.

 

- Il n'y a encore que les navires en qui on puisse avoir confiance. A Agde ! A Agde !

 

s le lendemain, il irait prendre le commandement de "La Nouvelle Fraternité". Et, en traversant le Midi, il tirerait au clair, dans l'ex-diocèse de Lavaur, les hiéroglyphes de feu dom Hurlaut.

 

 

 

A travers la vitrine illuminée de la luxueuse parfumerie sous les arcades du Palais-Royal, il regardait Marie-Antoinette. Elle était seule dans la boutique. Les bras levés, le buste moulé dans une indienne bleu glacé à feuillage pourpre, elle tordait à deux mains sa chevelure en renversant la tête : elle se repeignait avant de partir. Elle vit le reflet de Gourgane dans les glaces qui tapissaient les murs et lui sourit.

 

- Que désirez-vous, monsieur ? C'est l'heure de la fermeture.

 

L'intérieur de la parfumerie, chaud et capiteux, contrastait avec le froid des galeries encore désertes.

 

- Insolent ! Voulez-vous me lâcher ! Rachel, Corinne! cria la parfumeuse en se penchant à une sonnette. Sortez, monsieur !

 

Elle lui indiquait la porte du doigt.

 

- J'ai l'impression que les vendeuses sont parties, murmura Gourgane en tournant son chapeau. Si j'osais...

 

- Oser, monsieur ! Vous ne faites même que ça ! Que cherchez-vous ? Peut- être puis-je vous conseiller ? lui dit-elle d'un ton engageant, selon un rite depuis longtemps établi. Du Vétiver ? Non, n'est-ce pas ? De l'Œillet Royal ? De l'Huile Antique, peut-être ? J'en ai de la très douce.

 

- Mon Dieu, je désirerais quelque chose d'assez rare : le "Triomphe de la Reine"...

 

- Moins rare que ce que vous pensez. Monsieur ne fréquente pas les marchands de nouveautés? Voulez-vous, je vous prie, ôter la clenche de cette porte et m'aider à tirer les rideaux ? Je suis à vous dans un instant.

 

Pendant qu'il soufflait les lampes, elle le rejoignit dans l'étalage de flacons.

 

- Qu'est-ce que tu as ? Un chagrin d'amour ?

 

Entre le panneau de la porte et le rideau ponceau, qui n'atteignait pas tout à fait le bas des vitres, ils pouvaient voir tourner les roues des calèches dans la pénombre du soir.

 

LE CONVOI D'ARTILLERIE

 

 

 

Le bruit du charroi réveilla Gourgane. Il ouvrit les yeux, chassa une mouche qui tourbillonnait devant sa bouche, et essuya la sueur qui perlait à son front. Sa montre marquait trois heures, et le soleil dardait d'aplomb sur les murs blancs de la misérable auberge où il avait si mal dîné. Il n'était protégé de ses rayons que par un maigre pampre de chasselas qui ne devait jamais arriver à maturité, vu qu'il devait être brûlé avant par la canicule. Gourgane épongea son cou, et reboutonna son habit. Il avait maintenant les yeux bien ouverts.

 

Pourquoi diable cette compagnie d'artillerie - car ce devait être une compagnie, vu le nombre d'hommes et de chevaux - s'arrêtait-elle dans ce désert poussiéreux qu'est le plateau de la Madeleine ? N'y avait-il pas suffisamment d'auberges à Cahors pour désaltérer tout ce monde, au lieu de venir mettre la citerne du "Petit-Dardant" à sec ? Il compta rapidement les chevaux : quatre par pièce et autant par caisson, à sept canons et vingt et un caissons, cela faisait 112 bêtes, plus douze servants montés par pièce, cela faisait 84 chevaux de plus... une compagnie au grand complet. D’après ce qu'il pouvait voir, les canons, que leurs servants rangeaient méthodiquement face à la route, étaient des pièces de huit : de l'artillerie de campagne. On lisait sur les caissons rectangulaires aux toits pointus : "La Section du Temple". La poussière soulevée par le roulage sur le plateau retombait mollement dans l'air brûlant.

 

 

 

Les cinq ou six officiers qui entrèrent sous la tonnelle n'avaient l'air ni aimable, ni liant. Ayant constaté que la salle commune était envahie d'un nuage de mouches, ils vinrent s’asseoir près de Gourgane, mais manifestement à contrecœur : ils ne paraissaient pas d'humeur à parler. Ils avaient même l'air contrarié de trouver quelqu'un là, et ne répondirent à son salut que par de vagues signes de tête. Leur chef, un capitaine aux yeux bleu-acier, entré après les autres, sourit avec une sorte de crispation et commanda du pivois pour tout le monde. L’hôtelier et ses deux fils, ébahis de voir tant de compagnie, s'affairaient, roulaient sur la rampe de la cave un tonneau que quatre canonniers vinrent enlever prestement, pour emplir les gourdes de tout le monde. Cela aussi frappa Gourgane : la vitesse avec laquelle l'ordre le plus bref, jeté par le capitaine, s'exécutait, sans un mot, sans un retard ; et pourtant les hommes avaient l'air fatigué.

 

 

 

Un autre détail qui le fit réfléchir, c'est la disparité d'âge des canonniers : certains avaient dépassé largement la cinquantaine ; d'autres n'avaient pas vingt ans. La troupe était assez hétéroclite, mais parfaitement homogène.

 

- Compliments, capitaine, dit Gourgane qui s'était remis à son repas interrompu : une salade et un morceau de fromage de chèvre. Je vous félicite de la discipline de votre troupe. On dirait qu'ils n'ont fait que ça de leur vie...

 

- Qu'est-ce à dire ? dit le capitaine.

 

- Rien d'autre que ce que cela signifie, dit Gourgane ; je suis capitaine d'un navire, et j'apprécie les manœuvres soigneusement exécutées.

 

Ces douceurs n'eurent pas l'air de plaire beaucoup aux officiers, qui se regardèrent derrière leur verre de mauvais vin. Jamais Gourgane n'avait vu de grivois aussi renfrognés. Il s'amusait beaucoup. Voyant que sa conversation ne suscitait pas l'enthousiasme, il continua :

 

- Section parisienne, je vois ?

 

- Oui, mais du régiment de Metz, dit le capitaine.

 

- Ah, bien, bien. Vous n'avez pas dû avoir froid, en descendant ?

 

- En effet, dit laconiquement l'officier.

 

Les autres semblaient s'être donné le mot pour ne jamais parler avant leur chef.

 

- Et vous allez loin, comme ça ? S'il n'y a pas d'indiscrétion.

 

- Montauban.

 

Les canonniers, masse bleu-sombre à chapeaux noirs, l'habit liseré de rouge, détenaient les chevaux, les menaient boire dans l'auge de pierre où deux hommes de corvée montaient continuellement de l'eau. Tout en avalant son fromage, Gourgane écoutait le peu de cris et de conversations qui arrivaient jusqu'à lui : tous les mots étaient prononcés avec un fort accent parisien. Pourtant, pensa-t-il, il n'y a pas que des Parisiens au régiment d'artillerie de Metz... Si du moins c'est bien de là qu'ils viennent... Il avait trop sommeil pour continuer son investigation. Saluant les officiers silencieux, il prit son chapeau, et alla s'allonger dans la paille d'une mangeoire, près de son cheval. Ayant quitté sa redingote, il vérifia le chien de ses pistolets, puis s'endormit comme un chérubin. Vers le soir, un grand bruit l'éveilla à nouveau ; par la fente de la porte, il vit le train d'artillerie filer bon vent sur la route.

 

- Il paraît que ces oiseaux-là naviguent même à la noye !

 

Le crépuscule s'étalait, violet, dans le ciel sans nuage. Il sella son cheval et appela l'aubergiste pour lui régler son casse-croute. Mais il attendit que la colonne se fût suffisamment éloignée pour partir.

 

 

 

Le surlendemain soir, passant le long d'une auberge écartée de la forêt de Grésigne, Gourgane eut la surprise de reconnaître sous les arbres la compagnie d'artillerie, à laquelle il ne pensait plus.

 

- Ils m'avaient pourtant dit qu'ils allaient à Montauban, et je les vois sur la route de Gaillac ? Qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'ils ont changé de route à Caussade.

 

Les canonniers cuisaient leur fricot ; sûres de la tranquillité du lieu, à peine deux ou trois sentinelles montaient-elles mollement la garde, en fumant : cela faisait penser à un cheval qui sent l'écurie. Ces gens ne devaient pas être très loin de leur point de chute. Ayant attaché silencieusement son cheval à un arbre, Gourgane revint jusqu'au bivouac : il voulait en avoir le cœur net ; l'avant- veille, à la Madeleine, entendant démarrer les caissons, il lui avait semblé qu'ils faisaient un bruit bien métallique, pour transporter des gargousses de poudre.

 

Il arriva à soulever un couvercle. Pour le bruit métallique, il ne s'était pas trompé : le caisson était plein à ras bord de fusils. Il devait y en avoir plusieurs centaines. La fausse compagnie d'artillerie était un convoi déguisé de trafiquants d'armes !

 

Cela lui expliqua le langage si insolite des narquois ; ce n'étaient pas des soldats, ni des marins bretons, comme il avait cru un moment, mais des voleurs ! Voilà pourquoi ces gens s'arrêtaient dans des lieux écartés ! Ils devaient avoir des papiers parfaitement en règle, mais préféraient éviter de les montrer... Il sentit que s'il était pris, sa vie ne vaudrait pas cher. Déjà les bêtes des attelages, sentant son cheval, hennissaient. Rentrant sans bruit dans le couvert, il fila, profitant du bruit du bivouac.

 

 

 

Dans l'ombre chaude des mûriers, Gourgane suivait de loin le convoi d'artillerie. A vrai dire, il n'en suivait qu'un tronçon, car la compagnie s'était scindée en deux à la sortie de Graulhet ; il avait pu voir cela d'une petite fontaine froide où il faisait boire sa monture avec précaution. Le village était désert sous la chaleur, et le roulement lourd du charroi n'avait fait paraître aux fenêtres que quelques têtes de vieilles embéguinées de dentelles douteuses et corsetées de jaunâtre. Pendant que le cheval buvait à longs traits, le capitaine, les yeux mi-clos, observa qu'une partie du train filait vers Castres à travers les collines de Lautrec, tandis que l'autre partait à fond dans la campagne poudroyante : c'est celle-là qu'il préféra suivre.

 

- Assez, Pompon, tu as assez liché !

 

Et flattant l'encolure du cheval, il s'engagea à son tour dans les collines où rodait le vent d'autan.

 

 

 

Toute poussière avait disparu, et il se trouvait maintenant au pied d'une butte où se dressait un village, avec son église de briques roses, si commune dans le Vaurais (4). Le vent faisait onduler un champ de blé qui montait à l'assaut des maisons. Gourgane était désorienté. Un bras de poteau, à moitié déteint par les pluies, désignait une direction : Saint Paul Cap-de-Joux. Plutôt que d'aller encore galoper dans cette campagne brûlante, il préféra monter dans le hameau. Peut-être, là, quelqu'un le renseignerait-il sur la disparition du convoi.

 

- On se croirait au château de la Belle au Bois Dormant, pensa-t-il.

 

Il n'y avait nul bouchon (5) pour se désaltérer. L'église était seule dressée au milieu de la place comme un décor de quelques maisons basses, sans grand style. Le vent d'autan continuait à faire ses fredaines sur les toits. En désespoir de cause, Gourgane accrocha son cheval à la grille d'une statue de la Vierge, la Bonne Dame en zinc levait les yeux au ciel maintenant sombre et couleur d'orage. Il entra dans l'église.

 

 

 

Tout de suite, dans la pénombre du clocher, il vit un gamin qui dormait sur une botte de paille. Il le secoua.

 

- Eh, petit I

 

L'enfant se réveilla.

 

- Comment s'appelle ce village ?

 

- Teyssode, dit l'enfant.

 

Au même moment, la porte du clocher s'ouvrit, quatre bras agrippèrent Gourgane, un bâillon s'appliqua sur ses lèvres, et il disparut dans les ténèbres.

 

LES SOUTERRAINS DE TEYSSODE

 

 

 

 

 

 

- Lou té cal assuca, empeï lou zettaren dins lou pouts, disait une voix dans le noir.

 

- O, amaï pla ! A mé ço qu'aben d'aïguo per béouré, y anan foutré incaro aquel bermo, dit une seconde voix.

 

- Affanaï bous, drollés.

 

Gourgane se sentait entraîné rapidement par sa cravate ; au heurt de ses épaules, il comprenait qu'il se trouvait dans un passage étroit, et à l'odeur de champignon il devina qu'il était dans un souterrain. Du reste, les bandeaux qu'il avait sur les yeux et la bouche l'empêchaient de voir et de crier ; mais il comprenait parfaitement la conversation languedocienne, comme s'il se fut encore trouvé sur le port d'Agde de son enfance :

 

- Il te faut l'assommer, et puis nous le jetterons dans le puits.

 

- Justement ! Avec ce que nous avons d'eau pour boire, nous allons encore y foutre cette vermine.

 

- Dépêchez-vous, enfants.

 

Il comprit que le village n'avait que des citernes, et que sa situation était à peu près celle d'une ville assiégée, pourtant, il n'aurait pas cru, en arrivant au bas de la côte, tomber dans un décor truqué. Il se demanda ce que son cheval allait devenir, dans la chaleur, puis il pensa que ses ravisseurs avaient déjà dû avoir soin de lui. Il se demanda aussi où la colonne d'artillerie avait pu disparaître toute entière. Il n'eut pas à se poser de plus longues questions, car on lui arracha ses baillons : il était dans une haute salle voûtée, éclairée de chandelles, où une vingtaine de chevaux broutaient dans des mangeoires. Plusieurs hommes allaient, portant des seaux d'eau pour les bêtes. Devant lui, un vieil homme au regard droit, en habit gris de chasseur fort élimé, se tenait à côté de trois paysans et d'un soldat qui portait encore son uniforme d'artilleur, bleu liseré de rouge.

 

- Qui je suis ? Belle question ! Le marquis de Sainte-Etrivière.

 

- A la halte du Petit-Dardant, au-dessus de Cahors, vous avez répondu à nos affiliés que vous étiez le capitaine Gourgane, officier de marine.

 

- En effet, c'est aussi mon nom : j'ai été négrier.

 

- Le nom de votre navire ?

 

- "La Nouvelle -Fraternité", un brick actuellement en carénage sur les chantiers d'Agde.

 

- Et vous alliez ?

 

- A Agde, en prendre possession.

 

- Tout seul, sans un domestique ?

 

- Mon Dieu, dans les temps égalitaires que nous vivons, je m'en voudrais d'humilier un citoyen...

 

- D'où venez-vous ?

 

- De Paris.

 

- Vous venez de Paris pour aller prendre livraison d'un brick à Agde, et vous passez par le sud du département du Tarn ! Racontez à d'autres ces boniments.

 

- Ah mais, permettez ! Permettez : si vous avez fouillé les fontes de mon cheval, ce dont je ne doute pas, vous y avez sans doute trouvé un livre pieux : le Liber Collectarum des Chartreux, qui porte un ex-libris du château d'Escoussens, dans le diocèse de Lavaur, précisément...

 

- Et vous alliez rapporter ces ouvrages à ses propriétaires ?

 

- Mais certainement. Aussi mes suis-je dit : tant qu'à faire un voyage onéreux, autant visiter de belles contrées.

 

- En suivant un convoi d'artillerie ?

 

- Simple curiosité ; mais vous savez, entre nous soit-dit, votre convoi pour un œil exercé n'est pas très probant : on ne voit guère de canonniers qui soient de l'âge des vôtres... ni de caissons qui au lieu de poudre renferment des fusils tout neufs de la manufacture de Maubeuge, avec des sabres du Klinghenthal.

 

- C’est pourquoi vous êtes arrêté, cher monsieur : vous êtes trop curieux.

 

- Allons, dit le canonnier en mettant la main au collet de Gourgane et tirant de sa ceinture un couteau catalan tout armé.

 

- Hé là ! Vous n'allez pas me tuer sans jugement    !

 

- Mais vous êtes jugé, dit le vieil homme : vous êtes un espion, et nous allons nous débarrasser de vous.

 

- Mais bon Dieu, la commission pour mon navire ! dit Gourgane. Elle me tient lieu de garantie ! Est-ce qu'un espion est assez riche pour avoir un bateau !

 

Le vieux chasseur réfléchit.

 

- En effet, dit-il. D’ailleurs, vous me donnez une idée. Votre brick peut nous être utile pour faire le trafic avec la reine Marie-Caroline de Naples. Vous allez me signer une lettre donnant commission aux sieurs La Plume et Dridac pour en prendre possession en votre nom. C'est votre seule chance de survie.

 

Gourgane dut s'exécuter.

 

- Emmenez-le dans le corridor de Magrin, Cœur-de-Rose. Inutile de chercher à vous évader : toute la colline n'est qu'un réseau de souterrains qui s'étendent sur plusieurs lieues, et vous seriez infailliblement rattrapé. Ce serait d'ailleurs pour la dernière fois.

 

 

 

UN CHATEAU DANS LES HAUTES HERBES

 

 

 

Au bout de la dure côte de Saint-Affrique, la patache de petit trafic qu'ils avaient prise à Toulouse ralentit pour laisser souffler les chevaux, et c'est au pas qu'elle gagna le relais de l'Auberge-Neuve. Un grand homme sec et brun comme un caraïbe, qui discutait avec le maître de poste vint embrasser Thézan : c'était Joseph, son frère puiné.

 

Olympe respirait avec délices l'air du Midi : elle apercevait, par-delà les frondaisons bien vertes des platanes, les collines dorées par le soleil couchant qui se détachaient sur le fond bleu-marine de la montagne. Pendant qu'on changeait les chevaux, la vue d'un ânier, qui pressait de ses sandales de corde les flancs de sa mule lui montra, ainsi que le crissement sec des insectes dans les arbres, qu'elle entrait dans un autre pays. Joseph et Alphonse montèrent leur malle dans la jardinière qui les attendait à l'ombre de l'auberge, en face d'une croix de fer noir. Dieu merci, la jardinière souple, élégante, était mieux suspendue que la patache. Encore quelques lieues dans la campagne chaude, et ils seraient à Escoussens. L’air embaumait le foin coupé, et les cigales faisaient un bruit énorme, qu'on entendait dans les intervalles où ne tonnait pas le vent d'autan.

 

 

 

- Tu es content de revoir la famille ?

 

- Enfin... dit Alphonse, sans relever l'imperceptible ironie de la question. Et toi, pourquoi es-tu revenu ?

 

- Je m'ennuyais. Le désert blanc, à force, le pemmican, les Indiens et la chasse à l'ours, on s'en lasse. Et puis ici, je trouve ça curieux, cette existence... disons... archéologique. Je ne dis pas que j'y resterai toujours, mais pour le moment, ça m'amuse.

 

Par pudeur, il ne confia pas qu'il avait senti le besoin de revenir dans le pays de ses ancêtres : pourtant, les Indiens avec lesquels il avait vécu dix ans l'avaient très bien compris, sans qu'il le leur dise. Joseph de Thézan était parti pour la guerre d’Amérique, comme guide de la célèbre Légion de Lauzun, d'où le nom qui le désignait dans sa famille : l'Iroquois. Il avait rapporté de la révolution américaine un scepticisme très net sur le fonctionnement de ce bas-monde. La vie de coureur des bois, qu'il avait pratiquée contre  les Anglais aux côtés de nos alliés Peaux-Rouges lui avait plu par sa liberté. Il parlait avec flegme, claquant de la langue pour exciter le cheval, et Olympe le regardait avec sympathie. Ce n'était pas du tout son genre d'homme : laid, le nez en bec d'aigle, la peau tannée, le cheveu rare sous un vieux tricorne déteint, il tirait sur un brûle-gueule ébréché, qu'il n'ôtait de sa bouche que pour cracher. C’était curieux de voir réunis ces deux frères qui ne s'étaient pas vus depuis dix ans, aussi dissemblables que possible. Autant Joseph paraissait âgé, dans son accoutrement pittoresque et débraillé de chasseur aux guêtres de toile usées, autant Alphonse était élégant, serré dans sa redingote rouge, avec son chapeau noir sans un grain de poussière au bout d'un si long voyage, ses souliers à boucle cirés. Cependant, ils avaient la familiarité sans gêne de gens qui se sont toujours connus.

 

Après quelques brèves réflexions sur leurs changements réciproques, la discussion avait passé aux évènements parisiens. La jardinière roulait souplement, sans bruit, dans le bois de la Fournézié, dont les arbres étaient secoués de violents coups de vent.

 

- Si tous les gens qui se gargarisent tant de liberté dans leurs salons filaient dans une forêt enneigée, dit Joseph résumant ses réflexions, avec un chien, des raquettes aux pieds et quatre livres de poudre pour tout trésor, je comprendrais leur vision des choses... La liberté si désirée, c'est la pauvreté et la solitude. Comme une noix : dure à l’extérieur, très bonne à l'intérieur. Mais bien peu veulent se donner la peine de casser la noix : ils veulent la manger sans avoir rien à faire c'est la quadrature du cercle... Sans compter qu'être libre en compagnie de millions de chimpanzés relève de la bouffonnerie : on est libre tout seul, comme son nom l'indique... Vous allez avoir un petit aperçu de la chose au château des Chartreux : j'y suis plus tranquille qu'en famille, où mes frères et sœurs, sans compter les collatéraux, passent leur temps à se bouffer le nez. Je n'ai même pas un valet. Je troque mon pain au boulanger contre un fagot de genêts que je vais lui couper chaque matin dans la montagne. Je fabrique moi-même ma poudre et j'échange les bécasses que j'abats contre le plomb qu'il me faut pour couler mes balles. Vous verrez, mademoiselle, dit-il en se tournant gracieusement vers Olympe, c'est dégoûtant : un vrai ménage de garçons. Escoussens est une des plus anciennes propriétés des Chartreux de Castres. Personne n'y vient jamais, à part dom Capin, le syndic, obligé par sa charge de venir récolter les arrérages de dîme. C'est lui qui m'a donné la clef de cette bicoque : cela lui évite d'y envoyer un Frère pour la garder ; je ne dois rien à personne, et comme ça tout le monde est content. Il y pleut un peu moins que dehors, et, comme on dit, les choses restent "en l'état", c'est-à-dire qu'elles se ruinent...

 

Bientôt, la jardinière, en prenant le tournant de Boisredon, découvrit, drapé dans son manteau vert sombre des contreforts de la montagne, le village se dressant sur sa butte, comme une vue panoramique dans une aquarelle fraîchement lavée.

 

 

 

Qu'on l'aborde de la côte de Boisredon ou de la plaine de la Sioule, le château d'Escoussens est visible de partout. Il dresse sa masse sombre, couturée des cicatrices que lui font huit cent ans de lézardes, dans un somptueux paysage de hêtraies : celles d'Hautaniboul, de Cayroulet et de Montaut. Au Moyen-âge, il protégeait les flancs de la Montagne Noire comme un verrou de sûreté. De son piton il domine toujours la route, énorme serrure dont on a perdu la clef, et qui ne tiendrait plus qu'à la porte désormais béante de la montagne.

 

Ce fut une fière forteresse. Construit sans apprêt, lourd, plutôt grosse maison carrée que demeure de charme, il a épié de ses meurtrières pendant des siècles la plaine brumeuse du Vernazobre. Il a vu chaque année à l'automne se lever les brouillards et les dames blanches de ses prés gorgés d'eau. Derrière lui, vers la route de Carcassonne, qui serpente à flanc de mont vers le Pas-du-Rieu, le Trou Obscur justifie l'appellation que les Romains ont donnée à Hautaniboul : Alta Nebulosa, les Hauts Nuages. Le vent a soufflé en furie contre les murs du château, faisant voler ses tuiles de la génoise à cinq rangs, insigne d'appartenance aux Comtes de Toulouse. Les jours d'autan, un journal jeté dans la cour s'élève haut dans les nuées et file dans le lointain de la Borio-Secco, cette colline dénudée qui dresse son crâne chauve le long de la côte de la Fumade.

 

 

 

Après avoir grimpé les ruelles raides du village, bordées de maisons à pans de bois, ils se trouvèrent sur l'esplanade, au pied des murailles. La jardinière passa sous une poterne de pierre qui fermait les anciens remparts et pénétra dans la cour.

 

Comme l'avait prédit Joseph, en détachant le cheval pour l'amener à une petite écurie basse, il n'y avait personne au château. Pendant qu'Alphonse poussait la jardinière dans une remise, Olympe examina les lieux. Elle se trouvait dans une sorte de puits carré, entouré de bâtiments rustiques, où l'autan soufflait de tous ses poumons. Un petit cloître, sur pilastres de bois, couvert en tuiles, faisait le tour de la cour, et à l'étage, de grandes fenêtres cintrées indiquaient un déambulatoire donnant sur de nombreuses chambres : les Chartreux avaient tiré, pour leur Ordre, le meilleur parti de cette ancienne maison forte des Comtes de Toulouse. A différents détails, on voyait que les moines l'avaient aménagée à leur usage : ainsi, la chapelle, qui formait un côté du cloître, donnait dans un jardin en terrasse où se devinaient encore, autour d'un puits à margelle de pierre, les carrés de choux et de légumes que suivant leur règle, les Chartreux résidant à Escoussens avaient cultivé pendant leur séjour. A l'angle opposé au grand porche, on entrait par une porte en accolade dans une tour d'angle ronde : après plusieurs pièces sombres, les voyageurs débouchèrent dans une salle carrelée de rouge, dont la fenêtre donnait sur le village : Olympe voyait, en contrebas, à travers les feuillages des sureaux qui poussaient sur l'emplacement des anciens fossés, depuis longtemps comblé le clocher de l'église émerger des toits. Cette idée d'une église plus basse que le château lui donna la mesure de l'orgueil des premiers propriétaires.

 

- Vous voyez, tout est en désordre, dit Joseph quand ils furent à l'abri du vent.

 

Il battit le briquet, alluma quatre ou cinq chandelles plantées dans des goulots de bouteilles, et la pièce s'illumina ; loin d'être négligée comme s'en plaignait son habitant, elle était scrupuleusement propre et rangée : les carreaux brillaient, et des rideaux propres, quoique déjà jaunis par la fumée, pendaient aux fenêtres. Cassant des œufs, Joseph se mit à tourner une omelette, et Alphonse, rapprochant dans les cendres les braises encore chaudes, ranima le feu : ces gestes lui revenaient naturellement. La cheminée était gracieusement surmontée d'une Renommée sculptée dans le plâtre, debout sur une boule, qui distribuait des couronnes.

 

- Attention, dit Joseph : par vent d'autan, la cheminée fume... J'espère mademoiselle, que vous ne la craignez pas (la fumée) non plus que la cendre, ou le pays vous déplaira... Je vais vous faire maigre chère ; vous mangerez mieux demain : c'est le dépiquage à Fontsaguette.

 

- Tiens ! Déjà ? dit Alphonse.

 

- Eh ! Avec ce vent, et la chaleur qu'il fait, c'est le bon moment pour battre.

 

- Pourquoi ne t'es-tu pas installé à La Vitrière, chez Madeleine ?  demanda Alphonse. Tu serais mieux qu'ici : au moins tu aurais quelqu'un pour te faire la soupe.

 

- Ma foi... La Vitrière est en pleins bois, ça ne m'aurait pas déplu, mais il y a déjà six métayers, les Gastou, sans compter leurs femmes... Et puis il aurait suffi que je m'y installe pour que Madeleine y rapplique avec son cher Albert et leurs nombreux enfants, et tu connais le caractère de ta tendre sœur...

 

Alphonse se mit à rire : Albert de Lussas, consul de Castres, avait une réputation bien assise de demeuré dans la famille Thézan ; on savait que dans son ménage Madeleine portait la culotte, et qu'elle savait se rendre parfaitement invivable.

 

Pendant que le feu ronflait et qu'ils s'asseyaient à la table où Olympe avait disposé de jolies assiettes à décor bleu trouvées sur un antique dressoir, Joseph leur raconta, d'un ton vif et légèrement désabusé, les différends qui opposaient les frères et sœurs Thézan de Fontsaguette depuis la mort de leur mère ; la surenchère d'amour filial dont elle avait été l'objet dans ses dernières années, et Olympe écoutait, ravie, elle qui n'avait pas eu de famille, ces échos familiaux, fussent-ils ceux de querelles : ils avaient, de toute façon, plus de chaleur que sa solitude. De même, elle se sentait bien dans ce vieux château autour duquel rodait le vent, avec un bruit de mer.

 

- Il paraît qu'Henri s'est fait tout donner, par testament secret... Pour ma part, je n'en crois rien, mais tu sais comme les autres sont jaloux : Madeleine, près de ses sous, Théodart, toujours à pleurer misère, parce que sa cure de Viterbe ne lui rapporte pas assez pour vivre (tu connais le proverbe : Le curé de Viterbe, Mangeait son blé en herbe...) Sigolène, à qui il manque toujours dix-neuf sous pour faire un franc, et qui a d'ailleurs élevé les jumelles...

 

- C'est justement pour avoir des éclaircissements que nous sommes venus dit Alphonse. Je compte épouser Olympe, et dame ! Nous ne pouvons vivre de l'air du temps.

 

- Bien sûr.

 

Les chandelles fumeuses mettaient des taches jaunes sur la table épaisse. Assise dans un haut fauteuil raide au dossier droit, qui grinçait dangereusement, Olympe contemplait une gracieuse effigie, dévêtue jusqu'aux hanches, qui jouait de la harpe en penchant la tête, la bouche ouverte comme un O. Le vêtement, qui glissait jusqu'à ses pieds, les cheveux ondulés et l'instrument de musique, tout était bleu. Les doigts de la figurine pinçaient les cordes avec élégance, et ses pieds ronds reposaient sur un socle frangé de pompons. Deux singes, assis sur des guirlandes de fruits en guise d'escarpolettes, balançaient un parasol au-dessus de la tête de la musicienne. Tout le marli fut orné de rinceaux et d'astragales jusqu'au moment où la grive glissa dans l'assiette de Moustier.

 

- Tiens ! dit Alphonse : vous avez mon assiette préférée.

 

Olympe lui sourit : elle aimait le voir dans ce décor si vite familier, aux flammes rouges et charbonneuses de l'âtre. Renversé dans son fauteuil et tirant sur sa pipe, Joseph, qui les regardait manger avec appétit les oiseaux qu'il avait tués dans les vignes des Cazals, continuait à donner à son frère des nouvelles du village :

 

- Tu sais, nos cousins Fornier, de Féneyrols ? Charles a quitté l'an dernier son régiment de Condé-Dragons pour revenir gérer ses terres. Avec Rougery, Féneyrols et la Fournézié, il a assez à faire, mais il s'est fait en plus élire maire de la commune - c'est ainsi qu'on appelle maintenant le premier consul de la communauté.

 

- Ah bon ! Il faudra se faire au langage.

 

- Aux mœurs, aussi : le premier travail du conseil municipal a été de faire un procès aux Chartreux.

 

- Rien d'étonnant à cela, dit Alphonse en se versant du vin : il se voyait remis, comme dans un vieux vêtement, dans cette ambiance d'avocasserie qui est l'atmosphère naturelle du Midi. Et qui a-t-on nommé pour ce beau fait ?

 

 - Eh bien, mais, Me Auziés, le curé. Il était tout indiqué : en tant que membre du clergé séculier, il n'était pas fâché de nuire aux moines, du clergé régulier, et comme tels, ses ennemis de classe. Depuis les lois sur les nationalisations des biens ecclésiastiques, il a demandé, et obtenu, la charge de procureur, ou d'accusateur de la commune, comme tu voudras. Les Chartreux de Castres, on le sait de reste, sont les seigneurs légitimes du village depuis François 1er ; ils possèdent des métairies, prés, bois... ce qui ne plait guère à Me Bernard Auziés, lequel se trouve réduit à la portion congrue. Il aurait pu se faire moine, comme les autres, mais il a préféré rester envieux. Toute sa doctrine se résume en l'axiome bien connu : "Ote toi de là que je m'y mette", ou, comme disait le valet de la Fedial à son patron, au moment du partage de la Saint-Michel : "Venez donc, maître, nous partagerons votre part"... et "ço qu'es méou, es meou, é ço qu'es téou es incaro à yéou" : "Ce qui est à moi, est bien à moi, et ce qui est à toi est encore à moi". Pour en revenir aux chartreux, les prétextes à procès n'ont pas manqué, et Me Auziés a sauté avec un naturel parfait sur les plus ridicules. Les chartreux détenaient depuis les guerres de religion différentes pétoires hors d'usage : par exaltation patriotique, le curé a persuadé les villageois qu'ils en avaient besoin pour se défendre. En voici la liste, que j'ai conservée pour l'histoire locale, dit Joseph en prenant un papier sur la cheminée : "Un fauconneau de fonte, un pierrier de fer, trois mousquets, trois fourchettes, cinq banderoles garnies de charges, neuf cuirasses garnies de devant et derrière, un demi-derrière", qui, avec Me Auziés, en ferait un complet...

 

- C'est digne de l'inventaire de "l'Avare", dit Olympe.

 

- Et qu'ont fait les moines ?

 

- Ma foi, ils n'ont pas voulu se laisser dépouiller : ils ont intenté une action à Toulouse, prétendant que leurs biens d'Escoussens dépendent de Castres - tout cela pour gagner du temps. Et en attendant, ils font couper leurs bois pour faire de l'argent. Il y a eu une espèce d'émeute, et Fornier le maire a montré son civisme : il a couru avec son grand sabre entre les jambes après un tas d'ivrognes qui voulaient aller faire la peau au Prieur de Touscayrats. Il les suppliait de revenir... Ils se sont d'ailleurs arrêtés à mi-chemin, hors d'état d'aller plus loin, et il s'est tressé une couronne civique, tel le Lafayette local...

 

Il bourra sa pipe.

 

- Et depuis, les villageois, se recommandant du privilège qu’ils ont de couper leur bois de charpente, mettent la forêt en coupe réglée, tranchant, emportant par charretées entières pour aller vendre à Castres. Dernièrement, ils ont inventé de mettre le feu aux taillis, pour que personne n'en profite.

 

- Mais alors, ici aussi c'est la pétaudière ! dit Alphonse. Et moi qui croyais la province plus calme!

 

- Penses-tu ! A la mairie, les conseillers viennent aux réunions en armes ; les jeunes gens de la garde nationale fichent le camp dès qu'il s'agit de monter une garde, et dernièrement ici même, deux voleurs de bois d'Arfons qu'on avait emprisonnés se sont enfuis en emportant le cadenas. Tout un chacun pille et vole à loisir, et les imbéciles qui forment la masse pensante comme Fornier ou Auziés, ne se rendent pas compte qu'à scier l'arbre sur lequel ils sont assis, ils risquent fort de se casser les reins. Je ne leur donne pas un an pour émigrer - contraints et forcés !

 

- Qu’est-ce que tu comptes faire, dans le cas où cela empirerait ?

 

- Moi ? Ce que j'ai fait en Amérique : je prends la forêt et je laisse tous ces idiots se déchirer entre eux.

 

 

 

La chambre de l'Evêque, où les mena Joseph, tremblait de toutes ses vitres sous les coups d'autan. C’est là qu'autrefois couchait le prieur de Saïx, à ses rares visites. C'est en souvenir d'un évêque de Maupeou, en 1684, qu'on lui avait donné son nom. C'était une pièce au haut plafond à la française dont les chevrons rapprochés, peints en bleu, se décoraient de rangées d'épis de maïs rouge, avec leurs feuilles. Le vent soufflait en rafales dans le grenier, faisant tomber de la poussière par le plancher disjoint. La flamme des chandelles grésillait dans l'air agité. Le cri d'une effraie retentit, tout proche.

 

- Ce n'est rien, dit Joseph en riant : elles s'appellent pour aller chasser.

 

Le portrait d'un jeune homme, en robe violette à boutonnières rouges, celui de l'Evêque, l'air ironique et myope, surmontait un lit à colonnes poussiéreux au baldaquin de guingois. Une malle ouverte béait contre un mur, et sur la cheminée, un miroir au teint verdâtre renvoyait les mouvements d'Olympe comme ceux d'une ombre. Elle se glissa sur la paillasse craquante de feuilles de maïs, entre des draps de lin rêche, et toute la nuit, le vent d'autan tempêta, la réveillant en sursaut dans des rêves confus. Vers le matin, cependant, il tomba avec l'aurore.

 

 

 

 

 

LE DEPIQUAGE A FONTSAGUETTE

 

 

 

Après une longue montée en lacets dans la hêtraie fraîche, la jardinière arriva au Pas-du-Sant, le sommet de la montagne d Hautaniboul. Le cheval, plus à l’aise sur le plat, se mit à trotter dans un chemin de sous-bois, longeant une maison forestière où le soleil mettait des taches jaunes.

 

Comme la veille, le vent d’autan soufflait en tempête mais en pénétrant dans la clairière de Fontsaguette, Olympe ressentit un bien-être : le vent passait bien trop haut pour en troubler le calme ; il se contentait de courber la cime des sapins et les branches des châtaigniers. Au-dessus des monts, le ciel était d'un bleu pâle, comme passé à la chaux sur un mur de grange : c'est la couleur propre à cette atmosphère brûlante de l'autan. De gros nuages pareils à des châteaux-forts se bousculaient dans la tempête, et à l'abri du sous-bois on n'entendait aucun oiseau.

 

 

 

Alertée par les chiens de la métairie, une douzaine de personnes, hommes et femmes, attendait les voyageurs à la grille rouillée du domaine, sous l'aigle héraldique des Thézan qui dans son blason ovale ressemblait tant à une oie. C'était, dans l'odeur de résine des thuyas, la famille proche d'Alphonse et de Joseph : leurs frères et sœurs, plus les collatéraux. La calèche décrivit un demi-cercle dans la clairière, escortée de clabauds disparates qui donnaient autant de voix qu'une meute - ce qui fit fuir un troupeau de porcs énormes, à demi-sauvages, et une bande de pintades qui s'envola dans les branches basses d'un tilleul en poussant son cri de guerre. Une odeur d'églantine et de fumier les frappa en pleine figure : ils étaient arrivés.

 

 

 

Une des choses qu'Olympe avait totalement oubliées, dans sa nostalgie d'un Midi que des années d'absence avaient eu le temps de magnifier, c'est le regard envieux et absolument pas dissimulé des femmes, leurs lèvres sans sourire formant un seul trait mince sous le nez, leurs cheveux terriblement noirs et l'hostilité muette qui s'étalait sur leurs visages pour cette étrangère qui avait la prétention de devenir leur parente. Elles auraient eu en grosses lettres inscrite sur le front la phrase : "Je ne vous aime pas", que leurs intentions n’eussent pas été plus nettes. Elles la décortiquaient sans le moindre sens des convenances, du ruban de son chapeau à ses souliers à boucle, et elle voyait tourner dans leurs têtes les sacro-saintes questions :

 

- Pourquoi n'est-elle pas accompagnée ?

 

Et :

 

- Combien tout cela a-t-il coûté ? (Quant a coustat tout aco ?)

 

Tout de suite suivies de leurs réponses :

 

- Parce que c'est une de ces gourgandines parisiennes...

 

Et :

 

- C'est sûrement Alphonse qui lui a payé ses nippes...

 

 

 

Elle n'eut pas de peine à reconnaître les Thézan de Fontsaguette : cette grande et belle brune aux yeux languissants mais à la vilaine bouche - tout à fait l'air de Circé sur une gravure qui ornait la chambre de l’Evêque - c'était Sigolène. La seule, d'ailleurs, qui vint l'embrasser avec naturel, les autres se contentant d'une révérence de mauvaise grâce assaisonnée d'un bredouillis.

 

Olympe regardait avec curiosité cette jeune femme dont elle avait trouvé la lettre au chevalier de Montchal dans la redingote d'Alphonse : elle l'avait d'abord imaginée fausse et perfide ; elle devait posséder un aplomb infernal pour écrire un tel tissu de mensonges. Puis elle n'y avait vu qu'une femme seule en proie à des difficultés insurmontables. Depuis qu'elle était devant elle, en chair et en os, gaie, bien en point, de bonne humeur, elle remarqua qu'elle s'était même trompée sur son physique : elle l'avait cru blonde, avec des cheveux ébouriffés et poudrés ; Sigolène avait les cheveux noirs et alanguis tombant en pleurs sur ses épaules, retenus par une épingle d'argent. De plus, elle portait une robe à l'andrienne en soie gorge-de- pigeon à manches plates, dont on ne savait si les irisations étaient vert-de-mer ou incarnat, et qui détonnait par son élégance dans cette cour rustique : elle ressemblait à quelqu'un de bien plus ancien que son époque ; une bohémienne de Callot ou de Sébastien Le Clerc pour l'allure, et la Sainte-Cécile du Dominiquin pour la robe... Il se dégageait de Sigolène une odeur tenace de Vétiver ou de bois de santal. Olympe ne savait que penser : elle ressentait de l'attirance envers cette jeune femme qui ressemblait tant par certains côtés charmeurs à Alphonse, plutôt que de la réserve pour sa conduite ; d'autant que l’irréprochable Mme de Lussas et ses sœurs l'avaient si dédaigneusement détaillée.

 

Malgré un air de famille indéniable, les frères et sœurs Thézan étaient d'ailleurs aussi dissemblables que possible : Henri, l'aîné, avait l'extérieur froid du propriétaire terrien, renforcé d'une suffisance de notable provincial. Sa femme était invisible, à force d'insignifiance, Théodart, le curé de Viterbe, possédait le regard fuyant et la main molle des ecclésiastiques. Céleste et Virginie, les deux jumelles, de l'âge d'Olympe et encore filles, avaient l'air de trouver exorbitante sa prétention de se marier alors qu'elles-mêmes ne l'étaient pas. Quant à Mme de Lussas, Madeleine, la femme du consul de Castres, au physique de tambour-maître, elle exhalait le contentement à la fois vulgaire, familier et arrogant qu'on trouve si facilement chez les dames de la société méridionale, à qui leur position tient lieu d'éducation. Bref, à part Joseph, Sigolène et ses enfants, Théodore et la petite Dorothée, qui commençait à marcher (ils étaient incontestablement plus beaux que les rejetons d'Henri ou de Madeleine), la future belle-famille était peu amène.

 

- C'est déjà beau qu'il y en ait au moins quatre d'aimables, pensa Olympe avec insouciance. Voyant que son affabilité était peine perdue et qu'on n'entrerait pas en conversation avec elle, elle examina le domaine : elle ne voulait pas se donner le ridicule de faire la cour à ses futures belles-sœurs.

 

 

 

Fontsaguette se trouvait au milieu d'un bois fort mélangé, une sorte de prairie que les moutons entretenaient mieux qu'un gazon anglais dans un cercle de sapins, de châtaigniers et de hêtres pourpre. A droite du sentier, la source qui avait donné son nom au domaine coulait d'une niche où se dressait la statuette dédorée d'un saint de bois : il avait l'air de garder la pièce d'eau où des canards de Barbarie se glissaient sous des nénuphars.

 

- Fontsaguette (Fons Sagittae) veut dire la Fontaine de la Flèche, lui expliqua Joseph en lui prenant familièrement le bras. Mais je crois que la Flèche en question désigne plutôt ces herbes - les sagittaires - que vous voyez au bord de l'étang. Ce petit pavillon, actuellement le pigeonnier, était autrefois un temple de Diane, ou d'une divinité forestière : il se trouvait exactement au sommet de la montagne et au bord de l'ancienne route des crêtes vers Carcassonne, ce qui vous montre que le lieu est depuis très longtemps habité.

 

Il lui montrait la propriété : à gauche du chemin, qui coupait la pelouse en deux, des piles de bois délimitaient les plantations de chênes d'Amérique que Joseph cherchait à acclimater dans le Tarn.

 

- Vous verrez, en automne, ces feuillages rouges sont magnifiques. J'ai aussi essayé de planter des cyprès de Nootka, mais ils n'ont pas pris...

 

Au fond, des bâtiments rustiques aux toits d’ardoises traînant jusqu'au sol donnaient à l'ensemble du domaine un vague air de prieuré. A part le pigeonnier, rien n'y rappelait l'aristocratie. Les silex des murs luisaient de l'humidité du sous-bois.

 

 

 

Les poules avaient fait leurs nids au pied des haies de thuyas qui bornaient les champs et les prés de montagne, et passaient les heures chaudes de la matinée à s'asperger de poussière. L'air brûlant magnifiait le parfum résineux des ifs qui formaient une masse de verdure au centre des bergeries, et de temps en temps une figue mûre s'écrasait dans l'herbe haute et sèche d'un jardinet où se haussaient des tiges rouillées de bon-henri. Au loin, des ronces grimpaient le long des murs à demi écroulés d'une ancienne chapelle qui se mirait dans un bassin de retenue. A l'ombre d'un gigantesque pin parasol, les enfants, qu'on avait lâchés après la présentation, cueillaient des pignes dont la poussière brune leur tachait les doigts ; et de la petite tige blanche et verte que contient le pignon, ils disaient que c'était la main du Petit Jésus.

 

Olympe aurait eu bien envie d'escalader l'arbre avec les enfants, qui salissaient si allègrement leurs beaux habits à pierrots de linon, mais les convenances refreinaient son élan : il existait en ces lieux champêtres une étiquette plus mesquine que celle de la cour. Elle ne se sentait pas le droit d'adresser la première la parole à une orgueilleuse bourgeoise comme Mme de Lussas, qui possédait si visiblement mari, enfants, terres, vignes, pigeonniers, femmes de chambre et de charge, valets et mulets, le tout recouvert de la rigide respectabilité des familles "bien" du Midi.

 

De temps en temps, dans l'arrière décor, un domestique passait, les bas tirebouchonnés sur les chevilles, pliant sous le poids de branches de frêne et de pampres qu'il allait porter, dans quelque remise, à une nichée de lapins. Un garçon d'écurie menait boire le cheval de Joseph à la source. Des servantes transportaient, à deux, dans un baquet de bois, une lessive qu'elles allaient étendre dans un pré ; une vieille traversait la pelouse, faisant mine de cueillir des orties inexistantes pour assister aux retrouvailles des maîtres ; la conversation se poursuivait, en languedocien. Des impatiences croissaient en touffes flétries le long des murs dans le soleil aveuglant d'août, et les charrettes arrêtées au milieu des arbres tendaient leurs brancards vers le ciel comme des bras. Un enfant blond regardait de loin, avec curiosité, par l'ouverture d'un fenil.

 

 

 

Dans un grand salon sombre où l'on finit par les faire entrer, tout le monde à la fois dit à Olympe :

 

- Remettez-vous ! Remettez-vous !

 

Comme si elle fut tombée en pâmoison. Elle comprit qu’on l'engageait seulement à s'asseoir. Les bustes en terre cuite du roi et de la reine trônaient sur la cheminée, de part et d'autre d'un miroir verdâtre. On but un petit verre de grenache, en silence, avec des biscuits à l'anis et des gimblettes d'Albi, petites pâtisseries en forme de bague qu'Olympe trouva si dures qu'elle pensa s'y casser les dents. La lumière arrivait, tamisée, à travers les lames des volets clos.

 

On passa rapidement, mais décemment, sur la mort de Mme de Thézan, comme sur une chose regrettable, certes, mais sur laquelle il n'y avait plus à revenir : c'était maintenant un fait notarié, enregistré, classé. Il s'agissait à cette heure de l'affaire importante : l'ouverture du testament, et Henri fit comprendre à Alphonse l'insigne correction dont on avait fait preuve en l'attendant pour ce moment solennel. Il remercia d'ailleurs comme il convient : avec l'étalage de phrases qu'il serait éminemment grossier d'omettre, mais dont les sentiments fleuris et obligés par la syntaxe sont un trompe-l’œil qui n'abuse personne.

 

Ces préludes achevés, Olympe écouta monter les passions, d'abord prudentes, qui pour se donner libre cours s'exprimaient en cette espèce de bas-latin qu'on appelle l'occitan. C'étaient surtout les femmes qui parlaient, rapidement, avec des accents rauques et des roulements d'R qui contrastaient avec le ton sourd, plus mesuré, des hommes. Il s'agissait bien d'une affaire juridique, formelle, où le code et les usages, enchevêtrés de préséances non écrites mais très réelles, retenaient toutes les attentions. Cependant, on ne pouvait rien faire avant plusieurs jours : c'était regrettable, mais Me Gleizes, le notaire de Labruguière, souffrant, ne pouvait se déplacer avant.

 

Visiblement, la succession familiale allait être une de ces affaires épineuses où il faudrait observer tous les attendus du droit romain, du droit coutumier et les convenances de chacun. Entre gens du même sang, on ne se pardonnerait ni un mot de travers, ni un arpent de garosse. La première curiosité passée, Olympe se vit avec soulagement reléguée au second plan, dans l'ombre des chaises à dos droits. Elle commençait à s'assoupir, quand une forme souple se glissa près d'elle.

 

- Venez, ma chère, laissons-les discuter de ces vilaines affaires, dit Sigolène. Je vais vous montrer la maison.

 

 

 

La cuisine mesurait de sept à huit mètres de côté, était vaste, large, haute de plafond, noire, enfumée et chaleureuse : le royaume de la vieille Apollonie Salvayré que les enfants Thézan révéraient parce qu'elle les avait élevés. C'était une vieille sèche et maigre, aux yeux bleu délavé, à la voix forte et tyrannique qui tutoyait tout le monde et sur laquelle reposait la maison. On voyait bien que la cuisine était le cœur de la demeure, et que les chambres et les pièces d'apparat, comme le salon, n'étaient là qu'à titre décoratif. De même, l'Apollonie dirigeait pratiquement le domaine, les messieurs et dames Thézan n'y jouant guère que le rôle du salon dans le reste des bâtiments... Elle accueillit Olympe sans étonnement.

 

- C'est la fiancée d'Alphonse ? Je l'ai vue tout à l'heure dans la cour.

 

Poutre par poutre, à des centaines de clous, pendaient des chapelets d'ails et d'oignons, des grappes de raisins, des épis de maïs rouges ou jaunes, et de ces champignons appelés pizzocanettes enfilés et mis à sécher sur des ficelles. A de longs bambous terminés par des bouteilles dont on avait brisé le fond séchaient des saucisses, des saucissons et des quartiers de ventrêche.

 

- Les bouteilles sont là pour faire glisser les rats dans le cas où ils arriveraient jusqu'aux bâtons, dit Sigolène.

 

Devant un énorme évier fait d'une pierre à peine creusée, sur lequel donnait un fenestron et dont les côtés étaient encombrés de cruches vernissées en vert cru ou en jaune moutarde à leur partie supérieure, une servante faisait la vaisselle dans un cuveau de bois, sans se servir de cendres ni de savon, qui de toute façon eut été trop cher : quand elle l'eut finie, elle mêla à l'eau grasse des pommes de terre bouillies dans une énorme oule de fonte, des épluchures de côtes de bettes et de choux, auxquelles elle ajouta les poignées de son qui lui avaient servi à dégraisser les plats. Deux valets enlevèrent prestement le cuveau par ses poignées de fer pour porter leur soupe aux cochons qu'on entendait grogner et donner du museau contre la porte de la cour.

 

 

 

Contre les murs peints à la chaux qu'éclairait le soleil, s'alignaient d'immenses armoires sombres à frontons courbes, à deux corps, dont l'inférieur contenait les draps, les nappes et les serviettes par douzaines, et le supérieur les couverts - cuillères en étain et fourchettes en fer - la vaisselle blanche et les verres, dont la plupart sortaient de la verrerie toute proche des Chartreux. Les assiettes en Vieux Castres - blanches avec un petit bouquet bleu central et une rayure de même couleur sur le marli - ornaient un présentoir brillant de cire, alternant avec d'antiques couverts d'argent qui dataient du règne de Louis XIV ; au milieu, entre deux magnifiques soupières brunes à coulées jaunes de Giroussens, trônait un flacon de cristal à col de vermeil dans lequel, de tradition immémoriale, on avait mis l'eau de Fontsaguette qui servait à baptiser tous les enfants de la nombreuse lignée des Thézan.

 

 

 

Dans la cheminée, les pâtres qui avaient veillé toute la nuit les brebis en gésine déjeunaient d'œufs sur le plat que la vieille leur faisait cuire sur les braises du potager, au fond d’un coquemar de terre ; et Olympe regardait le blanc prendre lentement dans la terre chaude. Les flammes éclairaient et laissaient tour à tour dans l'ombre les vêtements de serge brune des bergers, leurs guêtres de toile renforcées de cuir, leurs longs cheveux et les chapeaux qu'ils avaient gardés. Tout en parlant rapidement en patois, ils mangeaient de la saucisse sèche à la pointe du couteau, taillaient à même dans un énorme pain rond que l'Apollonie était allée leur chercher dans la huche et se versaient à tour de rôle d'un cruchon de vin dans le même verre à pied large.

 

Comme il n'y avait aucune aération, la cuisine gardait toutes ses odeurs de soupe et de lard grillé. Au-dessus de la cheminée, dans l'ombre des poutres noires s'allongeaient deux de ces fusils invraisemblablement longs et minces dont se servaient les bergers pour chasser les loups ; d'ailleurs, ayant terminé son déjeuner, l'un des lurons entreprenait de faire fondre un morceau de plomb pour le couler dans un moule à balles, mais il se fit proprement vider par la vieille :

 

- Tu n'as pas un autre moment, pour faire ça ?

 

Le manteau de la cheminée s'ornait d'un almanach où l’on voyait ''Le Dîné du Roy à l'Hôtel de Ville de Paris" - et en s’approchant, Olympe constata qu'il datait de l'année bissextile 1688 et était jaune de fumée et piqué de chiures de mouches... Un bouquet de buis béni fané et devenu presque blanc se dressait dans l'anneau rouillé de l'almanach, et contre le montant de l'âtre un sabot usé servait de salière. Des bougeoirs dépareillés et des chandeliers de différents calibres, dont certains argentés et vert-de-grisés, décoraient la tablette, avec un moulin à poivre à pans coupés hors d'usage, des mouchettes en laiton et plusieurs paires de bésicles. Surmontant le tout, une statue naïve de la Vierge, en porcelaine blanche avec des traînées rouges et bleues en guise de décor veillait maternellement sur ce désordre qu'elle montrait avec indulgence à un enfant aux grands yeux noirs. Des bocaux à fruits en verre pleins de haricots et des pots à graisse blancs à filets bleus trônaient sur le sommet des armoires. La servante avait disparu, et la vaisselle s'égouttait sur le carrelage dans un de ces meubles à claire-voie qu'on appelle dans la montagne des "escouladous".

 

 

 

- D'abord les poules, et puis les hommes, dit l'Apollonie en sortant d'un grand bahut sculpté un couffin en vannerie qu'elle emplit de maïs, de paumelle et d'orge en parties égales pour aller "appâturer" la basse-cour. Je vais dire aux enfants de tordre le cou à une douzaine de pintades pour le souper ; ça leur donnera du travail, et pendant ce temps ils ne seront pas dans nos jambes.

 

Sigolène rit : elle aussi, dans son enfance, avec ses frères et sœurs, on les avait écartés des battages sous le prétexte d'attraper des pintades pour le soir : ces oiseaux à la robe grise tachetée de pois blancs volent volontiers sur les arbres, et quand ils arrivaient en haut des pins, pensant les prendre par les pattes, les pintades volaient plus loin en criant... Heureusement les poules et les canards avaient été tués depuis la veille, plumés et vidés en quantité suffisante, mais on savait gré aux enfants de leur zèle, bien qu’ils n'aient jamais rien attrapé.

 

 

 

Cependant, la vieille Apollonie préparait le déjeuner des maîtres : du millas de la veille, la bouillie de maïs, refroidie, coupée en tranches et rôtie à la poêle avec du lait et du miel pour les dames ; la soupe chaude de pommes de terre au lard avec ses tranches de pain, qu'on appelle le périllat, pour les hommes. Et tout en servant, elle leur raconta qu'elle et "le pauvre Claudou", son homme, avaient eu onze enfants, "dont le premier il était juste temps qu'on se marie pour le recevoir" ; et que du reste huit étaient encore vivants, tous valets de ferme à Fontsaguette, où la famille des domestiques se superposait à celle des maîtres. Les deux bergers qu'elle avait chassés du coin du feu étaient ses fils, comme les servantes qui sous la grange dressaient la table des batteurs. Ils se mariaient à la ferme et y avaient leurs enfants : les filles avaient une petite dot en argent et un trousseau ; les hommes, leurs gages assurés. Elle parlait patois, avalant ses mots, et Sigolène riait aux éclats en traduisant à Olympe, s'excusant de ne trouver en français l'équivalent de la drôlerie des termes. Finalement, la vieille, qui s'était assise pour découper le bord extérieur d'un soulier pour laisser respirer librement un cor induré, prit le parti de parler français, dont, comme tous les campagnards, elle ne se servait que dans les occasions cérémonieuses, en traduisant directement les tournures languedociennes : elle en était à raconter ses nombreuses couches.

 

- Et Ricou, le quatrième - non, le cinquième, qu'est-ce que je dis ? Je m'y perds, là-dedans ! J'avais tellement pris l'habitude de les avoir (il n'y a que le premier pas qui coûte) que je ne m'en occupais pas plus que d'une huade ! L'es nascut dins lou prat qu'es al cap dal cami dé Touscayrats... Il est né dans le pré qui est au bout du chemin de Touscayrats, pendant que je suis été voir son père à Massaguel, où il y avait une coupe, à l'époque... Et c'est un moine qui disait son pater dans le jardin qui l'a reçu : pensez si j'étais vergogneuse de voir ce barbu dans cette occasion ! "Il faudra en faire un moine, ma bonne, il y est prédestiné", ca mé diet... (Qu’il me disait). Finalement il l'a été, figurez-vous, grâce à ce dom Stapin, qui a été son parrain et qui l'a fait entrer comme Frère chez les chartreux... Aussi il ne manque jamais de le dire, chaque fois qu'il y passe : "Voilà mon lieu de naissance, sous cette matte de noisetiers ! Mauvaise graine croît toujours !"

 

 

 

Encore excitées par leur discussion d'héritage, les sœurs Thézan envahirent la cuisine, en continuant à soupeser les mérites de Plan-Barran ou des Embastauzes, et si la terre de Picotalen était meilleure pour "faire venir" des pommes de terre ou du seigle. Olympe était stupéfaite : elle avait tellement. entendu dire que Parmenti le premier avait lancé ce tubercule en en faisant confectionner des gâteaux compliqués pour le Roi, qu'elle n'aurait jamais pensé que les paysans du royaume s'en nourrissaient depuis longtemps sans souci de publicité...

 

- Bien sûr, dit Sigolène à sa question : les paysans d'ici, les mountagnols ou gabatchs, car tels sont les doux noms que nous donnent les paibassols, n'ont pas été les derniers à remarquer que leur terre noire est excellente pour la cartoufle ; c'est même une de leurs richesses... En automne, ils vont troquer leur surplus de récolte et de fourrage dans les pays-bas.

 

Du même coup, Olympe apprit que dans le Midi, les pays-bas désignent le littoral du Languedoc, de l'autre côté de la Montagne Noire, suivant l'axe Carcassonne-Narbonne, et que leurs habitants sont aux yeux des montagnards des prétentieux, qui couchent sur leurs bouffanelles (sarments) et tètent du vin en naissant, faute du lait de vaches qu'ils n'ont point.

 

- A quoi, conclut Sigolène, les gens du bas pays traitent ceux-ci de mange-merde, je veux dire, plus élégamment, d'avaricieux... toutes ces critiques ne sont pas dénuées d'un certain bon sens ; mais si vous écoutez les gens d'Escoussens, ils vous diront qu'à Massaguel, la paroisse la plus proche, "à cado porto, y a un pourtanel" : à chaque porte, il y a un portillon, ce qui veut dire que les filles y sont, plus qu'ailleurs, légères ; et à Labruguière on vous dira : "Il est d' Escoussens, ne t'y fie pas", car les Escoussendols ont la réputation de mouiller leur charbon de bois pour le faire peser plus lourd à la vente.

 

Elle lui raconta que les gens de Fontsaguette, de Pierron, des Escudiés et des métairies de la montagne du côté d’Arfons allaient troquer leur fourrage et leur excédent de pommes de terre du côté de Lagrasse contre leur vin de l'année. Tout le vin de la ferme venait de là.

 

- C'est une fête, de voir partir les garçons sur la route de Carcassonne, avec les charrettes chargées de balles de regain. C'est dommage que vous ne soyez pas là, en automne, pour voir ça: avec la Saint-Stapin de Dourgne, c'est une des grandes fêtes du pays.

 

- S’il ne tient qu'à moi, dit Olympe, je serai là en automne et même plus longtemps après ; et Sigolène sourit.

 

 

 

Derrière la grande bergerie de Fontsaguette, les valets avaient fauché les buissons d'églantier qui entouraient l'aire de battage. Depuis plusieurs mois, le sol en avait été damé avec de la bouse de vache, et était aussi dur que du ciment.

 

On avait étendu les gerbes au grand soleil depuis l'aube, pour qu'elles soient bien sèches, craquantes, et M. Henri décida qu'il était temps. Sur les bords de l'aire, on voyait encore deux rouleaux de granit : M. Henri les avait fait venir du Sidobre, comme une nouveauté qui simplifierait le travail ; mais le fermier lui avait fait remarquer que la perte du grain était plus conséquente qu’avec la méthode ordinaire, ou qu'alors, il fallait recommencer à battre le grain au fléau, ce qui faisait double ouvrage. Aussi avait-on repris la méthode ancestrale : les mulets de la maison, attachés par des longes à un piquet central, couraient en tournant sur les gerbes étendues. Des enfants, fiers de leur rôle, servaient de postillons à cette cavalcade rustique. Quand le grain était sorti de la balle, les hommes le ramassaient avec des pelles de bois, en chargeaient des cribles, et le vannaient dans la direction de l'autan, qui soufflait toujours aussi fort. Le nuage de menus débris filait vers les collines, et les vanneurs en chemise se rafraîchissaient dans cette atmosphère brûlante en buvant une petite bière de son fermenté.

 

 

 

Pendant que les hommes travaillaient, les femmes ne restaient pas inactives : sous la grange débarrassée des charrettes, deux immenses tables faites de portes dégondées posées sur des tréteaux et recouvertes de nappes de lin bis attendaient les batteurs. Une femme du village qu'on allait toujours chercher pour ces fêtes rurales que sont le dépiquage, les vendanges, les communions, las mariages et même les décès avait porté son fourniment : d'immenses chaudrons de cuivre, des plats et des assiettes, jusqu'aux couverts d'étain : elle était louée, de ferme en ferme, avec deux autres commères, pour s'occuper de tout le repas. Rude tâche, car il s'agissait de nourrir une cinquantaine de personnes à l'appétit ouvert par les travaux des champs. Depuis la veille, les servantes plumaient poules et canards dans un envol de plumes ; et dès le petit jour on avait mis les bestioles qui à la broche qui, convenablement farcies de chair à saucisse, de jaune d'œuf et de mie de pain, à cuire dans les chaudrons où nageait un onctueux bouillon couleur d'or, avec les carottes, les choux, les oignons cloutés de girofle qui sont l'accompagnement de la poule farcie. A côté, dans des faitouts, mijotaient les gras-doubles, le triomphe de l'Apollonie, plat préféré des hommes, pour lesquels on remplissait à la cave des bouteilles de vin blanc. Toute galimafrée rustique qui se respecte est d'ailleurs à base de viande : bouillon de poule au vermicelle, gras-double, bœuf braisé, fricassée de lapins. Les légumes ne sont là qu'à titre ornemental, et ce serait faire injure que d'insister en en offrant. On terminerait par des croustades aux poires hâtives, cuites au four de boulanger, d'énormes flancs et des galettes à l'anis. Ensuite, après le café, denrée rare, on apporterait les flacons d'aïguarden (d'eau-de vie) pour les hommes, les ratafias de prunes et les vins d'orange pour les dames.

 

Olympe goûtait fort ces largesses campagnardes. Aux deux grandes tables des maîtres et des serviteurs, le début du repas avait été silencieux, consacré à contenter les appétits. Puis l'on s'était moqué de ceux qui se bourraient de bouillon, et ne pourraient plus manger le reste, vieille plaisanterie innocente qui avait fait ses preuves mais amusait toujours ces gens à la vie rude. Des cheminées noircies de Fontsaguette, les plats couverts arrivaient, portés par les femmes ; et un pâtre, qui le matin avait montré son mécontentement d'avoir à mener les vaches au bois souleva l'hilarité en rentrant si prestement pour prendre sa part de la fête.

 

A la table des maîtres, Mme de Lussas, jouant avec une émeraude, avait accaparé la conversation : il n'était question que de sa métairie de la Vitrière, des terres qu'elle possédait au Camp de las Téoulés (Champ des Tuiles), au Camp Long, de ses près de la Verrerie et de la Combe, de ce qu'ils auraient dû lui rapporter, et des torts que lui causaient les métayers de Fontbruno en envoyant leurs troupeaux pâturer sur ses terres ; mais elle saurait les mettre à la raison en plaidant contre les moines ; et comme son mari glissait une timide objection, elle dit d'un ton tranchant :

 

- Je vous prierai de ne pas me couper quand je cause.

 

Pendant ce temps, le mari, être pâlot à petites moustaches soignées mangeait sans hâte, avec sérieux. C'était un descendant d'Espagnol implanté dans le Vivarais au moment des guerres de religion, et il mangeait pour tous ses ancêtres faméliques. Ayant suffisamment prouvé sa virilité en faisant six enfants à sa femme, il passait ce qu'elle lui laissait de temps à s'adoniser et à essayer de comprendre ce qu'on lui avait dit huit jours avant.

 

 

 

A la table des domestiques, la discussion roulait sur les sorciers, nombreux comme on sait dans le Vaurais et le Castrais, particulièrement dans le Sidobre : on citait tel cas de possession ; les poules d'une ferme de Notre-Dame de Noailhac qui refusaient de picorer depuis qu'un coq invisible chantait dans la caisse de la pendule ; les vaches de Masseporc qui avaient une maladie à laquelle les vétérinaires ne comprenaient rien : elles étaient couvertes de verrues. Heureusement, un sorcier du côté de Puylaurens avait un don pour les guérir, à distance, sans se déranger ; il suffisait de le lui demander au marché de Castres, où il se rendait exprès ; et, fait véritablement merveilleux, il ne se faisait jamais payer.

 

Chacun avait d'ailleurs son histoire : Apollonie raconta qu'à Boissezon, un jeune homme, qui devait faire les foins avec son cousin, avait passé l'après-midi à jouer aux cartes avec lui sous un arbre. Absorbés par leur jeu, ils ne s'aperçurent que le soir de la fuite du temps.

 

- C'est maintenant qu'on va avoir la danse I dit le cousin.

 

- Penses-tu ! dit l'autre. Ce sera tôt fait.

 

Et comme il prononçait certaines paroles tirées d'un livre, le foin s'était mis de lui-même en mouvement, comme agité par mille fourches invisibles... De retour au village, le cousin, troublé, avait couru se confesser au curé, qui fit venir le jeune homme.

 

- Où as-tu trouvé le secret de faire remuer le foin tout seul ?

 

- Dans ce livre, le "Petit Albert".

 

- Donne-le-moi.

 

Et en sortant de l'église, l'apprenti sorcier avait reçu la plus formidable paire de gifles qu’il n’ait jamais encaissée.

 

 

 

On avait laissé les enfants, que la longueur du repas impatientait, se lever de table. Les petites filles faisaient une ronde en chantant "Bonjour madame de Siran, mariez votre fille", et l'une des aînées d'Henri se vexa quand ce fut à elle à chanter :

 

 

 

"Un capitaine tu n'auras pas,

 

Tu n'es pas demoiselle."

 

 

 

Les garçons cherchaient à atteindre les pigeons-paons avec des arbalètes de leur fabrication et des flèches de sureau. Au dessert, Mme de Lussas prit la mouche à propos d'une réflexion innocente, qui ne lui était nullement destinée, mais "avant qu'on aille trop loin", elle se leva et décida de partir pour ses terres. Son petit mari rangea son peigne, et tous ses enfants aux visages lisses d'olives vertes se levèrent d'un seul élan à la table voisine où elle les avait consignés. Olympe était attristée ; Sigolène rit.

 

- Elle fait ça chaque fois ! C'est sa façon de prendre congé, pour n'avoir pas à remercier. Mais vous remarquerez qu'elle s'en va quand elle a assez mangé.

 

 

 

Comme elle parlait encore, les chiens de la métairie se mirent à aboyer, et un cavalier, dont le trot était étouffé par l’herbe, arriva près de la table en ôtant son tricorne : tout le monde se leva pour lui faire honneur ; c'était Féneyrols cadet, le dragon.

 

- Comment as-tu su que j'étais là ? dit Alphonse, charmé de revoir son ami d'enfance.

 

- Comment ? Mais tout le monde ne parle que de ton arrivée ! dit le dragon en serrant son ami dans ses bras. Et comme je suis en congé, je n'ai pas voulu le laisser passer sans te voir.

 

Alphonse de Thézan et Jacques Fornier, qui se faisait appeler de Féneyrols, du nom de la ferme paternelle, pour se distinguer des nombreux Fornier ou Fournier de l'armée, n'avaient guère que deux ans d'écart. Leur enfance s'était déroulée à se flanquer des peignées ou à poser des gluaux pour les merles dans les vieux murs qui bordent la Sioule ; leur amitié s'était développée pendant leurs études communes au collège de Sorèze, où ils avaient plus d'une fois reçu le fouet pour avoir chamboulé les dortoirs ou rossé leurs camarades. Ils avaient passé leur temps à se décocher des coups de galoches pendant les études et des dérouillées au cours des récréations. Ce qui ne les empêchait pas d'avoir un tendre sentiment l'un pour l'autre. Puis, aux vacances, vers leur quinze ans, leur inimitié et sympathie naturelles s'étaient épanouies dans un amour commun pour leur cousine Lislène, de Soual : ils lui offraient des rubans bleus et des trompettes de Jéricho orange, et on profita d'une de leurs disputes pour marier Lislène à un jeune homme gras, silencieux et pas le moins du monde combattif, mais "qui avait des terres à Briatexte". A dix-huit ans, Jacques Fornier était entré, à la suite de son frère, aux Dragons de Condé, en garnison à Bayeux, et Alphonse aux Gardes-du-Corps, ce qui ne leur avait donné l'occasion de se battre qu'une fois l'an, quand les gardes, leur service terminé, retournaient pour six ou neuf mois dans leur province : Alphonse faisait savoir la date de son départ à son cousin, ce qui leur permettait de revenir ensemble au pays natal et de s'y allonger quelque bon coup d'épée. Car aux coups de poing enfantins avaient succédé les armes blanches, et ils n'étaient jamais si heureux que quand ils pouvaient ainsi se témoigner leur mutuel attachement: c'est ce qu'ils appelaient "resserrer les nœuds indéfectibles de l'Amitié".

 

- Ainsi, Mademoiselle, vous comptez épouser ce pied-plat ? dit avec vivacité le dragon à Olympe au bout de dix minutes de conversation, en s'asseyant près d'elle sans façon.

 

Dans son habit vert à plastron jonquille, il était charmant.

 

- Pied-plat ! Faites attention de ne pas marcher dessus, monsieur, dit Alphonse qui le tutoyait jusque-là.

 

- J'ai de quoi vous causer, monsieur, dit le dragon sans se retourner, et vidant un verre de l'air le plus insolent du monde.

 

- Et moi de quoi vous répondre.

 

- Voyons, Alphonse, dit Olympe alarmée de voir brusquement ces gens qui se chérissaient si tendrement une minute avant sur le point de se déchirer.

 

- Laissez, Olympe, je vais corriger ce ridicule. Suivez-moi, monsieur.

 

- Parfaitement, monsieur.

 

- Laissez-les faire, dit Joseph en lui effleurant la main. C'est une habitude qu'ils ont : ils se battent dès qu'ils se voient. Et après ils sont charmants. Une petite saignée leur fera du bien.

 

- Mais si l'un d'eux tue l'autre ?

 

- Cela ne s'est jamais produit, jusqu'ici...

 

 

 

- Vous avez de beaux enfants, dit Olympe dans son trouble en se retournant vers Sigolène, et se rappelant trop tard qu'elle n'était pas mariée.

 

- Mais oui, dit Sigolène avec naturel. Bien que leur père ait été un ignoble personnage.

 

- Quel malheur ! dit Olympe confuse. Et se rappelant qu'il était impossible, vu la lettre au chevalier de Montchal, qu'ils fussent du même père, elle dit, accumulant les gaffes :

 

- Quel est le nom de ce lâche suborneur ?

 

- Hélas, son nom ne vous apprendrait rien, dit Sigolène toujours parfaitement maîtresse d'elle-même. Le père de Théodore était un homme plein de charme, mais je crains qu'il ne soit mort... dans quelque voyage, car il faisait un métier bien étrange quand je l'ai connu : il vendait des chevaux, qu'il allait acheter chez les barbaresques. Il avait commencé à liquider les vingt-quatre coursiers de l'écurie familiale en allant les vendre à la foire de Beaucaire. Il avait seize ans. C'est dire s'il avait commencé jeune.

 

- En effet ! dit Olympe en riant. Et ensuite ?

 

- Ensuite, repris et dûment chapitré sur les dangers qu'il y a à jouer les maquignons quand on porte un nom honorable, le jeune homme s'est retrouvé à Bicêtre, dans un collège muni de barres de fer aux fenêtres et de précepteurs qui n'avaient pas lu "l'Emile”. Il s'en est enfui par les toits en emportant la caisse de la communauté, pour retrouver une demoiselle qui partageait ses idées sur le libre-échange.

 

- Bon ! Et après ?

 

- Après, son beau-père, un financier, obtint une lettre de cachet pour le faire embastiller, mais sa maman montra une indulgence coupable en le laissant courir... La demoiselle se lassa, et abandonna à Naples le fugueur, ayant trouvé en la respectable personne d'un jésuite italien, un protecteur plus décent. Je n'ai su tout cela que bien après, naturellement.

 

- Car après l'épisode de la jeune personne...

 

- Eh bien, on croit savoir qu'il s'engagea sous un faux nom dans une compagnie maritime, à Marseille, chez un armateur qui regardait plus à l'énergie de ses subordonnés qu'à leurs antécédents. L'ayant vite jugé, il l'envoya comme commis à La Calle, louée à une compagnie qui entend protéger son monopole... C’est là qu'il eut un trait de génie : acheter de ces magnifiques chevaux arabes que les sauvages de la côte élèvent pour le Dey. C'était l'époque où le duc d'Orléans, féru d’anglomanie, lançait la mode des courses de chevaux : tous les petits-maîtres voulurent en avoir ; ils importaient les leurs de Londres. Les propriétaires provençaux désirèrent d'aussi beaux coureurs que ceux qu'on montrait au Champ-de-Mars : le jeune homme si déluré les leur fournit à moitié prix. Ses chevaux arrivaient à Marseille frais comme l'œil et étaient achetés là, tout de suite, au débarqué, au quintuple de leur prix d'achat, par des amateurs qui, je vous l'ai di