Le Choléra à Escoussens 1849-1854

Par Jean Escande

 

 

 

Le 4 août 1835, le Dr Casimir Lades, frère du maire, se présente à la délibération municipale et entre dans le vif d’un sujet qui occupe alors tous les esprits :

 

-Vous savez que le choléra-morbus nous menace de toute part, que d’un moment à l’autre il peut se manifester dans cette commune. Je viens vous engager en conséquence à faire mettre sans retard à exécution les moyens sanitaires que l’autorité supérieure vous a indiqués. Moi-même, ces jours derniers j’ai été témoin oculaire des ravages que cette épidémie exerce à Castelnaudary. Là, je me suis convaincu que c’est ordinairement les gens de la classe pauvres, les gens de peine, qui en sont atteints. Je me ferai donc un devoir ici, messieurs, d’intéresser votre sollicitude sur le sort de ceux de ces malheureux que ce fléau pourrait attaquer, en cas d’invasion dans notre commune, en vous proposant de voter dans votre sagesse une certaine somme pour subvenir à leur besoin. »

 

            Le conseil reçoit favorablement cette proposition, vote la somme demandée… Et le choléra ne se présentant pas, tout retombe dans le train-train quotidien.

 

            Un train-train qui dura quatorze ans, lorsqu’au cours de l’été 1849, alors qu’on ne pensait plus au choléra…

 

            « Aucun cas de choléra ne s’est encore manifesté à Escoussens, » écrit, le 23 septembre 1849, le maire, Aristide Choussat, au sous-préfet de Castres. « Mais je vous prierai de porter votre attention bienveillante sur une maladie épidémique qui exerce ses ravages sur notre population depuis deux mois. Elle attaque tous les âges, c’est une espèce de dysenterie chez les uns ; de douleurs d’entrailles chez les autres. Ce n’est pas trop dire que de porter à 1 5 des habitants le nombre de ceux qui ont été ou sont encore atteints de ce mal. Cette maladie se prolonge en moyenne de 20 à 30 jours ; elle est assez souvent mortelle, malgré les soins empressés de M. le docteur Lades ; elle fait beaucoup de victimes. Pour vous donner une juste idée des effets de cette maladie, il me suffira de vous informer que l’état-civil a constaté en 1848 20 décès, chiffre à peu près moyen de la mortalité annuelle, et que du 4 août au 17 septembre (44 jours) on en a constaté 13 : 6 sur des sujets au-dessous de 3 ans, 1 de 14, 2 de 54, 4 au-dessus de 70. »

 

            Le 4 octobre, il y a 8 décès de plus « et beaucoup de nouveaux cas. Ces chiffres pourraient vous paraître peu importants, ils correspondent cependant à une mortalité de 300 personnes par jour sur la population de Paris. »

 

 

 

Castres le 6 octobre 1849.

 

 

 

            Monsieur le Maire,

 

 

 

Je n’avais pas personnellement reçu votre lettre en date du 23, dans laquelle vous m’informiez qu’une cruelle épidémie sévissait dans la commune d’Escoussens.

 

            J’étais alors en congé, et c’est ce qui vous expliquera naturellement le motif pour lequel je n’y ai pas répondu. Les faits que vous me signalez sont trop graves pour que je ne m’en préoccupe pas immédiatement, et j’ai l’honneur de vous informer que je viens de désigner M. Le Docteur Blavaux maire de la ville de Castres pour aller étudier les caractères de l’épidémie et donner ses soins aux malades.

 

            Mr Blavaux se rendra demain 7 du courant à Escoussens où il aura l’honneur de vous voir. Il désirerait aussi être mis en contact avec les médecins de la localité, qui pourront lui donner d’utiles renseignements sur les caractères de la maladie, et les moyens curatifs qu’ils ont cru devoir employer.

 

            Je vous prie en conséquence, M. le maire, de faire connaître à ces messieurs l’arrivée de M. Blavaux. Je ne doute pas un instant qu’ils ne répondent avec empressement à cet appel.

 

            Je ne saurais trop vous engager, M. le maire, à faire distribuer aux malades, au moyen des ressources communales qui seront ultérieurement approuvées, les médicaments qui leur sont indispensables, je demanderai moi-même à M. le Préfet une indemnité qui servira à couvrir la majeure partie des frais.

 

            Veuillez je vous prie me tenir au courant de l’intensité ou de la diminution de l’épidémie. Recevez…

 

 

 

            La visite du docteur Blavaux est un triomphe (1).

 

            « Sa douceur et son affabilité pour les malades qui l’ont consulté ont un peu relevé leur moral, et dissipé en grande partie l’effroi qui accompagne et qui aggrave cette maladie… Il a même eu la bonté de m’offrir de revenir exprès pour donner ses soins à tous les pauvres si la maladie continuait. » Le Dr Blavaux visite tous les malades avec le docteur Casimir Lades. « A peine a-t-on su qu’un médecin donnait des conseils gratis qu’il est arrivé des malades en foule, mais il venait de partir ; ce n’est pas vous dire que M. Lades refuse ses soins à l’indigent, mais par discrétion ou pour tout autre motif, ceux qui ne sont pas complètement indigents ne vont le prendre que lorsque la maladie est trop avancée. M. Lades exerce sa profession dans une localité pauvre, les personnes aisées y sont en petit nombre, ce qui oblige à ne considérer comme indigents que celles qui son notoirement misérables. » Le Bureau de Bienfaisance étant sans ressources, le maire sollicite un secours pour payer un médecin ou faire un bouillon. Il reçoit à l’instant les médicaments que lui adresse l’administration départementale : trois topettes de sirop, deux cent pilules et un kilo de gomme arabique !

 

            Il écrit ensuite à Lades pour lui signaler ces médicaments : une topette sirop de quinquina, une de sirop de Rathania, une de sirop de coing, cent pilules contenant chacune quinze centigrammes extrait de cachou et un centigramme d’opium, un kg gomme arabique. « Si l’épidémie continuait encore, j’aviserai à procurer des médecines aux personnes qui sans êtres indigentes, par un calcul mal entendu, disons par trop d’avarice, ne réclament vos secours que lorsqu’ils sont devenus inutiles… »

 

            Sos la Seconde République, avec les illusions généreuses et les débordements affectifs du Romantisme, le sous-préfet montre des sentiments humanitaires qui sont tout à son honneur : il ne propose rien moins que de solder sur sa propre cassette les dépenses qu’on fera pour les Escoussentols indigents :

 

 

 

Castres le 11octobre 1849.

 

 

 

            Monsieur le Maire,

 

 

 

            Je vous serai reconnaissant de vouloir me tenir au courant de la marche qu’a suivi l’épidémie depuis la visite de M. le docteur Blavaux.

 

            Si cela était nécessaire, j’enverrai encore quelqu’un le jour que vous voudriez m’indiquer, afin qu’il visitât les malades et leur prodiguât ses soins.

 

            Si vous n’avez pas une quantité suffisante de remèdes, vous n’avez qu’à m’en informer, je vous ferai envoyer immédiatement ceux qui vous seraient nécessaires. 

 

            Veuillez aussi, Monsieur le Maire, donner quelques secours aux plus indigents. Si l’administration départementale n’a pas de fonds pour cet objet,   je  solderai  moi-même  le montant des fournitures que vous auriez faites pour ces malheureux. Recevez…

 

 

 

(1): Philippe BLAVAUX, docteur en médecine, maire de Castres de 1848 à 1849, ami des docteurs Combes, Lades, etc… Une rue de la ville porte son nom. Né le 20 octobre 1808, décédé le 18 juin 1881. Son tombeau, au gand cimetière, est orné de deux magnifiques angelots à genoux, en terre cuite.

 

            Le lendemain le maire, Aristide Choussat, dresse une liste des Décès depuis le mois de juillet : 31 en trois mois ! Il a pris soin de marquer, en fin de liste, d’un E majuscule les morts avérés par suite d’épidémie : on va voir qu’ils sont en nombre très supérieur aux autres :

 

 

 

Date du décès                        Nom et prénoms                                Age

 

 

 

24 juillet 1849                Gleises Paul Damien                          2 ans 6 mois                E.

 

3 août                                    Gardiès Mathieu                                77 ans

 

11 août                                  Pousenq Antoine                               70 ans

 

15 août                                  Gau Jacques                                       73 ans

 

16 août                                  Blanc Marie Virginie                         6 jours

 

23 août                            Périllous Léonie Noémie                    2 ans 7 mois                E.

 

24 août                                  Salvayré Antoinette                           81 ans

 

25 août                              Valette Elizabeth                               54 ans                         E.

 

30 août                             Mandoul Appolonie                           3 ans                           E.

 

30 août                             Abrial Rose                                        54 ans                         E.

 

16 septembre                   Cuillié Mélanie                                   2 ans                           E.

 

16 septembre                  Vayssière Jean                                   3 ans                           E.

 

16 septembre                 Gardiès Jeanne                                   14 ans                         E.

 

17 septembre                   Gardiès Adeline Noémie                   2 ans 8 mois                E.

 

26 septembre                 Bès Jean                                             3 ans 8 mois                E.

 

15 septembre                 Bouisset Joseph                                 27 ans             Militaire

 

29 septembre                 Monginou Jean Célestin                    3 ans

 

29 septembre                  Puye Marianne Adélaïde                   14 ans 7 mois              E.

 

30 septembre                       Bousquet Pierre                                 54 ans

 

30 septembre                   Bourjade Claude                                64 ans                         E.

 

2 octobre                        Siméteïs Jean François                       81 ans                         E.

 

3 octobre                        Escande Rose                                    3 ans 8 mois                E.

 

5 octobre                        Bousquet Marianne                            69 ans                         E.

 

7 octobre                        Maurel Etienne                                  49 ans                         E.

 

9 octobre                        Thomas Jean Grégoire                       64 ans                         E.

 

12 octobre                      Cousinié Rosalie                                10 ans                         E.

 

17 octobre                      Thomas Anaïs Scolastique                 3 ans 6 mois                E.

 

20 octobre                      Sagnes Magdelaine                            60 ans                         E.

 

24 octobre                       Cazals Marie Eugénie                        7 ans                           E.

 

24 octobre                        Pouzenq Marianne                             77 ans

 

Ier novembre                  Molinier Jean François                       59 ans                         E.

 

 

 

 

 

            Aristide Choussat ouvre un crédit pour faire bénéficier les indigents de sa commune d’une meilleure alimentation, sous forme de bouillon de viande : du 15 octobre 1849 a 1er février 1850 il dépense 106 francs en veau principalement, en bœuf et en jambon remis aux Sœurs de la Croix pour faire du bouillon à distribuer aux indigents malades (le prix du kilo de viande varie de 80 centimes à 1 franc). Les distributions ont lieu tous les deux ou trois jours, et, d’après la tradition orale, à la ferme d’En Pargo, en bas du village –ce qui n’a rien d’étonnant, car cette ferme appartient au docteur Hippolyte combes qui lui aussi par souci humanitaire, l’a mise à la disposition des Sœurs de la Croix pour en faire leur soupe populaire. Cependant, malgré ces efforts, le 22 octobre, l’épidémie n’est pas enrayée : il y a deux décès de plus. « Demain nous en compterons probablement un troisième. Depuis quatre jours il y a onze nouveaux cas ; ils se présentent avec des symptômes plus effrayants qu’au début ; je me persuade cependant que lueurs suites seront moins funestes, parce que le Docteur Combes vient nous voir chaque jour, qu’il consulte gratuitement tous les malaises, ils se font tous soigner dès le début de la maladie. La distribution du bouillon bien soigné par nos Sœurs se fait régulièrement, les malades ne manquent de rien. »

 

            On voit qu’avec les docteurs Blavaux et Lades les malades d’Escoussens ne manquaient pas de sommités médicales, mais probablement leur état de faiblesse chronique était-il trop prononcé pour pouvoir surmonter vigoureusement leur maladie. La liste des malades indigents auxquels on distribue du bouillon est impressionnante et contient pratiquement tous les noms courants à l’époque au village. Mais il y a une autre cause, plus importante que la malnutrition, à cette épouvantable épidémie dysentérique : l’absence d’hygiène. Le 25 octobre, le docteur Combes certainement à la demande d’Aristide Choussat pour faire pression sur ses administrés, écrit un rapport sur la cause principale du manque d’hygiène : le cimetière autour de l’église, où l’on enterre depuis au moins trois cents ans de façon continue, puisque l’église actuelle date de 1556. En 1849, il ne vient l’idée à personne de parler de pestes précédentes, comme la peste provençale de 1720 -peut-être parce que le souvenir s’en est estompé, quoique nous sachions maintenant qu’elle a fait de nombreuses victimes dans notre partie du Languedoc.

 

            Il faut bien se représenter ce qu’était encore sous la Seconde République le cimetière d’Escoussens. Le village lui-même est bâti sur une butte de tuf difficilement perméable. Souvent les maisons ont leur mur du fond taillé à même la colline et sont enterrées jusqu’au premier étage, le château qui couronne le tout n’a pas de fondations : il est en l’air sur des caves creusées dans le roc. L’église n’échappe pas à cette façon de construire : posée, à mi-pente de la colline, sur une seconde bosse de roc, et entourée de son cimetière, il est certain qu’avec l’essor démographique de la première partie du XIXe siècle l’inhumation commence à poser de sérieux problèmes. Quant à transporter le cimetière ailleurs, comme on l’a fait à Paris dans les dernières années du règne de Louis XV pour les mêmes raisons de salubrité avec les foyers d’infection qu’étaient les cimetières paroissiaux : Saints Innocents… Autour des églises, il n’y faut pas songer. Les habitants villageois, pauvres et avaricieux, soutiendront que le respect des morts leurs interdit de les changer de place. C’est à l’Administration, c'est-à-dire à la Préfecture, à prendre, tout comme à Paris au siècle précédent, la décision de transporter au loin les sépultures ancestrales. C’est pour cela que le bon Aristide Choussat fait écrire un rapport ostensible à Hippolyte Combes : afin de pouvoir, fort de cette autorité médicale, le glisser sous les yeux du préfet.

 

 

 

Escoussens le 25 octobre 1849.

 

 

 

Rapport de M. Hippolyte Combes.

 

 

 

            Nous soussigné H. Combes, docteur en médecine, professeur d’higienne et de médecine légale à l’école de médecine de Toulouse, membre du comité d’hygienne et de salubrité de la Haute-Garonne etc, etc, domicilié à Toulouse, nous trouvant provisoirement à Escoussens, canton de Labruguière (Tarn), après avoir été chargé par M. le Maire d’Escoussens, d’examiner la situation du cimetière d’Escoussens, avons rédigé et déposé le rapport suivant. Celui-ci soulève une question d’hygiène publique d’autant plus grave qu’il nous est demandé au moment où une épidémie frappe cruellement la population du village d’Escoussens.
            Le cimetière soumis à nos observations se trouve dans de déplorables conditions hygiéniques. Loin d’être éloigné, ainsi que le prescrit le décret du 23 prairial an 12, d’une distance de 35 à 40 mètres au moins des maisons habitées, il n’est séparé de celles-ci sur un de ses côtés que par la largueur d’une rue ou d’une route équivalant à 4 ou 5 mètres.

 

            Le voisinage présente des inconvénients d’autant plus grands que le vent d’autan règne souvent dans nos contrées, qu’il favorise la décomposition des matières animales, et qu’il projette sur le village les miasmes provenant de la décomposition des cadavres.

 

            En outre, la nature du sol du cimetière se compose d’une couche de terre très friable provenant sans doute en grande partie des détritus formés par les corps et les bières, qui de temps immémorial ont été déposés dans cette enceinte et à une très minime profondeur, d’un rocher calcaire opposant par son extrême dureté une résistance très difficiles à vaincre aux instruments divers employés pour le pénétrer.

 

            Cette circonstance mérite d’être signalée, parce qu’elle explique pourquoi la profondeur des fosses n’atteint qu’une moyenne de 0 m. 90 cm., alors que le décret déjà cité dispose qu’elles devront présenter partout 1 m. 50 à 2 mètres.

 

            On voit par cet exposé que le cimetière d’Escoussens, contrairement à la loi, et aux indications scientifiques, offre tous les inconvénients, et même tous les dangers qu’en vue de la santé publique on est d’ailleurs obligés de prévenir.

 

            Cette opinion prend une nouvelle force si on songe aux circonstances qui ont provoqué ce rapport.

 

            Une maladie grave règne dans la localité du 14 juillet au 20 octobre 1849. Elle a déjà fait 27 victimes, dans une commune composée de 1 135 âmes, tandis que du 1er janvier au 31 décembre on ne comptait les années précédentes qu’une vingtaine de morts.

 

            La cause première de cette grave épidémie reste sans doute inconnue, comme celle de toutes les affections de cette nature ; mais nous sommes convaincus que si en 1849, dans le nord comme dans le midy de la France se sont montrées des maladies du tube intestinal, une des conditions qui a pu augmenter la gravité de celle-ci, et la faire dégénérer à Escoussens en dysenterie mortelle, repose précisément sur la situation si insalubre que lui a faite le cimetière. C’est peut-être à la même influence qu’il faut aussi attribuer la persistance du mal au milieu des variations atmosphériques rapides et diverses.

 

            Nous avons en effet à constater que l’épidémie ne s’est guère montrée dans les hameaux environnants dont les habitants présentent le même genre de vie, les mêmes habitudes, et se livrent aux mêmes excès de régime. Elle s’est à peu près circonscrite dans ce village, qui renferme un cimetière très rapproché des habitations, véritable foyer d’infection dont l’intensité a été encore augmentée par le nombre inusité des corps enfouis, par le peu de profondeur où l’on est obligé de les placer, par l’influence de la saison d’été qui a favorisé et hâté les décompositions.

 

            Par ces motifs, nous pensons qu’il y a lieu à effectuer le changement du cimetière d’Escoussens, et à choisir un emplacement nouveau, où les fosses pourront pénétrer d’un mètre cinquante à deux mètres de profondeur, et distant au moins de quarante mètres des habitations.

 

            Qu’il nous soit permis d’ajouter que les bases de ce rapport ont été arrêtées sur les lieux mêmes en présence de notre collègue M. Filhol, professeur de chimie à l’école de médecine de Toulouse, membre du comité d’Hygiène et de salubrité de la Haute-Garonne, etc, etc… Et que l’absence de ce dernier au moment de la rédaction l’a seule empêché d’apposer sa signature à côté de la nôtre.

 

                                                                                                                      H. Combes

 

                                                                                 

 

                                                                                  Certifié conforme, le maire d’Escoussens

 

                                                                                                                      Choussat

 

 

 

 

 

            Le premier novembre, l’épidémie continue ses progrès. Il y a cinq décès de plus « dont quatre par suite d’une dysenterie qui a été bien soignée et qui a résisté au traitement exactement suivi, dirigé par des hommes compétents. Voyant que cette maladie ne s’éloignait pas de nous, j’ai cru profiter du séjour à Escoussens de deux hommes distingués, MM. Combes et Filhol, l’un professeur d’hygiène, l’autre de chimie, appartenant à l’Ecole de Médecine de Toulouse. Ces messieurs ont reconnu que nos eaux étaient pures et saines, l’air vif et pur. Je leur ai fait ensuite visiter le cimetière et les fosses que j’ai fait creuser dans la pierre calcaire qui est très dure… »

 

            Le rapport d’Hippolyte Combes est adressé au préfet.

 

            « Le mal est moins meurtrier qu’au début de la maladie, parce qu’on se soignait moins, mais une remarque à faire, c’est que personne ne guérit parfaitement, les convalescents se traînent dans les crues comme des cadavres ambulants. Point d’appétit, point de forces, point de courage. La distribution du bouillon continue avec ponctualité… »

 

            Le 7, « les cas nouveaux deviennent chaque jour plus rares ; on n’a pas constaté de décès depuis le 1er, mais personne ne guérit de cette maladie ; ceux qui ne sont pas morts se traînent misérablement, rechutent, se relèvent à deux, pas une seule personne ne peut dire : « Je suis guéri ». Cependant, les malades sont soignés… » La jeune femme que le Dr Blavaux a vu presque guérie, qui a 24 ans et est des mieux constituées, a rechuté deux ou trois fois et se trouve encore dans un état déplorable. Le laudanum, le Rathania opèrent chez elle comme chez les autres un soulagement momentané qui n’a jamais deux jours de durée. Pousenq, 27 ans, fort et vigoureux lutte avec la maladie depuis son invasion ; la fille Mahoux, 20 ans, en est à sa 3e rechute. Je ne cite que des personnes fortes et du plus bel âge ».

 

            Le 31 décembre 1849, le maire fait le bilan de cette année désastreuse : le nombre total des décès de 1849 est de 48 contre 24 de moyenne les dix années précédentes, soit le double.

 

            Le traitement continue : bouillon et tisane. Huit familles reçoivent ce secours. Le bois et les légumes ne coûtent rien, seule la viande est chère.

 

            Le 7 février 1850, il y a 4 nouveaux morts. Cinq malades indigents ont bien besoin de secours, de bon bouillon surtout « qui est la spécifique de cette maladie » (ce qui renforce l’impression que les causes de cette épidémie sont avant tout la malnutrition chronique et le manque absolu d’hygiène). « Les bonnes âmes de la commune suffisent à l’entretien de ce petit nombre de malades. Il y a encore un assez grand nombre de personnes atteintes. Celles qui sont délivrées se rétablissent avec  beaucoup de difficultés ; il n’existe plus de symptômes alarmants. »

 

            Le 7 août, il y a de nouveau 20 cas bien sérieux ; un seul décès… Le 31, l’épidémie reparaît avec les mêmes caractères que l’année précédente : le maire enregistre 55 cas, et il ne les connaît pas tous. Il est mort onze personne rien que ce mois. Deux malades sont à toute extrémité : un homme de 40 ans et une vieille femme ; « ils succomberont probablement dans la semaine ». Le Dr Combes s’est mis gratuitement à sa disposition. « Il stimule tout le monde pour obtenir la propreté des maisons et des rues, afin d’atténuer autant que possible l’intensité de la maladie ».

 

            Le 19 septembre, le Préfet du Tarn répond à un rapport du maire : « Je reçois à l’instant votre rapport du 18 sur la maladie meurtrière qui règne dans votre commune. Je vous remercie des détails que vous avez bien voulu y consigner. Je vous serai reconnaissant de me les continuer et de me tenir informé journellement des progrès de la maladie.

 

            Je vous accorde volontiers l’autorisation que vous me demandez pour la confection de draps de lit et de chemises pour l’usage des malades indigents. Vous m’adresserez un mémoire de la dépense en double expédition, dont une sur papier timbré… »

 

            Un an après, le 18 août 1851, l’épidémie reparaît encore, « mais soit que la maladie soit moins meurtrière, soit que le spécifique soit mieux connu ou plus opportunément appliqué, l’on n’a pas encore enregistré un seul décès bien que le nombre des gens atteints soit considérable. Le plus grand nombre connaît l’antidote du mal et se l’applique sans le secours de personne. » 28 se sont adressés au maire ou au curé, ont suivi le traitement prescrit par les docteurs, et sauf deux, sont hors de danger.

 

            La maladie reste endémique pendant trois ans. Pour reparaître en août 1854. « Cette année le nombre des personnes atteintes est beaucoup plus grand : il n’y a pas de maison qui n’ait sa part de la maladie ; il n’y a pas d’habitant qui n’en ait été plus ou moins atteint. Elle cède ordinairement à une dose de 12 décigrammes d’ipecacuanha, mais avant-hier j’ai du constater trois décès qu’on attribue au choléra. » (Enfin le mot est lâché !) « Un seul est évidemment le résultat de cette cruelle maladie. C’était un homme richement constitué et encore dans la force de l’âge, le nommé Puye, que vous avez souvent vu dans vos bureaux en 1848 à l’occasion de l’ancien instituteur. La maladie débuta par tous les symptômes qui la caractérisent, son robuste tempérament et les secours de l’art ont lutté pendant sept jours contre le mal qui s’est montré avec toute son horreur et l’a emporté… Trois enterrements à la fois ont beaucoup affecté hier le moral de la population, quand un homme de 40 ans qui partait après son repas du matin pour aller au bois a été atteint d’une attaque à 4 km du village, et est mort peu de temps après. On est venu dans la nuit pour m‘avertir. » Les secours arrivent trop tard.

 

            Dans une seule de ses lettres à Anacharsis, en août 1854 Hippolyte fait allusion au choléra. Il est en cure à Rennes-les-Bains, dans l’Aude.

 

 

 

 

 

Rennes-les-Bains, mardi 22 août 1854.

 

 

 

            Mon cher Combes, tu dois être rentré de Monségou, et sans doute tu as reçu la lettre que je t’écrivis dimanche. Je suppose que ta réponse est en route, et qu’elle m’arrivera ce soir. Il me tarde d’avoir de tes nouvelles ; quant à moi, je ne vais pas mal, quoique les eaux m’éprouvent un peu. Ce matin, après avoir pris mon bain, je me suis recouché et j’ai sué. En outre, j’ai un peu de diarrhée, qui je le pense, va disparaître sous l’influence d’un ou deux clystères. Dans ce pays, on se préoccupe beaucoup de l’épidémie cholérique, et comme toujours, on en exagère beaucoup l’intensité. La santé publique laisse sans contredit à désirer à Carcassonne, à Limoux, à Couiza, à Espéraza, mais les cas de mort sont assez rares, et ne se sont guère présentés que dans la classe pauvre. En outre, on attribue au choléra bien des décès dont il est innocent. C’est ainsi que Frédéric a appris de son correspondant qu’une dame de Carcassonne avait succombé sous le coup de cette affection, tandis que je sais positivement qu’elle était atteinte d’une perte utérine. J’espère qu’à Castres et à Labruguière rien n’est venu sous ce rapport troubler votre quiétude ordinaire. Quoiqu’il en soit, instruisez moi de ce qui se passe, et demeurez convaincus que selon moi, le mal n’est jamais aussi grand qu’on veut bien le dire, et que la terreur qu’il inspire de loin se dissipe en partie quand on le voit de près.

 

            Tu as du voir que le Ministre de l’Intérieur demandait aux Conseils Généraux de voter des fonds pour l’institution des médecins cantonaux. Tu sais que nous les réclamons depuis bien longtemps. Ne te semblerait-il pas opportun d’adresser à quelques préfets mon volume De la Médecine en France et en Italie (il ne se vend plus guère) et notre livre sur les Paysans ? Je te laisse entièrement libre de décider cette question. Je te prie seulement de mettre sous bande un exemplaire de chacun de ces deux ouvrages, et de me les faire parvenir de suite à Rennes-les-Bains. Je veux reconnaître ainsi quelques politesses que j’ai reçues du médecin inspecteur, et du propriétaire, M. de Fleury, qui cherche à établir dans son canton une organisation relative à l’assistance rurale.

 

            Je te charge d’embrasser de ma part Louis et ma mère ainsi qu’Eugénie et les enfants, si comme je le pense ils sont avec vous à Labruguière. Je suis bien aise que tu ne m’aies pas accompagné ici ! Le pays est affreux, et le nombre des baigneurs se restreint de plus. Je pense moi-même vers la fin du mois être rentré au milieu de vous. Tu ne doutes pas, je suppose, qu’il me tarde de te revoir, et de t’embrasser avec toute l’affection dont je suis susceptible, et que je t’ai vouée depuis si longtemps

 

                                                                                                                      Hippolyte

 

 

 

 

 

            Le 23 septembre 1854, le sous-préfet de Castres fait un rapport : « sur les proportions réelles qu’a pris l’épidémie de choléra à Escoussens (…) j’ai été frappé de la position particulière du cimetière qui est placé autour de l’église et au centre du village. J’ai inutilement parlé et écrit à M. le Maire pour le prier de le faire transférer ailleurs. J’ai rencontré de la part du conseil municipal une résistance énergique, basée ostensiblement sur le sentiment religieux, qui fait désirer à chacun d’être enseveli à côté de ses proches, mais plutôt selon moi sur les dépenses que ce déplacement aurait occasionnées à la commune… Je ne peux supposer en effet qu’on soit si jaloux de la cendre des morts, lorsqu’on permet qu’elles soient remuées, alors qu’elles sont encore presque reconnaissables, que les effets qui les recouvrent (c'est-à-dire les vêtements !) ne sont pas consumés, que les cheveux sont encore collés sur les planches des bières, et que les ossements ne sont pas complètement dégarnis de leurs chairs » !     

 

            Après cette macabre description, il donne les raisons de ce sinistre et dégoûtant état de choses : « Le cimetière est par sa grandeur suffisant pour la population, mais la moitié seulement peut servir à la sépulture. Le sous-sol est un rocher vif, difficile à extraire, surtout au fonds d’une fosse… Il est recouvert, sur la moitié de sa surface, d’une couche de terre qui varie de 80 à 90 cm ; la seconde moitié n’a qu’une couche végétale de 20 à 25 cm… 

 

            C’est dans la première partie seulement que l’on peut faire les inhumations, auxquelles on ne donne dans les conditions les plus favorables qu’un mètre de profondeur, et encore en creusant 20 cm. Dans le roc vif… L’emplacement de la bière creusée dans le roc produit l’effet d’un tombeau de marbre et conserve le corps fort longtemps. L’espace étant insuffisant pour la population, puisqu’il n’est pas possible de creuser partout, il en résulte qu’on enterre tous les trois ou quatre ans dans le même endroit, ce qui vous explique suffisamment les faits déplorables… » qu’il a relatés précédemment. « Les cadavres, alors même qu’ils sont enfouis à un mètre, n’ont pas un mètre de terre pour les recouvrir, car on remet dans les fosses les grosses pierres qui en ont été extraites, et qui forment des espèces de petits vides qui facilitent l’exhalaison des miasmes putrides… » Charmant ! Mais il y a mieux : « J’ai vu une fosse prête à recevoir une bière, permettez-moi de vous dire les conditions dans lesquelles elle se trouvait : elle avait un mètre de profondeur, dont seize centimètres dans le roc. Sur le même niveau à côté d’elle, et par conséquent sur le terrain qui allait servir à la première inhumation, un coup de pioche… avait fait partir un éclat du dessus d’une bière entièrement conservée. A travers le trou on voyait le squelette tout entier… par-dessus cette bière, à 62 cm seulement au-dessous du sol et tout à fait sur le couvercle, le crâne, les os des bras et ceux des jambes d’un squelette qui n’avait été enfoui qu’à cette profondeur. C’était un spectacle révoltant… »

 

            Le sous-préfet conclut que c’est aux mauvaises conditions du cimetière qu’il faut attribuer l’invasion « des épidémies dysentériques » qui déciment chaque été la population d’Escoussens. Il est urgent, dans l’intérêt de la salubrité publique, de faire cesser cet état de choses. « Une question d’autorité peut seule trancher la difficulté, car le même mauvais vouloir subsiste toujours au sein du conseil municipal… » Mais où trouver un nouveau cimetière, si on interdit l’ancien ? Comment forcer le conseil municipal à acquérir un terrain ? Et si le propriétaire du terrain choisi ne veut pas le céder ? Autant de questions épineuses…

 

            Le 24 septembre, le maire écrit à la Supérieure des Sœurs de la Croix à Lavaur pour demander du secours : « Au moment où le choléra exerce ses ravages sur notre population, les Sœurs nous auraient été d’un grand secours, tant pour relever le moral des malades épouvantés que pour leur donner les secours de la Religion et diriger les soins qui leur sont donnés souvent avec peu d’intelligence. » Il n’y a que deux Sœurs, dont l’une a peu de santé, et l’autre trop de sensibilité…

 

            Le docteur Dallac ne peut venir, des cas de choléra s’étant déclarés à Labruguière. Le maire demande instamment au sous-préfet de lui envoyer des Sœurs de la Croix ou de la Conception pour soigner les malades.

 

            Le 26 décembre, le maire, Aristide Choussat, adresse au préfet à Albi un tableau statistique du choléra.

 

            Sur 1 146 habitants que compte la commune, du 10 septembre au 19 novembre 1854, il est mort 74 personnes !

 

            Deux cultivateurs, trois métayers, quatorze journaliers-cultivateurs (on dirait aujourd’hui ouvriers agricoles), deux charbonniers, trois cordonniers, deux charretiers, un propriétaire, vingt enfants en dessous de quinze ans, vingt-six femmes, un pensionné… Rien que le 26 septembre de cette année-là, il est mort sept personnes !

 

 

 

 

 

Le nouveau cimetière : 1856

 

 

 

            Les rapports du docteur Hippolyte Combes et du préfet eurent cependant un résultat : l’abandon du vieux cimetière autour de l’église, et l’ouverture d’un nouveau à la Parro, en dessous de la colline des Rosaires. Cela n’alla pas sans mal. D’abord les habitants tenaient fermement à enterrer leurs morts « là où leurs ancêtres étaient depuis un temps immémorial », et il leur déplaisait de voir ôter les ossements d’autour de l’église. Il ne fallut rien moins que la terrible mortalité de 1854 et l’évidence qu’elle provenait de ces corps mal enfouis pour les décider. On balança un moment : on devait d’abord ouvrir un cimetière entre le hameau des Miquelles et celui des Ricardous, mais comme on le fit remarquer justement, cela ne résolvait pas le problème de la salubrité, puisqu’alors ces hameaux seraient infestés… Finalement la municipalité se décida à acheter à un gendarme en garnison à Florensac, un pré qu’il avait de famille.

 

            Le cimetière fut agrandi en 1894 « par suite que le premier est comble, à cause des concessions perpétuelles des familles Lades, etc… » (qui ont totalement disparu…)

 

 

 

SOURCES

 

 

 

Archives d’Escoussens.

 

Délibérations Municipales 1800-1876. 4 août 1835 : Discours du Dr Lades.

 

Correspondance 4 D 2. 23 septembre 1849. 4 octobre. 9 octobre (deux lettres). 22 octobre. 1er novembre. 7, 17 novembre. 31 décembre.

 

1850 : 7 février, 7 août, 31 août, 14 novembre, 24 décembre.

 

1851 : 18 août

 

1854 : 12 septembre. 24 septembre (aux Sœurs de la Croix). 25 septembre. 26 décembre : Tableau statistique en deux pages.

 

1855 : 27 mars. 25 septembre (cimetière).

 

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